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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 16:55

 

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Lors de l’émission Spéciale Camus à La Grande Librairie, jeudi 07 janvier 2010, a été diffusé un film de Joël Calmettes, intitulé Albert Camus, Le journalisme engagé. Témoignages, extraits d’articles, de lettres et d’images d’archives ont souligné la passion du romancier pour la pratique d’un journalisme qu’il a haussé à son plus haut degré d’excellence.

Le film commence au moment où Camus, accompagnée de sa femme Francine, se rend à Stockholm afin de recevoir le Prix Nobel en décembre 1957. Avec lui, est couronné le visage exigeant et généreux d’un nouvel humanisme.

Dans son discours de réception, il montre que l’écriture est le moyen de relayer le silence pour le faire retentir par les moyens de l’art. Il y insiste de plus sur le refus de mentir sur ce que l’on sait et la nécessité absolue de la résistance à l’oppression, qui furent toujours ses règles de vie.

Il les observa dans son métier de romancier mais aussi dans ses activités de journaliste. Ce qui fut pour lui une des grandes passions de sa vie se manifesta par des prises de position claires et affirmées mais jamais banales.

En 1938, on interdit au jeune homme malade de la tuberculose de devenir fonctionnaire en passant l’agrégation. Il devient alors rédacteur à Alger-Républicain et y éprouve une grande impression de liberté. Le directeur de ce journal de gauche, Pascal Pia, séduit par son assurance, le recrute alors qu’il a 25 ans. Déjà, à travers le Théâtre du Travail, et notamment la pièce Révolte dans les Asturies, Camus s’était érigé en pourfendeur du fascisme hitlérien.

« Je fais du journalisme, les chiens écrasés et des reportages, quelques articles littéraires aussi », écrit-il à Jean Grenier, son professeur de philosophie. « Peu à peu, il trouve dans cette voie une façon d’être à l’écoute du monde, au plus près de ses souffrances et de ses injustices. » (Magazine des Programmes de France 5).

Né français dans une Algérie qui correspond à trois départements, mais pauvre parmi les pauvres, il va s’engager assez vite aux côtés des musulmans Les indigènes n’ayant pas le droit de vote, Léon Blum souhaite l’accorder à quelques dizaines de milliers de musulmans. En avril 1937, Camus lance un appel pour soutenir le projet Violette et permettre ainsi aux Arabes de s’exprimer. Devant l’opposition des colons, le projet sera abandonné. Cependant, si Camus est intimement convaincu que le pays doit évoluer, sa pensée est largement minoritaire, même dans les milieux radicaux du Front Populaire.

Lors de ce qu’on peut qualifier de « voyage initiatique » en Kabylie, il découvre des populations laissées pour compte et misérables, « des enfants dans la boue noire des égouts » et s’écrie : « Voyez ce que vous n’avez pas fait de la Kabylie ! » Dans la série intense des Actuelles, se révèle déjà un homme sensible et généreux, préoccupé par les question sociales, qui aspire à s’engager de manière active dans une évolution de l’Algérie. Le mot « misère » revient fréquemment sous la plume de l’écrivain qui s’ « expose, propose des solutions, avance des arguments et essaie, à travers cette volonté de l’enquête et du journalisme, de ne pas rester dans des schémas théoriques ou des carcans idéologiques », ainsi que l’explique l’historien Benjamin Stora.

Lorsque les menaces s’accumulent en Europe, il ambitionne de sauver l’Homme face à une Histoire devenue folle. Mais comment lutter pour la paix quand la déraison domine ? « Je demande la paix, timide et frêle », écrit-il. Après avoir essayé vainement de s’engager comme soldat, il est exempté en 1939, pour cause de santé. Devenu rédacteur au Soir Républicain qui a remplacé Alger-Républicain, il persiste à lutter contre l’excitation ambiante, tout en demeurant persuadé que le conflit pouvait être évité. Selon lui, c’est l’humiliation du traité de Versailles qui a conduit à la catastrophe. Comme Pascal Pia, fils d’un père mort à la Guerre de 14, il professe un antimilitarisme que certains considèrent comme inadmissible. Subissant les foudres de la censure, il s’essaie au maniement du second degré : « Soyons conformistes ; remettons-nous en aux élites ; obéissons-leur ! » Les ventes du journal s’effondrent ; il cesse de paraître le 10 janvier 1940.

En mars, Camus part alors à Paris et devient secrétaire de rédaction à Paris-Soir. Lors de l’exode, il suit l’équipe du journal à Clermont-Ferrand puis à Lyon, emportant avec lui le manuscrit de L’Etranger, qui paraîtra deux ans plus tard. Après un bref retour à Oran, en 1941, il revient au Chambon-sur-Lignon où il achève Le Mythe de Sisyphe et écrit Le Malentendu. Devenu déjà la coqueluche des Parisiens, Camus devient lecteur chez Gallimard.

En novembre 1943, c’est la première réunion clandestine de Combat, un des principaux mouvements de la Résistance. Il y sera connu sous le nom d’Albert Mathé ou de Bauchard. Alors que la nasse se resserre autour du mouvement, Camus prend la direction du journal Combat. Le premier contact est extraordinaire et, de suite, éclate le style d’un journaliste qui s’abstient de prises de position personnelles.

Au cœur de la lutte, demeure la lancinante question de savoir si l’on parlera en cas d’arrestation. En juillet 1944, J. Bernard est déportée et l’imprimeur est tué. Ne demeurent que deux personnes, dont Camus. Catherine Camus, sa fille,  précise : « Certains ne sont pas revenus. C’est pour ça qu’il a toujours dit qu’il ne souhaitait pas être décoré de la médaille de la Résistance. Quand on la lui a  tout de même donnée, il arrive un jour, après la Libération, à Combat, qui reparaît cinq ans après la clandestinité, et demande à une amie qui avait été à Ravensbrück : « Qui m’a dénoncé ? » (http://bibliobs.nouvelobs.com/20091120/15979/tu-es-triste-papa-non-je-suis-seul)

La presse clandestine reparaît au grand jour à la Libération en juin 1944. Deux tendances se dessinent : une presse nouvelle qui se coule dans la presse commerciale et Combat qui prolonge les espérances de la Résistance. Ce dernier est le journal des gens évolués qui apprécient le nouveau ton des éditoriaux de Camus. Il y publiera environ cent trente articles signés de son nom.


                                                              équipe combat


Avec l’équipe du journal, Camus souhaite passer de la résistance à la révolution et aspire à une vraie démocratie populaire et ouvrière, loin des combats politicards de la III° République. Habité par l’idée d’une refondation, il aspire à donner au lecteur des indications politiques et morales sur ce que doit être une véritable république. La situation cependant est complexe, car la société française doit gérer au mieux la scission entre vainqueurs et vaincus. Les dépêches affichées au siège des quotidiens attirent les foules, partagées sur la manière de réaliser une épuration digne de ce nom.

Camus s’oppose alors à Mauriac, « écrivain d’humeur et non de raisonnement », dit-il : la justice s’affronte avec la charité dans une grande tension. Selon Mauriac, l’épuration doit avoir lieu à des fins de réconciliation et non de vengeance. Bien qu’adversaire de la peine de mort, Camus est partisan d’une répression rapide et limitée dans le temps. Il « assume cette épuration imparfaite et place après la justice le pardon qu’il situe dans le cœur des survivants. » (Georges Bénicourt). Pourtant, lorsque le poète Robert Brasillach sera condamné à mort, les deux écrivains signeront la pétition pour demander sa grâce. En 1947, conscient que communistes et gaullistes ont confisqué l’épuration à des fins de suprématie politique et que nombre de hauts fonctionnaires collaborationnistes ont été épargnés, Camus conviendra avec honnêteté que Mauriac avait vu juste.

Maurice Nadeau affirme que, dans son travail de journaliste, Camus a toujours manifesté une remarquable hauteur de vue et qu’historien au jour le jour, il a surtout été cet homme censé avoir une idée, réalisant ainsi l’idéal du journaliste. Ce sont alors les beaux jours de Saint-Germain-des-Prés ; Camus, à la recherche de la camaraderie, fréquente Le Tabou, Le Méphisto. Marqué par la tuberculose, voulant se limiter à l’essentiel, il est en quête de brefs moments de bonheur et pratique cet « hédonisme tragique », tel que l’a qualifié Michel Onfray.

En 1945, il retourne en Algérie alors que se produit le soulèvement de Sétif (8 mai 1945), suivi de massacres d’Européens et de la répression par l’Armée française, tragédie sur laquelle il tente d’alarmer l’opinion métropolitaine. Il reste persuadé que, sur sa terre natale devenue un véritable chaudron, la clé demeure la question sociale. Il s’insurge devant la paresse de la pensée politique de Paris : ne faut-il pas devancer l’Histoire plutôt qu’être à sa remorque ?

Ses éditoriaux, toujours guidés par de grands principes et d’une impressionnante hauteur de vue, sont alors de véritables cadeaux au lecteur. Alors que nombre d’intellectuels, comme Germaine Tillion ou Jean Daniel, reconnaissent qu’Hiroshima n’a guère suscité chez eux de réactions, Camus est un des seuls à s’indigner en fustigeant « une arme qui extermine non une race mais l’espèce ». Pour lui, on a atteint le dernier degré de sauvagerie par la mécanique et la Paix est le seul combat qui vaille la peine d’être mené.

Sa lucidité sera souveraine dans l’analyse qu’il fait du goulag dans L’Homme révolté (1951). Contre celui pour qui la fin jamais ne justifiera les moyens se dresse toute l’intelligentsia de gauche et parmi elle, son ami de toujours, Pascal Pia. La polémique est d’une extrême violence et la rupture avec Jean-Paul Sartre est consommée.

L’Express, où Camus entre en 1955, sera son dernier engagement de journaliste. Il y publiera une trentaine d’articles, essentiellement consacrés à l’Algérie. Entre blâmes et éloges distribués aussi bien aux Français qu’aux musulmans, Camus encourage l’opinion à aller dans le sens de la trêve, et s’oppose fermement aux noces de la violence et de la répression, qu’il juge sans avenir. En dépit de son appel à la raison et à la justice, l’épreuve de force sera inévitable et définitive.

Ses prises de position sont désormais considérées comme utopiques et il a de plus en plus de difficultés à écrire ses articles. « J’ai ce pays en travers de la gorge », dit-il. Il craint, en écrivant, d’augmenter le sang d’un côté ou de l’autre, et pourtant en 1956 il lance un appel à la trêve, qui est accueilli avec hostilité par ses compatriotes. Quand les pieds-noirs crient « A mort, Camus ! », il est désespéré. En février 1956, il cesse sa collaboration à L’Express. Plus jamais, il ne parlera en public de l’Algérie.

« Ne faut-il pas préférer le silence et l’ironie qui aident à vivre ? Ainsi le galeux se retourne sur son lit et gratte ses plaies. »

Camus, le grand journaliste, aura crié dans le désert…

  

Mardi 12 janvier 2010
 

                                                           Albert_Camus_1f38.jpg

 

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Published by Catheau - dans Télévision
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