Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 18:40

 

 mrs-dalloway.jpg

Laura (Julianne Moore) lisant Mrs Dalloway,

dans le film de Stephen Daldry, The Hours (2003)

 

 

J’avais lu il y a longtemps Mrs Dalloway (1925) de Virginia Woolf. Je me souvenais d’une femme du monde qui sortait le matin afin d’acheter des fleurs dans Londres pour une réception prévue le soir. Il me semble que je n’avais même pas terminé ma lecture et que j’avais abandonné en chemin la pauvre Clarissa. C’est pour mon groupe de lecture que j’ai eu envie de (re)lire et de présenter ce roman, tout en me demandant comment j’avais pu passer à côté de cette œuvre majeure de la littérature anglaise.

En effet, quand on fait l’effort de se plonger dans la phrase de Virginia Woolf, quand on en découvre le rythme intérieur (un peu comme pour Proust, qu’elle précède pourtant), le charme agit et l’on est surpris par tout ce qu’apporte – stylistiquement et émotionnellement – cette écriture résolument novatrice. Rejetant la tradition réaliste victorienne, réduisant à un degré zéro de l’histoire action et événements, transformant la conscience focale  des personnages en matériau narratif, l’écrivain anglais propose « une littérature de l’espace intérieur », qui privilégie « la texture à la structure ». Mais ce qui m’a surtout passionnée dans cette œuvre, c’est la manière dont Woolf  se sert de cette écriture pour s’attaquer aux préjugés de l’époque de l’après-guerre et remettre en cause une vision stéréotypée de la femme. Catherine Bernard, dans son ouvrage Catherine Bernard commente Mrs Dalloway de Virginia Woolf, fait des remarques très pénétrantes à ce sujet et dont je voudrais me faire l’écho.

Pour appréhender le roman et sans tomber dans les travers d’une lecture biographique, on ne niera pas l’empreinte d’une éducation marquée par de nombreux deuils familiaux, à l’origine des troubles psychiques de Woolf. On ne mésestimera pas non plus l’influence, tout autant intellectuelle que tyrannique, de son père Leslie Stephen. Mais si les filles de la famille, Vanessa et Virginia, ont accès à la bibliothèque paternelle, ce sont les fils qui vont à Cambridge ! On sait aussi que c’est sa participation au célèbre groupe de Bloomsbury, creuset des idées avant-gardistes du temps, qui permit sans doute à Woolf d’entrer en écriture.

Par ailleurs, Mrs Dalloway ne saurait se comprendre si l’on omet de dire qu’en parallèle l’auteur fait œuvre d’essayiste. Dans Le commun des lecteurs, elle révèle son aspiration à une écriture totale ; avec Mr Bennett et Mrs Brown (1924) elle oppose les édouardiens (Bennett, Galsworthy) et les géorgiens novateurs (Forster, Lawrence, Eliot, Joyce) et propose une approche moderniste de la notion de personnage ; avec Le pont étroit de l’art (1927), elle aspire à l’invention d’ « une forme hybride, instable, en mouvement, à l’image de la réalité moderne, violente et rétive à toute systématisation » ; enfin, avec Une chambre à soi (1928), un essai majeur, elle rêve à l’écrivain idéal, qui serait androgyne, à l’image de l’esprit de Shakespeare, tout à la fois masculin et féminin.

On sait que la maturation de Mrs Dalloway fut longue, jalonnée par plusieurs textes, et dura dix ans. Dans La traversée des apparences (1915), Clarissa y est personnage secondaire. Pourtant, la carte de visite du couple qu’elle forme avec son époux Richard, « Mr and Mrs Dalloway, 23 Browne Street, Mayfair » est déjà révélatrice de ce qu’elle sera dans le roman : « Non plus même Clarissa, c’est là Mrs Richard Dalloway ». Dans la nouvelle intitulée Mrs Dalloway dans Bond Street (1923), le personnage prend de l’ampleur. Si l’héroïne ne va pas encore acheter des fleurs mais des gants, on trouve déjà la tension entre le temps subjectif de la conscience et le temps officiel ponctué par Big Ben, élément qui sera essentiel dans le roman.

C’est donc en écrivant ce texte que Woolf conçoit l’idée d’une œuvre construite autour de ce personnage féminin. En octobre 1922, son Journal révèle qu’elle a déjà imaginé d’en faire « une étude de la folie et du suicide ». Le personnage de Septimus Warren Smith, présent dans une autre nouvelle, Le Premier Ministre, est le personnage qu’elle choisira pour porter la dimension sacrificielle du roman. Alors que c’est Clarissa qui devait à l’origine se suicider ou mourir à la fin de sa réception, c’est finalement à Septimus que la mort sera dévolue. Infléchissement capital dans cette structure symétrique qui ne s’est pas imposée d’emblée à l’écrivain.

Un dernier élément essentiel dans la genèse du roman est la découverte du « procédé de sape » qui donne l’occasion à Woolf de pratiquer les « retours amont ». Dans son Journal, le 15 octobre 1923, elle écrit : « Il m’a fallu une année de tâtonnements pour découvrir ce que j’appelle mon procédé de sape, qui me permet de raconter le passé par fragments, quand j’en ai besoin. » Innovation stylistique majeure et pourtant on connaît l’angoisse qui la saisissait toujours à la fin de l’écriture d’une œuvre. En janvier 1925, Leonard Woolf, son mari, la rassurera en lui disant que Mrs Dalloway est ce qu’elle « a fait de mieux ».

Un des aspects passionnants du roman est ainsi la manière dont Woolf parvient, grâce à l’association étroite entre présent et passé, à restituer le temps vécu par les personnages. C’est le philosophe Paul Ricœur qui a remarquablement analysé le thème du temps dans l’œuvre (Temps et Récit, 1983).  Il y interroge le lien entre ce qu’il appelle le « temps monumental » - celui que sonne Big Ben et celui que rappellent les statues des grands hommes - et le temps subjectif des personnages. Il met en lumière la manière dont le courant de conscience circule entre les nombreuses intériorités, formant un temps « en réseau ». Par le biais de cette étude sur le temps woolfien, il révèle comment l’ « obscur souffle de vénération » qui passe sur Bond Street est en fait un souffle de mort, symbolisant la décadence de l’Empire.

Plusieurs personnages, Hugh Whitbread, Sir William Bradshaw, Lady Bruton, Miss Kilman, participent aussi de cette entreprise de démolition. Ces piliers de l’ordre britannique apparaissent comme les tenants d’un ordre conservateur, « de marbre », comme celui des effigies noires de Whitehall. Chacun à sa manière se fait le chantre d’une Angleterre imbue de ses traditions, en proie à l’esprit de système, que ce soit celui du nationalisme, de la médecine officielle ou encore de la religion établie. Tous, ils sont partie prenante dans l’entreprise sceptique de Woolf.

C’est Clarissa Dalloway et Septimus Warren Smith qui seront surtout les porte-parole du discours subversif de l’auteur. A travers eux, elle s’insurge contre le statut des femmes soumises au mythe de l’éternel féminin et contre celui des victimes de la guerre réduites à la folie.

« To kill the angel in the house » est la métaphore de l’émancipation féminine choisie par Woolf dans une de ses conférences en 1931. C’est bien ce qu’elle fait déjà dans le roman en donnant à Clarissa des qualités proprement féminines marquées au sceau de l’ambiguïté. Le lexique floral, souvent convoqué, est révélateur à cet égard : Peter Walsh compare les femmes à « ces fleurs que la tante Helena de Clarissa pressait entre deux feuilles de buvard gris avec un Littré dessus »…

Si Clarissa est associée à la lumière par son prénom, elle l’est aussi, souvent, à la lune « blafarde ». Si Clarissa est celle qui entre en relation avec les autres, elle est pourtant encore comparée à une religieuse « qui fait retraite ». Et quand Peter Walsh, l’amoureux d’autrefois, la retrouve, « elle est là à raccommoder sa robe […] Elle est restée assise là pendant tout le temps que j’étais en Inde ; à raccommoder sa robe. » Image conventionnelle d’une Pénélope éternelle.

L’ambivalence du personnage de Clarissa est aussi perceptible dans l’image de la « parfaite hôtesse » qui se tient en haut de l’escalier les soirs de réception. N’est-elle pas celle qui préside à l’harmonie des relations sociales, qui fait perdurer des rites mondains immuables ? Dans le même temps, ce rôle la contraint à se tenir en retrait et la condamne à une forme de solitude et d’ignorance : « Elle ignorait tout des problèmes sociaux. »

C’est l’évocation de Sally Seton, l’amie d’autrefois, qui ouvre une brèche  dans le personnage de la bourgeoise snob qu’est Clarissa. « La sauvage, l’audacieuse, la romantique Sally » est celle qui avait converti son amie aux idées du socialiste William Morris, défendu l’abolition de la propriété et la cause des femmes. Autrefois, à Bourton, on l’avait surprise nue dans le couloir ! Le baiser passionné que Sally donnera à Clarissa est soudain « gonflé de quelque signification extraordinaire » et se trouve métaphorisé dans l’image de l’allumette que Clarissa voit brûler dans un crocus. N’oublions pas que l’on est à une époque où le désir n’a pas voix au chapitre. C’est le vers de la Cymbeline de Shakespeare – « Ne crains plus la chaleur du soleil » - que se répètent et Clarissa et Septimus - qui dit cette aspiration à une sexualité libérée des interdits.

Septimus, l’ancien combattant de la Grande Guerre, est en effet l’autre voix dissidente que le lecteur est amené à décrypter. Victime du shell shock à la faveur de la mort de son ami très aimé Evans, il a refoulé au plus profond de lui-même la douleur de sa perte. De plus, la société des années vingt a oublié « ces milliers de pauvres types […] qu’on avait mis au trou et à qui on ne pensait déjà plus ». En proie à de terribles visions, il est donc condamné à la folie et, à terme, à la mort.

De plus, il représente l’écrivain incompris – ne ressemble-t-il pas à Keats ? -  réduit à écrire des odes au temps, à tracer des dessins inintelligibles, à se livrer à des conversations avec Shakespeare, à envoyer des messages d’outre-tombe à Evans, à entendre les oiseaux chanter en grec. En dépit de l’amour de son épouse Lucrezia, il est condamné au silence et rien ne le sauvera du suicide. Sa folie – échappatoire -  est bien le signe de son opposition aux impératifs de la société qui veut faire de lui un héros : « Qu’il fallait, qu’il fallait, pourquoi toujours « il faut » ? »

Ces deux personnages en miroir – qui condensent par ailleurs nombre des éléments de la propre maladie de Woolf – sont ainsi les porte voix remarquables de l’auteur. S’ils ne se rencontrent jamais, ils sont pourtant de la même famille. C’est au cours de la réception de Clarissa que celle-ci apprend la mort  de Septimus. Au cours de cette « cérémonie secrète », la jeune femme se sent mystérieusement en empathie avec lui et comprend intuitivement qu’ « il y avait dans la mort une étreinte ».

A travers ces deux très beaux personnages gémellaires, Virginia Woolf fait donc entendre une parole vibrante et subversive que le lecteur est amené à découvrir entre les lignes. Avec eux, et de manière poignante, Woolf donne la parole à tous ceux que la société musèle et rejette. Ce faisant, Mrs Dalloway est bien l’expression de cette « prose dissidente », ainsi que la qualifie Augustin Trapenard.

 

 

 


 

Partager cet article

Repost 0
Published by Catheau - dans Lectures
commenter cet article

commentaires

Di 22/11/2013 17:13

Ce n'est pas grave, c'est sur. Je fais parfois des distractions. Mais ça ne change pas mon commentaire. Alors bravo Catheau.

Catheau 24/10/2016 18:53

Merci de votre passage entre mes pages. Pour mon groupe de lecture, j'ai fait un travail très approfondi sur Mrs Dalloway, dont l'article est un pâle résumé. Je viens de lire Virginia et Vita de Christine Orban qui fait participer le lecteur à la genèse d'Orlando, qu'interpréta avec brio Isabelle Huppert. J'ai aussi beaucoup aimé The Hours.

Roffinella 20/10/2016 18:34

Quel bonheur de voir que vous vous intéressez à la grande Virgina Woolf... Je viens pour ma part de passer une année à relire toutes ses oeuvres, et j'ai été spécialement frappée par Orlando.
Bravo à vous en tout cas !!!
Amicalement,
Martine Roffinella.

Catheau 07/12/2013 18:47



Merci encore, Di, de votre appréciation.



Lenaïg 21/11/2013 19:28

Oh, Di, non non, tu n'es pas sur une page de notre blog, tu es ici chez Catheau.

Catheau 21/11/2013 22:01



Une petite confusion qui n'est pas bien grave !



Di 21/11/2013 17:11

Bonjour Lenaïg: J'attends de partir et en attendant j'ai tout lu ce qui est écrit. Est-ce que c'est toi qui l'a écrit? Si oui, je te dis que tu m'impressionnes. Tu as beaucoup de culture en
littérature. Vraiment ! Je pars à CSP pour je ne sais combien de temps. Grosses bises ...

Catheau 21/11/2013 22:00



Merci, Di, de votre visite ici mais je ne suis pas Lénaïg !



Lenaïg 21/11/2013 15:18

Merci beaucoup, Catheau, et bravo pour ton essai. J'avoue avoir plutôt "négligé" Virginia Woolf au profit d'autres auteurs britanniques, merci donc de si bien me rafraîchir la mémoire.

Catheau 21/11/2013 21:59



Je suis heureuse d'avoir un peu contribué à cette redécouverte. Amitiés à vous.



mansfield 21/11/2013 15:16

Une belle analyse d'un roman qui m'était tombé des mains comme des vôtres, une première fois, et que j'ai relu depuis. Tous ces personnages reliés par Big Ben et ses sonneries entêtantes sont très
attachants, bien que fragilisés. Et Virginia Woolf par son cercle littéraire n'est pas pas très éloignée de Katherine Mansfield, l'un de mes écrivains favoris.

Catheau 21/11/2013 21:58



Virginia connut en effet Katherine Mansfield, son amie et rivale. L'influence de la seconde sur la première est avérée ou probable. Merci de ce rappel intéressant.



Carole 21/11/2013 14:08

Le premier livre que j'ai lu en anglais, quand j'étais lycéenne. Un souvenir radieux. Un autre livre merveilleux de Virginia Woolf, pour moi, est : "une chambre à soi".
Merci pour ce bel article.

Catheau 21/11/2013 14:23



N'est-ce pas dans cet ouvrage qu'elle invente le personnage de la soeur de Shakespeare qui n'eut jamais voix au chapitre puisqu'elle était une femme ? Amicalement.



Martine 21/11/2013 05:50

Bonjour Catheau,

Je connais bien sûr l'auteur. Mais pas ce roman. Une lecture bien sérieuse au lever du lit. Mais Woolf vaut bien cela. merci Catheau

Bonne journée ( ici, la pluie en rafale contre le volet n'encourage pas à envisager de mettre le nez dehors...)
Martine

Catheau 21/11/2013 14:19



Il vous faut, chère Martine, garder la chambre (à soi), ainsi que le souhaitait Virginia Woolf.



flipperine 20/11/2013 18:50

j'aime cet auteur

Catheau 21/11/2013 14:18



Un grand auteur, dont la vie se joua douloureusement "entre les actes". Merci, Flipperine, de vos visites amicales.



Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche