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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 15:10

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 Hester Collyer (Rachel Weisz) et Freddie Page (Tom Hiddleston) dansant.

(Photo Allo-Ciné)

Avec son dernier film, The Deep Blue Sea, sorti le 20 juin 2012, le réalisateur anglais Terence Davies renoue avec sa période de prédilection celles des fifties de l'après-guerre. C'est en effet à l'occasion du centenaire de la naissance de son compatriote, le dramaturge Sir Terence Rattigan, que le producteur Sean O'Connor a pensé à lui pour adapter une seconde fois au cinéma la pièce éponyme (créée en 1952). La première adaptation avait été réalisée par Anatole Litvak en 1955, avec Vivien Leigh et Kenneth More dans les rôles titres.

Il existe une réelle parenté entre Davies et Rattigan dans la manière dont ils abordent la femme dans la société britannique de l'après-guerre. Certes, si Rattigan écrivit cette pièce à la suite du suicide d'un de ses ex-amants, il n'en est pas moins vrai qu'il porte un regard personnel sur la femme de cette époque, prisonnière du puritanisme ambiant.

Le film s'ouvre sur les préparatifs du suicide de lady Hester Collyer (Rachel Weisz). Cette jeune femme de la haute bourgeoisie britannique a quitté depuis dix mois son époux plus âgé, Sir William Collyer (Simon Russell Beale), un haut magistrat, pour un jeune pilote, héros de la RAF en 1940, Freddie Page (Tom Hiddleston). Mais leur relation s'est détériorée : sans travail, Freddie se révèle superficiel, aimant boire, fréquenter les pubs et jouer au golf. Elle, s'est livrée corps et âme à cet amour-passion sans réelle réciprocité et qui la dévore toute. A la suite d'un week-end où il l'a laissée seule en oubliant la date de son anniversaire, elle entreprend donc de mettre fin à ses jours.

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    Lady Hester (Rachel Weisz) et Sir William Collyer (Simon Russell Beale)

Au cours de ce prologue, scandé par l'élégiaque second mouvement du Concerto pour violons de Samuel Barber, Hester revoit toutes les étapes de sa rencontre et de sa vie amoureuse, un peu comme dans la vision panoramique des noyés. Elle se rappelle les dîners cérémonieux avec sa belle-mère et son mari, à la froideur toute britannique. Lui revient en mémoire la phrase de la mère de Sir Collyer (Barbara Jefford) : « Méfiez-vous de la passion, Hester. Ca n'aboutit qu'à la laideur ! » Elle se souvient de Freddie se détachant debout sous la véranda et lui disant qu'il n'a jamais rencontré une femme plus belle qu'elle. Elle revit l'éblouissement physique de leur relation, admirablement filmée en plongée sur leurs deux corps entrelacés, au point de dessiner sur l'écran une totale abstraction amoureuse.

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Cette superbe séquence inaugurale, qui fait d'emblée pénétrer le spectateur dans la souffrance d'Hester, témoigne du grand art de Terence Davies. Il explique ainsi sa manière d'utiliser la caméra :  « Par le truchement du fondu, le public comprend qu'on recule ou qu'on avance dans le temps. On peut donc se jouer de la linéarité et des souvenirs, ce qui influence ici toute la trame narrative. » Les fondus sont en effet réalisés de telle sorte qu'ils sont à peine visibles.

Dans ce film aux dialogues élégants mais peu nombreux, le réalisateur met en valeur sa comédienne, qui interprète avec retenue et sensibilité ce personnage féminin fier et douloureux. Oscar du Meilleur Second Rôle en 2006 pour The Constant Gardener, Rachel Weisz explique en ces termes sa vision d'Hester. « C'est l'histoire existentielle d'une femme qui tente de définir sa propre vie contre les diktats de son père (Oliver Ford Davies), un pasteur à cheval sur les convenances, et contre ceux de son mari. Elle commet un acte terriblement immoral et, même s'il ne nous choque pas aujourd'hui, cet acte est radical car il s'agit d'une d'une femme qui tente de forger sa vie par ses propres moyens. » Le thème de la femme à sa fenêtre illustre bien cette volonté farouche d'Hester de choisir sa propre existence, même au prix de la solitude et du chagrin.

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Hester à sa fenêtre

Certes, cette histoire au thème ô combien rebattu pourra sembler banale à certains. Mais c'est toute l'habileté de Terence Davies de la renouveler, dans une mise en scène classique et maîtrisée, au lyrisme contenu. Cette « patte » du réalisateur est particulièrement sensible dans la scène de la séparation définitive. Après une dernière nuit que Freddie a accordée à Hester avant son départ pour l'Amérique latine, celle-ci remarque que ses chaussures ne sont pas cirées. Elle entreprend de le faire, et ce geste est déchirant dans son prosaïsme et sa simplicité extrêmes. Hester est au bord de l'effondrement et ce n'est que lorsque la porte est refermée qu'elle donne libre cours à son désespoir. Rachel Weisz est remarquable dans cette scène de rupture qui, selon moi, devrait faire date dans l'histoire du cinéma.

Dans cette même scène, le personnage de Freddie apparaît aussi dans sa fragilité et sa vulnérabilité. Hester et lui se sont rencontrés dans une passion foudroyante mais, ainsi qu'il le dit lui-même, ils sont « nocifs l'un pour l'autre ». Depuis la bataille d'Angleterre dans laquelle il s'est illustré et au cours de laquelle ses amis sont morts, la vie n'a plus de sel pour lui. Tom Hiddleston a bien compris ce personnage qui « déteste être imbriqué dans les sentiments des autres ». « L'Angleterre d'après-guerre est difficile pour Freddie, il vit le moment présent, c'est un esprit libre qui ne censure pas ses émotions. La tentative de suicide d'Hester le prend au dépourvu et l'oblige à contempler la mort d'un autre œil. Le fait qu'elle accorde si peu de valeur à la vie le rend fou de rage, car la plupart de ses amis sont morts à la guerre. On prend alors conscience de sa vulnérabilité. Il ne saurait supporter d'avoir la mort d'Hester sur la conscience mais il est incapable d'envisager une relation suivie. »

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Freddie Page (Tom Hiddleston)

En filigrane de ce film subtil, c'est la société britannique de l'après-guerre que l'on devine. Le décor rend bien compte de ce monde « qui émerge des décombres et qui cherche à s'en sortir », selon le producteur O'Connor. L'intrigue, qui se déroule presque entièrement à l'intérieur de l'appartement victorien de Freddie Page et d'Hester, se passe à Ladbroke Grove, une zone du quartier désormais chic de Kensington, autrefois délabré. « Nous étions en faillite après la guerre et tout était morne », dit Terence Davies. A travers les décors semi-obscurs surchargés d'objets, les rues noires glissantes de pluie, les pubs enfumés, il a ainsi su récréer cet univers rempli d'obscurité et d'interrogations. Le film s'achève sur la vision d'une sorte d'impasse barrée de décombres. Paradoxalement, la chaleur et la fraternité se retrouvent dans le souvenir du Blitz, quand les Londoniens se terraient dans les couloirs du métro et chantaient tous en chœur la vieille chanson irlandaise, "Molly Malone".

Après leur séparation, Sir William cherchera à revoir Hester et il se rendra compte qu'elle n'est pas heureuse. Le mari bafoué offre alors à l'épouse infidèle le recueil des Sonnets, œuvre-phare de la lyrique amoureuse occidentale, et qu'elle affectionne particulièrement. « C'est une tragédie », lui dit-il à propos de ce qu'elle est en train de vivre. A quoi elle lui répond avec réalisme : « Ce n'est quand même pas du Sophocle ! » Pourtant, « between the devil and the deep blue sea », expression anglaise dont le titre est tiré et qui correspondrait à l'expression française « de Charybde en Scylla », et sous l'égide discrète de Shakespeare, c'est bien la tragédie intime de tout échec amoureux qui est ici mise en scène, avec cette touche « so british » inimitable.

 

Sources :

Allo-Ciné

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Cinéma
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commentaires

mansfield 30/07/2012 17:16

Je suis allée voir ce film que j'ai beaucoup aimé malgré une certaine lenteur, un très beau portrait de femme et ces deux hommes partagés entre le devoir filial pour l'un, le besoin de liberté pour
l'autre et l'amour sont très vivants, très touchants. Encore merci Catheau

Catheau 30/07/2012 23:07



Je suis heureuse que le film vous ait plu ; je ne sais s'il aura une grande audience.



mansfield 26/07/2012 22:15

Un film que nous aurons envie de voir pour cette prouesse: le renouvellement du thème rebattu de l'échec amoureux. Merci Catheau.

Catheau 30/07/2012 07:47



C'est exactement cela. Mais il y faut aimer la lenteur et les silences.Amitiés.



Carole 23/07/2012 22:46

Encore une très belle critique remarquable de précision, qui me donne envie de voir ce film que je ne connais pas. Je suis en train de lire "Un peuple de promeneurs", d'Alexandre Romanès, dont tu
as parlé le mois dernier, et c'est vraiment un beau livre, profond aussi sous sa simplicité apparente.

Catheau 30/07/2012 07:46



Merci, Carole, d'être sensible à mes "critiques". Elles cherchent à mettre en exergue ce qui est beau et je préfère ignorer ce que je n'ai pas aimé.



Suzâme 22/07/2012 20:50

Est-ce en partie grâce à vous, je retrouve un peu d'intérêt pour les films sans me rendre au cinéma, pour l'instant. Votre article stimule la curiosité et l'intérêt. Très documenté, vous savez
situé l'oeuvre et son auteur dans l'époque où elle a été proposée au public. Le cinéma c'est l'audace de montrer l'évolution des moeurs, des traditions... Il n'y a pas toujours une réflexion de
fond mais l'interrogation crée l'ouverture pour longtemps. J'ai mis de côté un babillage sur "La Tisseuse" de Wang Quan An. Cela m'a tellement plu. Ecrit comme un brouillon, je vais le saisir, oui,
je vais peut-être oser le publier pour le partager. Bonne soirée. Suzâme

Catheau 22/07/2012 22:28



J'adore le cinéma où mes grands-parents m'emmenaient le dimanche avec mon frère et mes cousins, quand j'étais jeune. Donnez-nous donc à lire ce que vous avez écrit sur "La Tisseuse" !



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