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15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 12:27

  Un coeur simple 5

 Mathilde Aubain (Marina Foïs), Félicité (Sandrine Bonnaire), Clémence et Paul

Pour son premier long métrage, la réalisatrice Marion Lainé n'a pas choisi la facilité en adaptant en 2007 le conte emblématique de Flaubert, Un cœur simple, écrit en 1877. Le film, que j'avais vu quand il était sorti en salle il y a quatre ans, m'avait laissé un beau souvenir. Il était diffusé mercredi 11 janvier 2012 sur Arte et le revoir m'a donné l'occasion de conforter mon opinion première dont je dirai ici quelques mots.

Beaucoup de persévérance a été nécessaire à la réalisatrice pour mener à bien ce film. En effet, la productrice, Béatrice Caufman, qui avait œuvré afin que le projet existe, est décédée quatre mois avant le tournage (Le film lui est dédié : « A la mémoire de Béatrice. ») Il a alors fallu trouver un autre producteur. Quant au tournage en Normandie à l'été 2007, prévu sur neuf semaines, il a été rendu très difficile par huit semaines de pluie. Marion Lainé a donc été contrainte de repenser toutes les séquences en extérieur.

Tout le monde a lu Un cœur simple, cette admirable nouvelle qui raconte l'histoire de Félicité (Sandrine Bonnaire), la servante au grand cœur de Madame Aubain (Marina Foïs), laquelle voit peu à peu disparaître les différents êtres qu'elle aime et meurt sous le regard de Loulou (ici Scarlet'), son perroquet empaillé, ultime objet de son amour. Avec ce personnage inoubliable, c'est tout l'art de Flaubert qui est condensé, dans une oscillation tenue toute entre ironie et compassion. L'écrivain ne disait-il pas : « Je veux apitoyer, faire pleurer les âmes sensibles, en étant moi-même » ?

Marion Lainé explique que c'est en classe de 3ème qu'elle a éprouvé un coup de foudre pour l'ermite de Croisset en lisant Madame Bovary. « Je me sens portée par l'œuvre générale de Flaubert qui m'inspire et à laquelle je fais référence. Sa correspondance aussi m'a été d'une aide précieuse. J'adore sa violence, sa sensualité, sa trivialité.» Quant à Un cœur simple, l'œuvre faisait écho à ses origines paysannes et le film lui a donné l'occasion de parler des siens, de leur rapport au corps, à la mort. « L'adaptation est également imprégnée de mes souvenirs, de mes obsessions personnelles », précise-t-elle. Elle y a vu aussi bien sûr une histoire intemporelle, susceptible de toucher tout un chacun.

On sait combien il est difficile d'adapter au cinéma une œuvre littéraire, car la fidélité, cela n'existe pas. « Adapter, c'est traduire avec intelligence » et c'est ce que fait Marion Lainé lorsqu'elle affiche sa volonté de s'affranchir du conte : « Si j'avais voulu être fidèle, j'aurais choisi une ligne directrice austère, une comédienne au visage ingrat ; Liébard et Frédéric (Patrick Pineau) n'existeraient pas, Madame Aubain resterait en arrière-plan. »

On saura gré à la réalisatrice d'avoir choisi une perspective résolument moderne en orientant son film sur la relation entre la maîtresse et la servante. Celle-ci lui a permis d'évoquer le désir féminin et la frustration de la femme dans un XIX° siècle corseté. Chacune à sa manière incarne cet enfermement : Madame Aubain, une bourgeoise veuve trop jeune, refuse de s'abandonner aux ardeurs qui la poussent dans les bras du professeur de violoncelle, un personnage créé de toutes pièces par la réalisatrice (On notera qu'il se prénomme Frédéric comme le héros de L'Education sentimentale) ; Félicité demeure à jamais marquée par l'abandon de Théodore (Pascal Elbé), alors qu'elle était encore toute jeune fille.

A cet égard, le rapport de classe entre la maîtresse et la servante est particulièrement bien exprimé quand Madame Aubain se plaint de l'absence de sa fille partie en pension. A Félicité qui compatit, elle rétorque, indifférente : « Vous ne savez pas ce que c'est, vous : rien ne vous manque ! » A un autre moment, méprisante, elle soupire en parlant de sa servante : « La pauvre, elle ne sait jamais rien ! »

Par ailleurs, après la mort de Clémence (Virginie dans le conte), la réalisatrice développe l'évolution affective de Mathilde Aubain, imaginant même une possible attirance de la maîtresse pour la servante. Cela est dit d'une manière subtile au cours de la scène où Félicité et Madame Aubain se recueillent sur la tombe de Clémence. Pierre Murat, critique à Télérama, a dit son admiration pour le beau « châle tchékhovien », qui enveloppe les deux femmes pour ne faire d'elles qu'une seule silhouette.  

Un coeur simple 1

La réussite de cette adaptation tient sans doute beaucoup au choix des comédiennes, toutes deux remarquables. Marina Foïs, qui nous a habitués à des rôles comiques, est ici dans un contre-emploi dans lequel elle donne toute sa mesure. Sur son visage hautain et fermé se lisent les préjugés et les frustrations d'une femme, barricadée dans son milieu bourgeois, et d'une mère, à la froideur insensible, qui ne s'autorise aucune caresse à l'égard de ses enfants Paul et Clémence.

Un coeur simple 4

Sandrine Bonnaire, quant à elle, si elle a été très vite touchée par l'histoire et intéressée par l'évolution de la relation entre les deux femmes, a exprimé des réticences quand Marion Lainé l'a sollicitée. Elle était en proie à des sentiments mitigés : « Je déteste la campagne, je ne me voyais pas tuer le cochon ou plumer une poule et j'ai peur des vaches ! (On imagine alors son angoisse lors de la scène avec le taureau, quand Félicité le met en fuite pour sauver Madame Aubain et ses enfants!) En même temps, j'étais attirée par la force qui habite cette femme, sa volonté à aimer la vie, malgré tout. Je me reconnaissais dans son optimisme sans faille : continuer à se battre et à avancer quoi qu'il arrive, ce pourrait être ma devise. »

Après hésitations et réécritures du scénario, la comédienne a fini par accepter, allant jusqu'à « s'abîmer physiquement », comme dans Sans toit ni loi. Le personnage de Félicité lui a en outre rappelé Sabine, sa sœur autiste, à laquelle elle a elle-même consacré un film très émouvant (Elle s'appelle Sabine). Félicité ne sait ni lire ni écrire et elle a bien du mal à exprimer ses sentiments les plus profonds. On le voit dans la scène sur la plage où Madame Aubain la réprimande parce qu'elle l'a surprise en train de jouer comme une enfant avec Clémence : devant sa maîtresse médusée, elle se mord la main avec violence. La comédienne souligne ainsi cette parenté entre son personnage et sa sœur Sabine, que l'autisme enferme en elle-même : « Cette forme d'innocence, de vraie naïveté, sa façon de s'exprimer avec son corps parce qu'elle n'a pas les mots. Et ce geste de se mordre la main, sa seule manière de dire sa colère, sa rage de ne pas pouvoir répliquer, de devoir se taire et d'accepter ce que les autres ont décidé pour elle. » On retrouve cette impuissance à s'exprimer quand Félicité renverse la mappemonde ou frappe sans fin le linge avec son battoir jusqu'à la nuit, après avoir appris la mort de son neveu Victor.

On sent que Marion Lainé a été fascinée par le personnage de Félicité. Elle a souhaité « montrer le côté animal d'une femme du peuple qui se construit uniquement à travers le dévouement. » Elle admire « cette soi-disant idiote [qui] s'avérera une voyante en nous donnant une leçon d'humanité ». Elle la considère comme « l'anti-Bovary par excellence » et constate que « son héroïsme gît dans sa simplicité ». Elle avait d'ailleurs songé à modifier le titre de Flaubert et avait pensé à Simple cœur ou à Félicité. Olivier Pélisson souligne cet aspect en évoquant chez elle « l'incandescence du don de soi et de l'amour pur ».

La personnalité irradiante de Sandrine Bonnaire traduit à merveille ce mouvement permanent de la servante vers les autres. On la voit jouer comme une petite fille avec Clémence sur le tapis devant la cheminée ou sur la plage ; elle lui coiffe doucement ses longs cheveux ; elle sauve Madame Aubain et ses enfants des fureurs d'un taureau, ce qui lui occasionnera une boiterie jusqu'à la fin de sa vie ; elle monte l'escalier en portant les deux enfants dans ses bras, alors qu'elle-même souffre ; chaque dimanche, elle prépare la meilleure nourriture pour Victor, son neveu très choyé ; enfin c'est elle qui fait avec une grande délicatesse la toilette funèbre de Clémence.

J'ai beaucoup aimé aussi les scènes où Félicité chante à la petite fille Aux marches du palais, chanson qui revient comme un leitmotiv au cours du film, et lui confère une tonalité particulièrement touchante. La scène où Félicité à genoux, songeuse au bord de l'eau, laisse couler l'eau fuyante entre ses mains, exprime de manière intense cette succession d'amours qui ne cessent de faire défaut à la servante.

Un coeur simple 3

Son besoin éperdu d'amour trouve son point d'orgue dans sa passion irraisonnée pour le perroquet Scarlet' (Loulou) que Madame Aubain lui abandonne dans un accès de fausse générosité. Pour jouer le rôle du volatile, Marion Lainé a choisi un Eclectus pour son magnifique plumage qui « varie du rouge au grenat, du violet au bleu marine ; c'était une trahison car celui de Flaubert est jaune et vert », ajoute-t-elle en souriant. Bien que cette race de perroquet s'apprivoise très difficilement, elle précise que les scènes entre Félicité et Loulou ont été « des moments de grâce ».

Marion Lainé a particulièrement insisté sur le thème léger de l'oiseau. Au début du film, dans la forêt où court Félicité après son abandon par Théodore, on entend des cris d'oiseaux. Quand Clémence s'inscrit au catéchisme, le curé est en train de raconter aux enfants l'histoire de François d'Assise. Sur la falaise, au cours d'une promenade, Clémence et Félicité croisent une petite fille portant des oiseaux morts.

gustave-courbet-maedchen-mit-moewen-02027.jpg

Jeune fille aux mouettes, Gustave Courbet

Le film proposait plusieurs gageures. L'une était de transformer les dix pages du conte en un film d'une heure quarante-cinq. Pour l'autre, il fallait réduire à vingt années les cinquante années du conte ; « il fallait donc toujours aller à l'essentiel », remarque Marion Lainé. On peut dire qu'elle y a réussi en rendant sensible le passage du temps sur le visage des deux femmes, sans que cela soit jamais caricatural.

En cinéaste, Marion Lainé joue aussi beaucoup de l'ellipse. Si elle le fait de manière pertinente au moment de la mort de Madame Aubain quand on voit tinter les pendeloques du lustre sous les pas des déménageurs et qu'on découvre Félicité nettoyant pour une dernière fois le sol de la maison, cela est moins convaincant au début, lorsqu'elle narre l'aventure amoureuse avec Théodore. En effet, on a un peu de mal alors à croire à la jeunesse de Félicité.

On appréciera en revanche le traitement du son lorsque Félicité devient sourde après la mort de son perroquet. Celle qui s'habille en rosière n'entend plus du monde que des bruits étouffés et la scène est particulièrement réussie. Madame Aubain prononce des paroles mais Félicité ne les entend quasiment plus. J'ai le souvenir que, lorsque j'avais vu le film au cinéma, au cours de la discussion qui avait suivi, un spectateur mal-voyant avait dit avoir saisi de multiples bruits et notamment celui du glissement imperceptible des portes.

Par ailleurs, la mort de Félicité, tout de blanc vêtue, qui perçoit les voix des communiantes passant dans la rue et voit pour la dernière fois son perroquet se transformer en Saint-Esprit, me semble traduire avec une grande justesse la fin de la nouvelle de Flaubert.

Dans ce film on pourra encore admirer le passage des saisons et notamment la très belle scène où Félicité croit qu'il neige et où Madame Aubain lui dit qu'il s'agit des pétales des pommiers en fleurs.

L'attention portée aux couleurs m'a séduite. J'en prendrai pour seul exemple la merveilleuse robe d'un rouge éteint que porte Félicité, remplacée par une robe éternellement noire après la mort de Clémence et de Victor. Marion Lainé a sans doute été influencée par des tableaux romantiques et impressionnistes. Lorsque Madame Aubain, à sa fenêtre, regarde Félicité jouer avec Victor, on songe à la Femme à la fenêtre de Caspar Friedrich. De même, quand les femmes croisent une petite fille qui porte des oiseaux morts, on ne peut s'empêcher de penser à la Jeune fille aux mouettes de Courbet. Quant à l'ombre de Monet, elle plane sur les promenades au bord de la falaise et dans les champs.

Femme à la fenêtre Caspar David Friedrich 1822 Nationalga

Femme à sa fenêtre, Karl-Caspar Friedrich

Certes, les puristes s'étonneront que Virginie et Loulou aient été débaptisés. Ils se demanderont pourquoi on passe sous silence le mariage de Paul et regretteront que n'apparaisse pas le personnage du vieillard grabataire dont s'occupe Félicité dans le conte. Ces suppressions ne nuisent en rien, me semble-t-il, à la perspective de ce beau film, qui ne dénature jamais Félicité, « cinquante années de servitude », laquelle demeure sous la caméra de Marion Lainé cet admirable personnage de servante christique, immortalisé par Flaubert.  

 

 

Sources et photos  :

Allo-Ciné

A lire aussi : Le perroquet de Flaubert, Julian Barnes

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Cinéma
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commentaires

valdy 22/01/2012 13:06

De Flaubert je garde au coeur, avec une dévotion empreinte de Félicité, cette nouvelle, comme une révélation. En effet, la "tendre ironie" pour ce personnage attachant m'a durablement
impressionnée. J'espère voir un jour ce film avec Sandrine Bonnaire. Merci donc, Catheau,
Bon dimanche à vous,
Valdy

Catheau 24/01/2012 23:07



Je crois qu'ils sont nombreux les lecteurs qui ont été marqués par ce personnage, auquel Sandrine Bonnaire confère une seconde jeunesse. A bientôt, Valdy, et merci de votre fidélité.



Monelle 15/01/2012 13:23

Vous décrivez ce film comme si vous l'aviez réalisé vous-même ou joué l'un des personnages ! Merci à vous car je ne l'ai pas vu !
Bon dimanche
Monelle

Catheau 15/01/2012 15:41



C'est un joli compliment, Monelle. Amitiés.



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