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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 21:41

 

Melancholia.jpg

                                                                                             Melancholia, Dürer

Je devais avoir cinq ou six ans et ma grand-mère venait de mourir. Mes parents avaient demandé à ma gouvernante allemande de m'accompagner pour la voir une dernière fois.

Je n'avais jamais pénétré dans sa chambre et tout d'abord je ne discernai rien. De l'encens qui brûlait dans une petite cassolette créait une sorte de brouillard léger. Les volets intérieurs à panneaux, tels qu'on en voit dans les tableaux de Vermeer, avaient été repoussés contre les hautes fenêtres, ne laissant filtrer qu'un rai de lumière très fin. Une mouche, prisonnière, y bombillait doucement. Quelques bougies distribuaient des ombres vagues sur les murs. Des lys blancs exhalaient une odeur entêtante. Avec difficulté, mes yeux se firent à cette semi-obscurité de caverne.

Une vieille religieuse, agenouillée à l'extrémité du lit à rouleaux, le visage dissimulé par une grande cornette, marmottaient des ave maria. Les doigts crispés sur le poignet de ma gouvernante, je m'approchai de ma grand-mère. Son corps menu disparaissait sous un grand drap orné de dentelle de Calais et ses main étaient minuscules sur le grand crucifix de corozo où on les avait posées. Je la reconnus avec peine car elle avait retrouvé, comme cela se produit parfois mystérieusement, son visage de jeune fille, celui que j'avais vu sur les photos de son mariage.

Son immobilité m'intimidait et j'avais peur de la regarder ; je levai les yeux vers le mur qui surplombait le lit. Un grand cadre, représentant un ange à la chevelure couronnée de laurier, assis au milieu d'un fouillis d'objets, un animal couché à ses pieds, rêvait la joue appuyée sur sa main gauche. Je crus deviner un ballon, une cloche, un autre petit ange. Dans le fond gauche de la gravure, un soleil aux longs rayons brillait au milieu d'un arc-en-ciel.

- C'est l'ange gardien de bonne-maman? dis-je tout bas à ma gouvernante, en lui secouant le bras.

- Voulez-vous bien vous taire, Mademoiselle, me répondit-elle brutalement; c'est la Mélancolie. Mettez-vous à genoux et dites-une prière pour votre grand-mère.

« Mélancolie » ! Je n'avais jamais entendu ce mot et il résonna en moi comme une musique qui console. Je vis l'ange me sourire. Et j'en étais certaine, il souriait aussi à ma grand-mère, là où elle s'en était allée. « Mélancolie » ! Ce mot, longtemps, je me le suis répété en silence comme une litanie qui atténuait la perte de ma grand-mère très aimée.

Des années après, au collège, quand j'ai eu douze ans, j'ai retrouvé dans un livre de français l'image de l'ange assis; elle illustrait le poème « Melancholia » de Victor Hugo. Je ne comprenais pas ce que l'ange pouvait bien avoir à faire avec les enfants « sous les meules ». Je continuais à me bercer avec les dix lettres du mot magique, « mélancolie ». Je n'y découvrais aucune dureté : ne renfermait-il pas le nom de l'ancolie, la « fleur du parfait amour » ?

J'aimais écrire à l'envi sur mon cahier d'écolière le parfait équilibre entre les cinq consonnes et les cinq voyelles, la douce tristesse de la deuxième syllabe nasalisée s'harmonisant avec les deux liquides, tandis que le i final apporte sa stridence plus légère au terme du mot.

Plus tard encore, j'ai lu pour la première fois « El desdichado » de Nerval. Et soudain, son « soleil noir de la mélancolie » a fait remonter violemment en moi comme une houle ce jour inoublié de ma petite enfance. Je me suis retrouvée à cinq ans dans la chambre quasi-obscure de ma diaphane grand-mère, là où bourdonne une mouche qui va mourir, tandis que, dans le lointain de la gravure de Dürer, scintille sans fin un soleil aux mille rayons de lumière.

Choisissez un mot que vous aimez particulièrement, pour sa couleur, sa sonorité...et développez. (papierlibre.over-blog.net) 

 

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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 08:44




Manet_Bouquet_de_violettes_1872.jpg
Bouquet de violettes, Manet, 1872.



Violaine Violette Viola Violante,

Impulsive et secrète à la voix éloquente

Où t'en vas-tu demain pour un nouveau voyage

L'on ne saura jamais si tu es sève ou fleur

Avec toi c'est toujours ou les rires ou les pleurs

Intuitive émotive tu es forte et fragile

Nous devinons en toi les dons de la Sybille

En nous vogue l'effluve de ton esprit subtil

 

Le 06 janvier 2009

 

 

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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 08:33

rubis.jpg 

Aux tréfonds de la terre, pendant des millénaires,

Sous la lave et le marbre a germé une pierre,

Elle est couleur du cœur, elle est sang- de- pigeon :

Ô vermillon des princes, ô rouge corindon !

 

Braise de l'escarboucle, feu dans l'obscurité,

Grenat de la passion, flamme de ceux qui osent,

Pâle rubis  balai  dont le rouge vire au rose,

On allait vous chercher aux confins retirés.

 

Savez-vous qu'autrefois de grands collectionneurs

Aimaient graver leur nom et ceux de leurs ancêtres

Sur ces spinelles sang, prouvant qu'ils étaient leurs,

Et les Moghols disaient qu'ils en étaient les maîtres.

 

Les sultans de Delhi possédaient le plus lourd,

Qui pesait paraît-il plus de trois cents carats ;

Quand Tamerlan le vit, comme il s'en empara,

Il lui donna le nom de grand  Tribut du monde .

 

Puis de l'Iran à l'Inde il s'en fut aux Anglais,

A la tour de Londres, en un grand tour de terre.

C'est le Tibur ruby au centre d'un collier,

La reine Victoria en fut dépositaire.

 

Femme d'Henri premier, la russe Anne de Kiev

Apporta dans sa dot une très rouge gemme

Sertie dans la couronne ; le roi portait au chef,

L'épine au sang du Christ et le sacre du chrême.

 

Elle était incarnat ladite  l'orphelin 

Qui ornait la couronne des empereurs ottoniens,

Couleur de vin clair, neige dans ce vin fondant,

Brillant de cet éclat bien nommé chatoyant.

 

C'est la pierre écarlate qui dit l'honneur royal,

Et le spinelle qui fut le rubis du Prince noir,

Protecteur d'un Lancastre quand saigna Azincourt,

Et c'était celle encore du très saint Venceslas.

 

Et le trésor vermeil du duc Jean de Berry,

Prince qui acheta le plus gros des rubis,

C'est le fameux cinabre aimé d'Anne de Bretagne,

Taillé comme un dragon, inclus en Toison d'or.

 

Depuis l'Antiquité emblème des amants,

Grenat luminescent symbolisant les yeux,

Image de la vie, désir long dans le temps,

Escarboucle magique, présent des amoureux.

 

Almandin des Anciens, œil unique du dragon,

Et bijou sur le front des belles ferronnières,

Grenat et tourmaline, topaze et corindon,

Minéral éternel, amande de lumière.

 

Aluminium et chrome, pierre des rois, des sultans,

Cette gemme d'amour dira trente-cinq ans ;

C'est la soie d'un rubis non rayé par le temps,

Au cœur de votre lien, foi et fidélité,

Une étoile à six branches que sont vos six enfants,

Pourpre éclat non-pareil d'un rubis étoilé !

 

                                Le 29 avril 2006

 

 

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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 08:18

image_photo_nature_insecte_mouche_-4-.JPG 

 

Charles petit garçon dans la vie immédiate

Qui ne connais encore ni les heures ni les dates

Tu joues dans le présent tu ris au moindre bruit

Dans la vive ignorance de ce temps qui s'enfuit

 

Quand le matin on tire tes rideaux gris et rouges

Ton regard curieux danse sur ce qui bouge

Dans ton lit de bois blanc ton corps se déploie

Et toute nouveauté est pour toi un exploit

 

Comme il est beau le temps où l'on est cet enfant

Que bousculent les choses et qu'un rien effarouche

Qui découvre sa voix dans de grands hurlements

Et frémit de plaisir aux caresses très douces

 

Comme il est grand le monde pour l'enfant qui regarde

Les arbres les oiseaux les choses sans pareille

Une mouche qui marche dans un rai de soleil

Et comme l'on voudrait que le temps se retarde

 

Charles déjà un an que tu vins parmi nous

Et que tu interroges de tes grands yeux si doux

Demeure plus longtemps dans la seconde intense

Acmé de la beauté et puis de l'innocence

 

Paris, dimanche 13 janvier 2008 

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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 08:58

Laughing-Kookaburra.jpg


Vendredi soir

Dans l'ombre ancienne et chaude des eucalyptus

A pas lents j'ai remonté la Knoll Forest Avenue

Et sous mes pieds les grosses feuilles des caoutchoutiers

Comme des chaussures bien cirées doucement glissaient

 
Samedi matin

Le ricanement sec du cookaburra nous a réveillés

Dernier jour à Sydney

Nous avons remonté l'allée ombragée du figuier

Regardé la glycine embrassée à la grille

Samedi midi

A Kingsford Smith nous avons passé la douane
Au milieu du monde entre une Indienne et un Chinois
Tandis qu'au loin remontant dans la foule
Tu disparais en tongs et short beige 

Samedi soir

Dans l'aéroport lumineux de Hong Kong

Derrière le trou noir des vitres

Nous avons remonté les escaliers aux rainures d'acier

Vers la porte 62 partant pour le Vieux Monde

 

Dimanche matin

Abandonnés dans la nuit sans fin du voyage

Au profond de la nuit au dessus des nuages

Entourés de Chinois dans un ventre de fer

Nous avons remonté le temps et rencontré l'hiver

 


Samedi 15 novembre 2008
Aéroport de Kingsford Smith

Australie

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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 08:41

Papillon-bleu.jpg

Fleur frissonnante un papillon bleu volète

Plumeaux légers les cocotiers tremblent au vent

Racines enchevêtrées les lianes tordues se mêlent

Bruissement dans les eucalyptus les perruches se cachent

 

Sur le chemin aux feuilles à l'odeur d'humus

Arôme douceâtre du pandanus aimé du casoar

Indifférent et dédaigneux un mâle passe

Ses trois petits le suivant

 

Lundi 03 novembre 2008

Mission Beach

Australie

 

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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 08:35


DSC_0028.JPG

 

Je courais pieds nus agile dans le bush

Et je suivais les traces du kangourou

Maintenant j'avance pieds nus sur le goudron brûlant

Qui ne mène nulle part

 

J'allais fier et droit dans le bush

Et ma peau noire luisait dans le soleil

Maintenant courbé je marche à pas lents

Dans des vêtements sales et trop grands pour moi

 

Je chassais avec mes flèches à venin

Tandis que ma femme préparait les gros vers blancs

Maintenant je paresse dans les vapeurs de l'alcool

Et je bats ma femme

 

Ma terre rouge n'avait pas de frontières

Mais je connaissais les trous dans la montagne

Où la roche est fraîche

Maintenant mon horizon c'est une barrière de bois

Au milieu des boîtes de conserve et des détritus

 

Je chantais la femme serpent qui se bat

Contre le serpent Liru

Maintenant je prie un homme blanc

Que je ne connais pas

 

Ma terre était rouge ma terre était mienne

Les hommes blancs sont venus

Les hommes blancs m'ont chassé

Maintenant mon cœur est tout noir

 

 

Le 24 octobre 2008

Alice's Spring

Australie

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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 08:18

Les_Parques.jpg

Les Parques, Alfred Agache

Nona 

Le fil la Parque a étiré

Avec son foulard moiré

A bas bruit elle trame

Elle ourdit dans le secret

 

Elle tisse dans le silence

Elle manoeuvre le fuseau

Elle déroule la navette

Et dévide les écheveaux

 
Decima

 

Le fil la Parque a mesuré

A l'aune du Destin

Maille à maille point par point

Elle a rassemblé les brins

 

Sur son métier de bois

Pas de relâche pour ses doigts

Le peigne tasse et serre

Le tissu de lin au dessin amer

 

Fata n'est pas Pénélope

Et jamais fil ne se défait

Les écheveaux sont dévidés

Rien ne sera rembobiné

 
Morta

 

Le fil la Parque a coupé

Dans le drap froissé

L'enfant est cousu

Il est froid est nu

 

La Parque est passée
L'enfant a passé


Mars 2008

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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 08:00


opalenoire.jpg 

 

Je suis Rose Clavel. J'ai soixante deux ans, j'ai l'air d'en avoir trente de plus, et dans quelques heures je serai morte.
Dans ma chambre exiguë qui sent la lavande bon marché et le désinfectant de collectivités, le long des déchirures du papier peint, rosé comme du saumon malade, la nuit s'insinue lentement.

L'ouïe aux aguets, allongée telle une momie dans mon lit de fer, j'attends la venue de Larissa, la petite aide-soignante marocaine. Aujourd'hui, c'est elle qui est de nuit. Je l'attends de pied ferme- façon de parler, car mes jambes squelettiques ne me portent plus depuis longtemps ! Ce soir une faiblesse inconnue et une douleur lancinante me disent qu'il faut que je lui parle absolument. J'ai quelque chose à lui demander et il faudra qu'elle m'obéisse !

Dans le long couloir on entend le bruit des portes qu'on ferme, des chuchotis chevrotants, les cris étranglés de ceux qui savent qu'ils ne dormiront pas. Je devine le pas pressé de Larissa qui se rapproche de ma chambre, la dernière au fond du pavillon.

 

Elle est entrée comme un chat. Dans la demi-pénombre du néon blafard qui emprisonne mon lit, le masque impénétrable de ses traits basanés aux yeux languides et aux lèvres fortes se dessine avec une acuité surprenante. Telle une ombre, elle se penche vers moi et comme chaque soir s'apprête à faire glisser machinalement au fond de ma gorge rétrécie les deux antalgiques et le somnifère des nuits sans rêves ; mon regard impérieux immobilise son geste.

- Larissa, dis-je dans un murmure, cette nuit, il faut que tu restes avec moi. Je dois te parler. »

Une expression bizarre traverse son visage, elle repose lentement les comprimés multicolores dans le pilulier et s'assoit sur l'horrible chaise noire en plastique moulé. Son regard accroche avec une imperceptible répugnance les formes monstrueuses accrochées à mes bras et qui reposent sur le drap blanc. A la verticalité de son buste, à la tension de son cou, à l'immobilité de ses mains posées sur ses genoux, je devine qu'elle m'écoutera jusqu'au bout.

- Larissa, je sens que c'est bientôt la fin et je te demande un service. Il n'y a que toi qui puisse me le rendre. Depuis ton arrivée dans la résidence, je t'ai observée ; j'ai été sensible à l'attention que tu m'as témoignée, à la manière dont tu as lavé la vieille femme infirme et informe que je suis devenue. Toi seule, je le sais, peux  faire ce geste qui me rendra la paix.

Quand j'aurai fini de te raconter mon histoire, tu ouvriras le tiroir de ma table de nuit. Dans une enveloppe froissée, tu trouveras une bague. Surtout ne la regarde pas et n'essaye pas de la mettre à ton doigt ! Quand ta nuit de garde sera finie, emporte-la au plus vite et jette-la dans la rivière qui coule en bas du parc.»

 

Larissa rapproche de mauvais gré sa chaise de mon lit. Elle me dévisage sans ciller. L'intensité de son regard fait trembler ma voix :

- Petite fille, tu auras sans doute du mal à le croire ! Je n'ai pas toujours été cette forme aux membres tordus, aux mains déformées, qui n'a plus de femme que le nom. Moi aussi, comme toi, j'ai eu des mains habiles et obéissantes, un corps souple et chaud qui répondait à tous mes désirs. Mais je m'égare ; il faut que je commence par le commencement...

Orpheline très jeune, je fus placée par mon tuteur légal, un oncle maternel, dans une institution religieuse. Sevrée d'affection, inapte à nouer des relations avec mes camarades d'infortune, je me suis très vite tournée vers des activités qui me permettaient d'exister seule : la broderie, le dessin, et par-dessus tout, le modelage.

Le jeudi après-midi, je faussais compagnie aux autres pensionnaires. Comme une folle, je courais les champs et les carrières qui entouraient l'institution ; j'y ramassais la terre ocre et l'argile grasse que je déposais dans de petits sacs de papier d'emballage, que je conservais soigneusement dans l'armoire en bois blanc de mon alcôve. Le dimanche, et pendant les vacances, quand les élèves partaient dans leurs familles, je descendais dans la cuisine du pensionnat déserté. L'indulgence des sœurs- ou plutôt leur indifférence- fit que je pus m'adonner à ma passion sans restriction. Les mains plongées dans la terre glaise, auprès du vieil évier de pierre, j'éprouvais une joie viscérale à créer des figurines issues de mon imagination, personnages étranges ou petits animaux fabuleux. Et quand je n'avais pas trouvé de terre, je les faisais en papier mâché ou en pâte à sel. »

Ma tête s'est inclinée sur l'oreiller. Larissa pose sa main sur mon front. Elle est glacée et je frissonne. Je m'efforce de hausser la voix.

- Larissa, je t'en supplie, écoute-moi bien. Je n'ai plus beaucoup de courage.

J'ai oublié le temps que dura cette époque dont, hormis les œuvres nées de mes rêves, je n'ai plus aucune image. Un jour de printemps précoce, la jeune fille silencieuse que j'étais devenue fut appelée au parloir. La mère supérieure m'y apprit que mon tuteur venait de mourir et qu'il avait fait de moi sa légataire universelle. Son testament indiquait que je devais prendre possession de sa maison, si je voulais disposer de la fortune qu'il avait amassée quand il exploitait des mines en Australie.

 

Du jour au lendemain, ma vie fut métamorphosée. Je passai de l'air ranci du pensionnat à l'air enivrant de la liberté. Quand je découvris pour la première fois la maison de mon oncle, je m'y sentis immédiatement chez moi. Située en Bretagne nord, sur un promontoire rocheux, elle était envahie par le bric-à-brac accumulé par ceux qui ont beaucoup voyagé. De beaux meubles de bateau voisinaient avec  des objets exotiques  surprenants : didjeridoos aborigènes, canopes égyptiens, plumes d'oiseaux de paradis, calumets indiens...

C'est en faisant l'inventaire de ce fabuleux cabinet de curiosités que je découvris la bague dont je viens de te parler. Elle était au doigt d'un esclave noir, une torchère de bois doré, qui avait son pendant de l'autre côté de la cheminée de la bibliothèque. C'était une opale du noir le plus profond, une pierre cristalline comme seule en recèle la terre australe, et dont la beauté ne se mesure qu'avec celle du diamant. Plus noire encore sur l'ébène de la statue, elle rayonnait d'un tel éclat fulgurant que je compris instantanément qu'un gemmologue amoureux ait pu la nommer arête de foudre. Sans hésiter, je la glissai à mon annulaire gauche, à senestre disait-on autrefois ; elle enserra mon doigt comme une alliance. Je ne savais pas que je scellai mon destin. La bague alors ne quitta plus ma main. »

 

- Trouver une bague. Ca m'est jamais arrivé! C'est toujours pour les mêmes !» Larissa a dit cela avec aigreur. Elle soupire en contemplant ses mains courtes et potelées.

- Larissa, fais un effort. Si tu m'interromps tout le temps, je ne pourrai pas terminer...

Grâce à la fortune de mon oncle, je pus donner libre cours à ma passion pour la sculpture. J'aménageai un atelier à l'étage dominant la mer, j'embauchai un professeur particulier, je m'inscrivis aux Beaux-Arts. Après des années d'un travail sans relâche, de rencontres avec de grands artistes qui devinrent mes maîtres, mais aussi de temps de découragement et de dépression profonde, je devins une artiste renommée, celle que les critiques et les journalistes appelaient « le sculpteur à l'opale noire ». Cette célébrité aurait dû m'étonner. Pourtant, quand il vous arrive ce que vous avez toujours rêvé d'être, cela ne vous surprend pas. J'avais toujours cru intimement à ma bonne étoile et j'avais foi dans le pouvoir de mes mains.

Le travail de la terre et des multiples matériaux les avaient rendues souples, efficaces et musclées ; elles avaient acquis une vigueur et une puissance qui me surprenaient moi-même. Lorsque je pétrissais la glaise, je les sentais frémir. Elles devenaient brûlantes comme si elles avaient été trempées dans de l'eau chaude, mousseuse, et bouillonnante. Il me semblait alors qu'elles étaient directement rattachées à mon cerveau. J'en éprouvais une exaltation intense.

De mes doigts naissaient des formes surprenantes qui faisaient se pâmer les critiques et que le public découvrait avec un étonnement ravi. Les Salons et les expositions s'arrachaient mes œuvres.  Et pourtant, tu le croiras si tu veux, mais en regardant les œuvres de mes mains, je n'ai jamais pensé qu'une seule  chose: « Je suis une femme qui fait une statue. Un point c'est tout.»

 

- La bague vous gênait pas pour sculpter ? » m'arrête encore une fois Larissa. Elle a parlé d'une voix coupante ; elle fixe les bandages de mes mains. D'un geste bref elle remonte le drap qui a glissé et découvert ma poitrine ; le flot ininterrompu de mes paroles m'a essoufflée. 

- Tu sais, elle faisait partie de moi, je me serais sentie nue si je l'avais enlevée. Seulement, quand je travaillais le métal et que je devais utiliser la soudure, j'enfilais des gants de cuir afin de ne pas risquer de chauffer et de brûler la pierre. Elle était tellement belle cette opale ! Enchâssée dans une monture d'or pur, elle possédait une iridescence unique. Celle-ci ne venait pas de la lumière extérieure mais naissait du plus profond de son cœur. Un de mes amants qui avait connu la Grande Ile m'avait dit une fois: « On dirait que le morpho australien s'est posé sur ton doigt.» Je sentais alors l'impalpable frémissement d'ailes du grand papillon mythique m'effleurer la main. »

A l'évocation du beau coléoptère, Larissa est parcourue d'un frisson. Elle essuie sans douceur la mince pellicule de sueur le long de mon cou ; ses doigts rugueux me font mal. Sans vergogne, elle me demande :

- Vous aviez beaucoup d'amants ? » L'audace de sa question ne la fait même pas rougir.

- Les amants, les hommes qui viennent dans votre lit, est-ce qu'on les compte ? Je ne suis pas don Juan et je n'ai pas de catalogue ! A la recherche de sensations sans cesse nouvelles, j'ai rencontré beaucoup d'hommes, toujours des artistes, dont la sensibilité s'accordait à la mienne. C'est aux Beaux-Arts que, novice encore en ce domaine, je connus mon premier amant. C'est lui qui m'apprit qu'en amour mes mains exerçaient aussi leur puissant pouvoir.

Les corps de ceux que j'ai aimés ont été à chaque fois des formes à recréer. Ils étaient sous mes doigts infatigables indéfiniment modelables, et je leur donnais la forme de mon rêve. Je découvris ainsi avec émerveillement que mes mains avaient le don de voir à travers l'épiderme : elles étaient extralucides ! Sous le grain irrégulier de la peau, elles devinaient la géographie gigantesque des nerfs, la plus infime tension des muscles, le ressac perpétuel du sang, la « prière des os ». Ces jeux d'une sensualité exaltée et assumée participaient autant de l'auscultation amoureuse que de la création démiurgique. Et dans cette ronde amoureuse, le souvenir qui demeure avec une précision photographique, c'est le reflet luminescent de l'opale noire  sur le drap blanc du petit matin. »

J'ai parlé avec exaltation ; tout mon corps tremble.

 

- Eh ben dites-donc, elle vous met dans un drôle d'état cette bague! » soupire bruyamment Larissa qui esquisse un mouvement soudain vers le tiroir de ma table de nuit.

- Non, Larissa ! Ne fais pas cela, je t'en supplie ! » J'ai poussé un cri rauque qui me plie en deux. Elle fait semblant de reprendre son attitude de petite fille sage à qui on raconte une histoire ; de nouveau elle m'écoute.

- Crois-moi, je te le jure, ces mains qui sculptaient, ces mains qui caressaient, ne me procuraient pas uniquement une satisfaction égoïste. Dans la touffeur de l'été napolitain, au cours d'une promenade sur les pentes du Vésuve, j'avais il y a très longtemps soulagé en la massant une de mes amies peintres qui s'était fait une entorse à la cheville. Je sus alors immédiatement que mes mains pouvaient aussi soigner.

Dans le petit monde clos des artistes, j'eus très vite une réputation de « guérisseuse ». Très souvent, le soir, après une journée harassante d'essais inaboutis sur une figurine d'argile ou de plâtre, j'ouvrais ma porte à des amis éclopés. J'enduisais d'onguents les doigts filiformes d'un pianiste, je remettais en place d'un mouvement sec l'épaule luxée d'une danseuse, je massais avec patience le cou et les épaules d'une cantatrice. Mes mains vivaient ainsi d'une vocation nouvelle. Par ce toucher salvateur, j'entrais en contact avec la souffrance des autres et la faire disparaître me mettait littéralement hors de moi-même. Je sentais qu'il y avait dans ce geste une offrande de tout mon être et j'en éprouvais une joie profonde, démultipliée- me semblait-il- par les reflets arlequin de mon opale noire. »

 

- Avec tout ça, vos mains, elles s'abîmaient pas ? » Le regard de Larissa se fige sur les siennes, déjà usées par l'eau de Javel et le savon noir. Je sens une pointe de jalousie dans sa voix.

- Tu penses à tout, petite fille ! Mes mains, c'était mon trésor et j'en prenais grand soin. Très vite, j'avais souscrit une assurance auprès d'un ami dont c'était le métier. Chaque soir, avant de me coucher, comme les coquettes que tu vois dans les vieux films, je m'asseyais à ma table de toilette. Devant le petit miroir rond à bascule, je les mirais dans la glace avec attention ; les tournant et les retournant, j'y décelais la moindre imperfection, en une gymnastique rituelle j'en faisais craquer les articulations, je les recouvrais de crèmes balsamiques.  Au cours de ces soins quotidiens, jamais l'opale ne quitta mon doigt.

Dans le tiroir de ma commode en teck, qui fleurait bon les senteurs de l'Asie, j'avais amassé un stock de gants de toutes sortes. Lorsque je travaillais les matériaux humides, je portais des gants hydrofugés que je remplaçais par des gants renforcés quand je pratiquais la soudure, et jamais je ne faisais la vaisselle sans enfiler de minces peaux de latex. Dans l'Odyssée, Homère raconte que Laërte marchait dans son jardin avec des gants afin de se protéger contre les mûres sauvages. J'étais comme lui car, en jardinant, j'avais toujours l'angoisse d'être piquée par une épine de rose et d'attraper le tétanos ! Je recouvrais alors mes mains de gros gants de cuir et de laine. Pour nos soirées entre artistes, je ne venais « jamais sans mes gants ».

Le plaisir de la sortie commençait au moment de les choisir : coton, lin, soie, chevreau, agneau, maroquin, en résille, en dentelle, quel était le désir de mes mains ? C'était à chaque fois un casse-tête. J'avais pourtant une paire de gants fétiche dont je ne me suis jamais séparée. C'était ma première paire, celle que j'avais trouvée, pliée dans un fin papier de soie, quand j'avais visité lors de la succession la maison de mon oncle. De petits gants en peau de kangourou, d'une douceur et d'une finesse inégalées, d'une teinte rousse qui n'a jamais passé avec le temps. Sur cette seconde peau d'incendie, l'opale noire faisait merveille. »

 

- Quelle belle vie vous avez eue ! Je serai jamais heureuse, moi ! » Une ombre mauvaise passe sur le visage boudeur de la jeune Arabe.

- Qu'est-ce que c'est qu'une belle vie comme tu dis ? Ai-je été heureuse ? Je ne saurais le dire. Heureuse, je l'étais dans la frénésie de la création, heureuse je l'étais dans la fièvre amoureuse...J'étais l'enfant qui joue au toton et recommence indéfiniment pour tomber sur le bon chiffre. Pour moi, le bon chiffre, c'était l'œuvre parfaite, l'amour absolu. C'était mes rêves de douze ans, modelés de manière malhabile dans la cuisine silencieuse des religieuses, près de l'évier de pierre. C'était en moi, dure comme un marbre à sculpter, cette attente intense que je n'ai jamais comblée. »

- Ben alors, pourquoi vous avez pas eu d'enfants ? C'est bien les enfants, ça remplit la vie. Ma mère, elle en a eu neuf !» Larissa a crié. Elle s'est levée tout d'un coup ; elle entrouvre les lamelles du store de plastique blanc. La lumière crue de la lune à son plein tombe sur mon ventre glacé et creusé par les crampes.

Une sorte de colère sourde emprisonne soudain mon corps. De quel droit cette petite aide-soignante me pose-t-elle toutes ces questions ? Ma voix devient âpre :

- Tu ne sais pas de quoi tu parles ! Des enfants ? Pourquoi ? Qu'en aurais-je eu à faire ? Dans la vie que j'avais choisie, quand aurais-je trouvé le temps pour jouer avec un enfant, le conduire à l'école, le border dans son lit le soir ? Tu ne peux pas comprendre, mes enfants, c'était mes sculptures. C'est banal de le dire, mais c'est vrai, et chaque fois que je vendais une œuvre, c'était comme si on me volait une part de moi-même. Surtout, je ne voulais pas mettre au monde un enfant qui aurait pu devenir un orphelin comme moi ! »

- Quand même, vous vous plaignez! Mais vous avez été riche ! ... »

Son regard noir se perd dans le vague et j'imagine sa tête emplie de rêves de midinette.  Le carillon cristallin de la chapelle sonne cinq coups. Elle sursaute  et regarde avec impatience sa petite montre waterproof en plastique vert:

- Bon, vous avez bientôt fini? Ma garde va se terminer. »

- Tu as raison, Larissa, il faut que je me dépêche, sinon je n'aurai plus la force de parler. Je ne t'ai pas encore dit que la consécration mondiale est venue après mon séjour à la Villa Médicis. Dans la quiétude des jardins botaniques du Pincio, j'avais réalisé une œuvre monumentale, Iris et Junon, dont les critiques les plus célèbres s'accordèrent à reconnaître qu'elle était mon chef-d'œuvre. Je me souviens que l'opale ne fut jamais plus chatoyante qu'à cette époque ; elle avait réellement emprisonné l'arc-en-ciel.

 

Mais quand on a atteint les sommets, on ne peut plus que redescendre et toute part de bonheur a son revers inéluctable de malheur. Insensiblement, tout changea.

Une fatigue pesante se mit à m'envahir ; je parle de moi-même mais il s'agissait plutôt de mes mains. Elles qui m'avaient toujours fidèlement servie présentèrent des signes auxquels je ne pris d'abord pas garde. Leur épiderme, qui avait jusque là résisté à toutes les atteintes, se gerçait plus facilement quand je pétrissais la terre glaise. Mes ongles, qui avaient acquis une fermeté semblable à celle de l'os, se fendillaient et prenaient une teinte jaunâtre. Ils se cassaient fréquemment et je devais les couper à ras, ce qui occasionnait des rougeurs et de petites plaies qui saignaient. Mes doigts, qui ne m'avaient jamais fait défaut, ne répondaient plus à ce que je leur demandais. Le ciseau m'échappait des mains, le burin dérapait sur le marbre ; je n'achevais mes œuvres qu'au prix de repentirs toujours plus nombreux.

Larissa me regarde avec une sorte de mépris: « Vous aviez de l'arthrose, tous les vieux en ont. C'est pas nouveau! » Elle a parlé avec l'assurance de la fille de salle qui se prend pour une infirmière. Cette gamine ne comprend rien et je me demande pourquoi je lui raconte tout ça !

- Non, justement, ce n'était pas de l'arthrose ! Tous les médecins consultés furent d'accord là-dessus. La mort dans l'âme, je dus me rendre à la terrible évidence : je n'étais plus capable de sculpter ! »

- Est-ce qu'on oublie ce qu'on a fait toute sa vie ? C'est comme le vélo, ma grand-mère, elle est montée dessus jusqu'à quatre-vingt-cinq ans. » Larissa fait une moue dubitative. Elle ne croit plus rien de ce que je lui raconte.

- Larissa, je te supplie de me croire ! C'est à ce moment-là que le doigt qui portait la bague enfla dans des proportions inouïes. Je crus d'abord qu'une épine s'y était enfoncée et qu'allait m'arriver ce que j'avais toujours craint : le tétanos. Mais ce n'était rien de tel. Un soir où j'avais sculpté toute la journée avec l'énergie du désespoir, je ressentis une douleur intense à l'annulaire gauche, de celles qui vous poignardent jusqu'au cœur. Toute sensation se retira de mon doigt qui prit instantanément une teinte cadavérique, tavelée de taches brunâtres. L'opale noire disparaissait sous les bourrelets d'une chair moribonde plissée qui s'accumulait à la lisière de l'anneau. Prise d'une terreur hallucinée devant ce que je crus être une gangrène fulgurante, je m'armai d'un ciseau à métal et de la main droite coupai le fin cerceau doré de la monture.

L'opale roula avec lenteur et vacillement sur le tapis pour s'immobiliser contre la torchère près de la cheminée. Quand je la ramassai avec fébrilité, je ne la reconnus pas. L'anneau torturé par le ciseau supportait désormais un chaton dont la pierre n'avait plus rien de commun avec la gemme incandescente qui avait fait partie de moi-même. Sous mes yeux, ce n'était plus que de la vulgaire verroterie. Tu vas croire que je suis folle mais l'idée me traversa que l'opale était morte. »

 

Larissa est de plus en plus énervée, ses doigts tapotent sur le bord du lit, sa jambe droite s'agite: « C'est vrai que vous êtes dingue, vous dites n'importe quoi ! Une bague, c'est pas vivant, ça peut pas mourir. »

- Ecoute plutôt la fin, Larissa, tu changeras peut-être d'avis. A partir de cette nuit-là, tout s'est accéléré. Très vite, je dus employer une dame de compagnie pour m'aider aux gestes quotidiens : j'étais devenue incapable de me servir de mes mains. Je t'épargnerai leur lente dégénérescence, leur déformation inéluctable, la forme monstrueuse dont elles furent affectées. Grossissant démesurément, mes doigts devinrent semblables à des maillets, ils s'infléchirent en col de cygne, ils ressemblèrent à des dos de chameau. Ma réserve de gants et de mitaines ne me servit plus de rien ; comment des mains aussi effroyables auraient-elles pu les enfiler?

A cette époque, bizarrement, mes rêves se peuplèrent de fantastiques dessins de mains, au tracé souligné de blanc, d'ocre ou de charbon. J'appris par hasard en feuilletant un magazine d'Histoire qu'il s'agissait de mains préhistoriques, dites de Gargas, deux cents mains étrangement mutilées, peintes sur les parois d'une grotte. Leur origine demeure un mystère pour les archéologues. Vingt-cinq mille années me séparaient de ces mains et pourtant elles étaient aussi les miennes ! Inexplicablement, j'en éprouvai une sorte de  réconfort.

Désarmés devant cette évolution morbide à laquelle ils ne trouvaient aucune explication scientifique, les médecins désormais me fermèrent leur porte. Les amis que j'avais connus oublièrent que je les avais soignés ; un artiste déchu est un artiste maudit! Je fus obligée de vendre les œuvres que j'avais gardées pour subvenir aux soins constants que réclamaient mes mains et rémunérer mes domestiques. Ce fut le tonneau des Danaïdes. A bout de ressources, après avoir vendu la demeure héritée de mon oncle, je me résolus à trouver refuge dans cette maison de retraite pour vieux artistes où j'attends ma fin. »

 

- Je comprends vraiment pas pourquoi vous voulez que je jette vot' bague ! » Larissa a crié d'une voix de fausset en repoussant sa chaise avec exaspération. Sa silhouette se penche au-dessus de moi, j'ai l'impression qu'elle va me frapper ; elle me fait peur. « C'est parce que l'anneau est fichu? Mais un anneau, ça se répare ! »

Ma tête bourdonne ; elle dodeline sur l'oreiller et j'ai du mal à déglutir. « Oui, c'est ça, c'est parce qu'elle est cassée...Promets-moi de faire comme je te l'ai demandé, de ne pas regarder dans l'enveloppe et de jeter la bague dans la rivière ? Je compte sur toi. On respecte toujours la dernière volonté d'une mourante ! »

Larissa se penche vers la table de nuit, elle tire brutalement le tiroir et en sort l'enveloppe chiffonnée. Elle la brandit en ricanant sous mes yeux alourdis par la lassitude et la douleur : « La v'là, je l'ai trouvée. Vous pouvez dormir tranquille, je ferai comme vous voulez ; mais c'est vraiment nul ! »

Avec appréhension, je la vois se pencher encore une fois vers moi ;  sans ménagements, elle tapote mon oreiller et replace bien à plat sur le drap les paquets de bandelettes de mes mains. Elle me regarde une dernière fois, il me semble qu'elle pose l'index droit sur ses lèvres, comme on le fait pour un enfant que l'on veut faire taire. Dans un semi-brouillard, je la vois disparaître aussi secrètement qu'elle est entrée.

La douleur m'envahit de nouveau comme une vague. Mon corps frissonne. Je ferme les yeux.

 

En longeant la rivière immobile sous la lune, la jeune fille aux cheveux frisés a pressé le pas. Elle arrive à la porte d'entrée disloquée d'une tour HLM. Sa main gauche appuie longtemps sur l'œil inquiétant du bouton de la minuterie. Telle une balle de ping-pong, le son strident de la sonnette se répercute à l'infini contre les murs taggés du hall. Le soleil noir d'une opale vibre sourdement à son majeur. Je pousse un long cri étranglé, aucun son ne sort de ma gorge : « Larissa, non ! Larissa... ! »

 

- Larissa ! Décidément, tu n'es vraiment bonne à rien ! Combien de fois faudra-t-il te répéter que tu dois remonter les bas-flancs des lits le soir ? Mademoiselle Rose est encore tombée par terre cette nuit ! », hurle la voix hystérique de Madame Müller, la directrice de la maison de retraite.

 

                                                                                                                                                                                             Avril 2009

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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 07:54

Saint-Louis.jpg

 

            Au hasard des affectations de mon père qui était officier, nous étions arrivés à Saumur l'année de mes seize ans. Après les autres villes de garnison que j'avais connues, où mon adolescence n'avait été qu'un ennui long et gris, je n'attendais rien de cette petite sous-préfecture des bords de Loire, une ville endormie comme tant d'autres où il ne se passait jamais rien. Pour moi, c'était "nada".

 

            Mon père se préparait avec enthousiasme pour le Carrousel qui avait lieu dans la touffeur de la fin de juillet. Pour moi, ces cavaliers déguisés en costume Louis XV et coiffés de perruques blanches, sabrant à la quintaine des mannequins de bois, ces chevaux faisant croupades et courbettes, me semblaient ridicules, vains et d'un autre temps. J'étais à l'âge de tous les possibles, quand on vibre sous un  regard bleu un peu appuyé et que l'on s'émeut devant un ventre dénudé où brille un piercing. Comme Chérubin et comme le héros de Truffaut, j'étais "l'homme qui aimait les femmes", toutes les femmes.

 

            Mes parents m'avaient inscrit dans le seul lycée privé de la ville, un beau bâtiment de tuffeau  avec un grand parc ombragé et une chapelle dédiée à saint Louis, réplique de celle du château de Versailles. Mais je n'y voyais là qu'une prison supplémentaire où il me faudrait passer trois années fastidieuses, dans l'espoir d'obtenir le bac. Mon père entendait bien que je suive ses traces. « Bon sang ne peut mentir! Tu seras militaire comme ton père et ton grand'père! » Comment pouvait-il y croire? Je n'osais pas le désillusionner.

 

            J'avais suivi jusque là une scolarité chaotique, due aux mutations répétées de mon père mais aussi au rejet que suscitait en moi l'atmosphère sclérosée et renfermée des salles de classe. J'ai toujours haï cette odeur sûrie d'enfants en groupe, mêlée à la poussière de craie et au raclement des chaises sur les carrelages froids.

 

            Or, cette année-là, quand j'entrai en seconde, ma vie bascula. Une fée vint illuminer mon existence de lycéen sans joie. La première fois que je vis entrer dans notre classe, par une radieuse matinée de septembre où s'éternisait l'été indien, celle qui serait notre professeur de français, elle me sembla à peine plus âgée que moi. Elle avait en effet une silhouette gracile, plus proche de l'androgyne que de la femme; je pensais immédiatement en la regardant à une statuette de Tanagra. Sa chevelure brune et bouclée, coupée court, l'ovale pâle et parfait de son visage, lui donnaient en même temps une allure très moderne. Elle portait ce jour-là un pantalon de velours et un chandail noir grossièrement tricoté, que rehaussait un étrange bijou doré aux formes serpentines, copie de bijou thrace ou étrusque, je ne sais.

 

                  Elle se présenta à nous avec une simplicité, mêlée d'une autorité naturelle; sa voix était curieusement rauque et par moment semblait se briser, comme si elle avait trop bu, trop crié ou trop fumé. La classe était silencieuse et semblait subjuguée. Je crois que nous comprîmes tous qu'avec elle, il ne serait pas question de chahuter et de faire les imbéciles. Quant à moi, j'avais le souffle court et j'étais fasciné comme le fennec hypnotisé par  le serpent des sables.

 

                 A partir de ce jour, je me rendis au lycée sans rechigner, vivant dans l'attente fébrile des cours de français. Sur mon emploi du temps, j'avais coloré de vert les cinq heures où je devais la voir et mon existence ne fut plus qu'une attente. Attente de sa voix étrange et patiente, cherchant toujours à savoir si nous avions compris; attente du mouvement de sa main traçant au tableau d'une écriture fine et régulière ce que nous devions retenir; attente de ses déambulations félines sur l'estrade de bois...Attente enfin du moment de la remise des copies, quand parfois elle me disait avec un sourire amusé: "Savez-vous que vous avez un joli brin de plume? Peut-être que l'on fera quelque chose de vous." Les autres élèves ricanaient. Mon coeur alors me remontait dans la gorge, je me sentais rougir et je ne regrettais ni les longues heures passées à la bibliothèque et au CDI ni les après-dînées où je rédigeais mes devoirs dans une sorte d'exaltation fièvreuse que je n'avais jamais connue.

 

            Mademoiselle Desbarèdes m'emplissait tout entier et il me prit l'idée de la suivre. Je m'étais aperçu que, le mardi soir, elle quittait le lycée à la même heure que moi. Après avoir flâné quelque temps dans le parc, je me plaçais à la sortie des élèves, qui se trouvait à une cinquantaine de mètres de la cour d'honneur par laquelle les professeurs s'en allaient. Tel un privé, je guettais les allées et venues de chacun ; lorsque je la voyais sortir, je traversais la rue, j'allumais d'une main agitée une cigarette et, me tenant à bonne distance d'elle pour qu'elle ne me remarque pas, je la suivais en adoptant un air nonchalant. 

 

            Elle marchait d'un pas vif, tandis que se balançait à son bras un vieux cartable au cuir usé, lourd du poids de nos copies sans invention. Qu'il pleuve ou fasse soleil, elle empruntait toujours le même trajet et celui-ci me laissait perplexe. En effet, au lieu de passer par le centre de Saumur et faire du lèche-vitrines pour se délasser (je pensais en effet que c'était le passe-temps favori de la gent féminine!), elle l'évitait systématiquement. Au rond-point Maupassant, elle continuait tout droit, passait devant les colonnes doriques du Temple et suivait la rue des Païens. Me cachant derrière les voitures, je voyais son regard caresser les façades anciennes, s'arrêter souvent devant la tourelle de la maison autrefois habitée par le médecin  philosophe écossais Marc Duncan, songeant peut-être aux "possédées de Loudun". Et je me disais que c'était moi le "possédé"! Puis elle tournait à droite vers la place Saint-Pierre. Il n'était pas rare qu'elle entrât même dans l'église Saint-Pierre. Elle remontait jusqu'au choeur, s'asseyait dans une des stalles ouvragées et demeurait pensive de longs instants devant les tapisseries de la vie tourmentée de saint Pierre. Peut-être priait-elle... Quand elle quittait l'église, elle prenait la rue Basse-Saint-Pierre et c'était bientôt la fin de son trajet. En effet, elle louait un appartement dans l'une des plus jolies maisons de Saumur, ornée de têtes d'angelots, dite "maison des Anges". Ce hasard me ravissait car elle était pour moi, en secret, mon Ange Conducteur, celui que l'on prie dans les vieux livres de piété du XIXème siècle. Quand elle avait passé le porche, surmonté d'un larmier, je ressentais un pincement douloureux, ma vue se brouillait et je m'en retournais à pas lents, gardant au plus intime de moi le souvenir de sa démarche chaloupée.

 

                Comme j'étais arrivé en juin à Saumur, je n'avais guère d'amis au sein de cette classe où la plupart des élèves avaient fait leur scolarité ensemble depuis le primaire. De plus, mon père étant militaire, je n'étais pas en odeur de sainteté; sans être vraiment frappé d'ostracisme, je percevais bien que ma compagnie n'était pas désirée. Quelques filles de la classe m'avaient fait des avances non dissimulées mais, devant mon apparente froideur, elles avaient vite fait courir le bruit que j'étais un puceau snob et impuissant. De plus, pour prolonger le temps où je pouvais être avec Mademoiselle Desbarèdes et respirer le léger parfum de jasmin qui émanait d'elle, je recherchais toutes les occasions pour lui parler ou lui demander un complément d'information sur le cours. Un soir où je m'étais attardé auprès d'elle alors que tous avaient quitté la salle, deux élèves revinrent car ils avaient oublié leur sac. Ils marquèrent un temps d'arrêt en nous regardant curieusement et, tandis qu'ils passaient le seuil de la porte, j'entendis distinctement cette phrase: "Ma parole, le milouf, i' kiffe raide pour la prof." En dépit d'un imperceptible cillement des paupières, Mademoiselle Desbarèdes fit comme si de rien n'était et je m'en allai au plus vite. A partir de ce jour-là, je demeurai sur mes gardes et adoptai une attitude indifférente.

 

            Mademoiselle Desbarèdes avait choisi de consacrer une grande partie de l'année au romantisme, période qu'elle affectionnait particulièrement. Après les poses de Chateaubriand et les envolées poético-religieuses de Lamartine, nous en vînmes à Musset au milieu du deuxième trimestre. Je fus tout de suite captivé. Son écriture et son personnage exercèrent sur moi une véritable fascination et donnèrent forme au sentiment exacerbé que mon professeur avait fait naître en moi. Je me découvris un frère d'élection. Je n'étais plus seul.

 

      Pour nous faire entrer dans le romantisme de Musset, Mademoiselle Desbarèdes

nous fit lire en prologue à son oeuvre La Confession d'un enfant du siècle.

Rien n'a changé, nous disait-elle, la génération de 1830, c'est vous. Vous êtes semblables à eux, "une génération, ardente, pâle, nerveuse". Comme tous ces jeunes gens, vous vous cherchez des raisons de vivre.

      C'est ainsi que je comprenais que la chute de l'Empire avait vidé les coeurs et que l'ennui avait gagné la jeunesse comme le désoeuvrement poissait la mienne. A table, devant mon père ébahi, je déclamais des passages entiers de cette "confession": " Tous les berceaux de France étaient des boucliers, tous les cercueils en étaient aussi; il n'y avait vraiment plus de vieillards, il n'y avait que des cadavres ou des demi-dieux." Mon père, furieux, me lançait alors:

-      Encore un prof de gauche antimilitariste. Je vais aller lui dire deux mots!

Et je  devais  batailler pied à pied pour le dissuader de son entreprise...

 

            Grâce à Mademoiselle Desbarèdes, j'entrai en Musset comme on entre en religion! Conseillé par elle, je lisais avec transports ses poèmes et quand, dans ma chambre fermée à double tour, je récitais le soir à mi-voix "L'Andalouse", c'est  Mademoiselle Desbarèdes qui marchait devant moi:

" Son bras dans sa mitaine blanche,

  Son pied dans son brodequin noir."

 

            Quant à "La Nuit de Mai", je la reçus en plein coeur, psalmodiée par la voix de Gérard Philippe, reconnaissable entre toutes, et dont elle avait retrouvé un vieil enregistrement. Les yeux clos et le corps tendu sur ma chaise, il me sembla que c'est à moi que s'adressait ce vers:

"Poète, prends ton luth et me donne un baiser!"

Enfin, quand le cours fut terminé et que je sortis de ma torpeur, je sentis sur moi les yeux interrogateurs de Mademoiselle Desbarèdes qui me regardaient avec intensité.

 

             Mademoiselle Desbarèdes voulut nous faire jouer quelques extraits du théâtre de Musset pour en achever l'étude. De suite, je me proposai pour apprendre la tirade de Lorenzaccio à la scène 3 de l'acte III. C'est la scène fameuse où le héros explique à Philippe Strozzi pourquoi il veut tuer le tyran Alexandre de Médicis. J'aimais de manière irraisonnée ce personnage  dont le cynisme et la débauche sont devenus sa tunique de Nessus si bien qu'il ne peut plus s'en défaire. Comme lui (et sans craindre aucun ridicule!), je me posais cette question: "Suis-je un Satan?" C'est dans une grande pièce au parquet blond et grinçant, éclairée par d'élégantes fenêtres, que nous avions joué chacun à notre tour les extraits que nous avions choisis. Je m'étais pour l'occasion revêtu d'un pantalon noir très collant et d'un blouson de cuir brun avec des chaînes, qui me faisait ressembler davantage à un personnage de la famille Adams qu'à un seigneur du XVI°siècle! Cependant, intuitivement, je sentais qu'il y avait là une parenté d'apparence qui convenait bien au rôle. Après les premiers rires, les élèves m'écoutèrent avec une attention qui n'était pas feinte. Et quand j'eus fini, Mademoiselle Desbarèdes me dit simplement: "Connaissez-vous Hamlet? C'est le frère de Lorenzo en littérature et sa folie devrait vous plaire..."

 

            Puis l'année scolaire s'effilocha. Les conseils de classe se succédèrent, les avis de passage tombèrent avec les joies, les pleurs et les déconvenues habituelles. On décréta que j'étais un "littéraire" et j'obtins mon ticket pour la classe de première L. Mes parents n'en revenaient pas. Tout d'un coup, leur fils, dont ils désespéraient de faire quelque chose, avait pris goût aux études! Les professeurs étant de plus en plus souvent absents car le bac approchait, nous passions beaucoup de temps dans le parc de l'institution à jouer au tarot, allongés sur l'herbe. Quel que fût le tirage, j'avais quasiment toujours dans ma main le Pendu ou L'Amoureux et je ne pouvais m'empêcher d'y voir un signe du Destin. Mais lequel?

 

            Notre classe organisa une petite fête pour terminer l'année et tous les professeurs y furent invités. Mademoiselle Desbarèdes y assista bien sûr, toujours vêtue de noir. L'été approchant, elle portait  une jupe à mi-mollets et je pus découvrir pour la première fois la minceur de sa cheville et la finesse de sa jambe qu'enserraient les lanières de ses espadrilles. Elle évoqua l'année passée avec nous, nous remerciant avec humour de ne pas l'avoir trop martyrisée. Je demeurai dans mon coin, m'efforçant d'imprégner ma mémoire des traits de son visage et, à l'idée que je ne la verrais plus pendant des semaines et des semaines, il me semblait qu'une fissure s'agrandissait en moi.

 

            L'établissement étant centre d'examen et les professeurs réquisitionnés, nous nous retrouvâmes en vacances prématurément. Notre famille ne pouvait quitter quitter Saumur immédiatement car il nous fallait attendre le fameux Carrousel où mon père entendait briller devant les siens et nous montrer ses qualités équestres! Séquestré dans ma chambre malgré l'ardent soleil de juin, les écouteurs de mon baladeur vissés sur les oreilles, je rêvais à Mademoiselle Desbarèdes en écoutant les Doors. Dans la bibliothèque de mon père, ô surprise, j'avais déniché un vieil exemplaire de Confession of an opium-eater de Thomas de Quincey, traduit par Musset lui-même, que je lus d'une traite en fumant pétard sur pétard. J'avais bien essayé d'aller traîner mes guêtres aux alentours du lycée pour apercevoir ma muse. Las! Elle surveillait le baccalauréat et son absence créait une béance en moi qui me rendait incapable de faire quoi que ce soit.

 

            Arrivèrent le 21 juin et la Fête de la Musique. Ce soir-là, excédés de me voir aussi inactif et aussi lymphatique depuis trois semaines, mes parents me mirent à la porte, m'enjoignant d'aller me changer les idées et de rentrer le plus tard possible... Je leur obéis sans nul enthousiasme et me dirigeai vers le centre-ville. La foule était nombreuse et bigarrée et les manifestations variées. Sous la statue de Dupetit-Thouars (encore un malheureux soldat qui perdit la jambe et la vie à Aboukir!), les enfants de l'Ecole de Musique tentaient devant leurs parents ébaubis de montrer ce qu'ils savaient faire de leur voix. Sous les musculeux Atlantes qui défendent la rue Franklin Roosevelt, un jazz-band avait installé des chaises métalliques et trompettait avec ardeur. Dans la chapelle Saint-Jean aux voûtes en forme de parachute, une chorale retint mon attention; ne chantait-elle pas des airs courtois que je tremblais d'entendre?

" Petit oiseau, qu' tu es heureux

D'être ainsi auprès de ma belle;

Et moi, qui suis son amoureux,

Je ne puis pas m'approcher d'elle."

 

            Je ne pouvais en écouter plus, cela me faisait trop mal. Je remontai la rue Saint-Jean en me frayant un passage parmi des badauds qui chantaient à tue-tête d'une voix de fausset. Place du Théâtre, les terrasses des cafés étaient bondées. Les gens semblaient heureux, l'été s'annonçait chaud, plein de promesses d'évasion et, moi, j'étais seul, irrémédiablement seul. Je m'arrêtai pour suivre les évolutions d'un groupe de danseurs de claquettes, qui se mouvaient à l'unisson avec une énergie rare sur le parvis du Théâtre. Comme j'aurais voulu être l'un deux et n'être plus que mouvement dans la magie de la danse!

 

            Je m'apprêtais à repartir car jamais je ne m'étais senti aussi peu à ma place. Tout ce bruit m'abrutissait, créant dans ma tête une cacophonie assourdissante. Et soudain, je la vis. Elle était assise à la terrasse du café qui est à l'angle de la rue Saint-Jean et de la place Bilange, oui, elle, Mademoiselle Desbarèdes, celle qui avait tourmenté mon année et fracassé mon coeur. Elle portait une robe de mousseline légère, noire à pois blanc, et ses cheveux courts de garçonnet étaient cachés par un tout petit chapeau de paille, qui accentuait son air enfantin. Elle sirotait une menthe à l'eau et j'aurais voulu être la paille qui glissait entre ses lèvres tendrement ourlées. Le vert de la boisson, le noir et le blanc de sa robe, la paille aux teintes de blé de son minuscule chapeau, formaient une harmonie que n'aurait pas renié un peintre amateur de couleurs. Elle m'aperçut et me fit un signe amical pour que je m'approche.

 

            Mais, brutalement, tout se figea en moi et autour de moi. Elle n'était pas seule. Un homme jeune, d'une trentaine d'années, sanglé dans l'uniforme d'été des militaires de l'EAABC, lui tenait la main avec tendresse et fermeté. Sa main minuscule qui avait fait crisser les bâtons de craie sur le tableau noir, sa main fine qui avait corrigé mes copies rédigées si amoureusement, sa main légère qui avait parfois frôlé la mienne lorsqu'elle se penchait sur mon travail en classe, voilà qu'elle était prisonnière comme un oiseau dans la main du chasseur. Dans une sorte de bouleversement du temps, je fus Musset découvrant George Sand dans les bras de Pagello à Venise. Une douleur fulgurante me traversa tout entier et, bousculant tables, chaises et badauds, je courus vers la Loire. Je voulais m'y jeter, mettre un terme à cette souffrance qui me fouaillait le corps et le coeur. Mais cette année-là, le fleuve était déjà très bas et l'ancien gué romain, qui relie le centre de la ville à l'île d'Offard, laissait très visiblement apparaître ses pierres. Je renonçai à mon projet (n'aurais-je pas été ridicule à barboter dans un mètre deau?), n'ayant pas le courage du héros de Milady de Paul Morand qui se jette à cheval dans la Loire du haut du pont des Cadets !

 

            A la rentrée suivante, Mademoiselle Desbarèdes n'était plus là. Elle avait suivi son fiancé, qui était capitaine, dans une triste ville de garnison à l'est. Elle doit avoir, à l'heure qu'il est, cinq ou six enfants, et ne ressemble certainement plus à la sylphide que j'ai aimée.  Pourtant, je ne l'ai jamais oubliée. Grâce ou à cause d'elle, je me sens "un homme de beaucoup de passé " comme le disait Heinrich Heine à propos de Musset.

"Poète, prends ton luth et me donne un baiser."

Je viens de publier mon troisième livre...

 

1er Prix de la Nouvelle (Offert par l’Association “Les Ecrivains de l’Anjou”), XXVIIIèmes Jeux Floraux d’Anjou, 2007.

 

 

 

 

 

 

 

           

 

 

 

           

           

 

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