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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 21:38

  Les 3 bigoudènes gauguin

Les trois Bigoudènes, Paul Gauguin (Vers 1894-1895)

 

 

Une vieille édition (aux éditions Plon) des Poésies complètes du poète Charles Le Goffic, datée de 1922, est dédicacée à ma grand-mère, qui en a eu la primeur (ainsi qu’elle l’a annoté au crayon de bois sur la table des matières) :

« En hommage reconnaissant et en fidèle souvenir du bon accueil qu’elle daigne faire à deux oiseaux de passage tombés de lassitude et de faim, une après-midi de mars 1922, à son foyer, J. et Ch. Le Goffic. »

On trouve dans ce recueil : Amour breton, Le Bois Dormant (Rondes et Chansons, Petits poèmes, Epilogue),  Impressions et Souvenirs (Ailleurs, En Bretagne).

Ces textes pour la plupart ont été publiés entre 1889 et 1903 ; l’éditeur y a adjoint quelques pièces nouvelles sans lien apparent ou de simples pièces de circonstance. De Charles Le Goffic, Charles Maurras disait qu’il avait su donner çà et là « à l’incertitude des choses une voix précise, une voix classique et latine ». Souvenir sans doute d’une lointaine ascendance maternelle latine, qui « travaillait à discipliner en lui les élans du Celte », sans les supprimer. « Qu’y faire ? Il faut savoir être de sa race. »

C’est donc de « la pure, l’inimitable note celtique » que se réclame l’auteur dans ce recueil , et particulièrement dans les quinze quatrains d’octosyllabes du poème, intitulé « Les Bigoudens ». Le poète y fait le portrait de ces Bretonnes, du « bout de la terre ». En une vision hallucinées, inspirée par l’Histoire, bien loin des confectionneuses de crêpes, il décrit les Bigoudens comme les héritières des hordes barbares, leur conférant ainsi une dimension épique.

  La bigoudène méheut

Bigoudène (Mathurin Méheut)

 

 

 

 

 Les Bigoudens

 

A Eugène Le Mouël

 

« On les croit d’origine asiatique. Leur coiffure tripartite tient à la fois de la mitre, du casque, du serre-tête, et se termine par une pointe de forme priapique. D’après certains auteurs, les spirales des disques brodés sur leurs plastrons auraient eu une signification religieuse et symboliseraient le création du monde. «  (Les Ethnographes)

 

A  Plomeur, raides sous leur mitre,

En plastrons d’or vert, jaune ou roux,

Les Bigoudens, sur le placitre,

Tournent au son des binious…

 

                    ***

 

D’où viennent-elles, ainsi faites,

Avec leur face sans méplats

Et les disques qu’aux jours de fêtes

Elles collent sur leurs seins plats ?

 

L’immobilité de leur masque

Fait paraître encore plus lointains,

Dans l’aigre et sonore bourrasque,

Leurs yeux vaguement thibétains.

 

Peut-être qu’au temps où la Gaule

Châtiait l’orgueil d’Attila,

Un débris de tribu mongole

Vint à la nuit s’échouer là.

 

C’était un plateau solitaire,

Un grand cap triste du Ponant,

Perdu tout au bout de la terre,

Sous un ciel bas et frissonnant.

 

Quand l’œil des fuyards, dans la brume,

Put l’explorer le lendemain

Un mur circulaire d’écume

Partout leur barrait le chemin.

 

Partout la mer, la mer sans borne !

Son sel corrodait l’eau des puits.

Et, campés sur leur grand cap morne,

Ils n’en ont pas bougé depuis.

 

Ils vivent dans cette ouate blême

Les bras croisés sous leurs mentons,

Chrétiens, au moins par le baptême,

Et, par la langue, Bas-Bretons.

 

Mais l’âme ancestrale persiste

Et c’est toujours comme autrefois

Le vieil Orient fataliste

Qui stagne en leurs crânes étroits.

 

C’est lui qui charge leurs corps frustes

D’or jaune ou vert ou cramoisi

Et qui déroule sur leurs bustes

Une Genèse en raccourci ;

 

Et lui qui, sur le front de nacre

Des vierges encor dans l’avril,

Plante l’obscène simulacre

D’un minuscule nerf viril…

 

                   ***

 

O filles des hordes camuses

Qui meurtrirent les champs latins,

Bigoudens, en vos cornemuses

Hennissent des poneys lointains.

 

Vous plongez au profond des âges ;

Dans votre Orient fabuleux

Vous aviez déjà ces visages

Ronds et crins aux reflets bleus ;

 

Sous des toits portés par des hampes

Et taillés dans des peaux d’élans,

Vos yeux retroussés vers les tempes

S’ouvrirent voici deux mille ans ;

 

Et, près de flots lourds endormis,

Vous avez l’air, dans vos draps d’or,

D’une peuplade de momies

Terrée aux confins de l’Armor.

 

  Le goffic

 

 

Pour le Jeudi en Poésie

Des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Lilie : Femmes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Dits de poètes
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commentaires

Suzâme 08/03/2011 19:20


Merci de nous faire partager cet héritage. Un poème descriptif digne d'une toile de maître. Le trait est là et nous emmène si loin...Suzâme


Catheau 09/03/2011 09:01



Au-delà du présent, un passé fabuleux. Merci, Suzâme, d'avoir été sensible à ce trait-là.



Anne Le Sonneur 06/03/2011 15:05


"une peuplade de momies"... et me vient en ce petit esprit l'image de l'arbre, ses racines et ses branches. Etre enraciné dans cet héritage breton et, par ces multiples bras, accueillir ce qui se
murmure ailleurs.
Merci, Catheau, pour ce poète et ses mots


Catheau 06/03/2011 18:55



Enracinés dans le granit, les Bretons sont aussi, ainsi que vous le suggérez, d'"étonnants voyageurs". Amicalement.



Alice 05/03/2011 19:44


Merci pour ce poème qui révèle le portrait des Bigoudenes, j'ai aimé voir des expositions de Maurice Denis, peintre de la Bretagne qui a inspiré nombre de poètes et peintres. Amitiés


Catheau 06/03/2011 18:49



Tant de peintre et de poètes qui surent chanter la Bretagne leur "matrie", comme le disait Chateaubriand, "pour parler grec". Amicalement.



krismalo 05/03/2011 18:10


Un grand merci pour ce témoignage en poésie!
amicallement
krismalo


Catheau 06/03/2011 18:40



Merci, Krismalo, de votre visite. A bientôt.



Mimi des plaisirs 04/03/2011 22:02


Catheau,
Merci pour cette double découverte: celle de ton blog, d'abord, que je trouve très bien et sur lequel je reviendrai, c'est sûr, et ensuite de ce poète qui nous fait imaginer sans peine ces
bigoudens d'un autre âge dans une basse-Bretagne de légende.
Merci aussi pour toutes les informations sur ce poète méconnu.
A bientôt.


Catheau 05/03/2011 09:35



"Toute la Bretagne veut entrer ici avec vous", lui dit Henry Bordeaux quand il entra à l'Académie française. Il est un des grands chantres de La Bretagne. Amicalement.



amtealty bougnen 04/03/2011 21:57


moi la bretonne fière de l'être je ne peux qu'écrire que c'est beau tout ça
la bretonne des côtes d'armor te salue
chapeau breton


Catheau 05/03/2011 09:29



Je savais bien, Amtealty, que ce poème ne pourrait que vous plaire. Amicalement.



Nounedeb 04/03/2011 20:12


C'est étonnant, quasi surréaliste, et fait ressentir l'âpreté granitique de ces vies.


Catheau 05/03/2011 09:26



"L'âpreté granitique", une belle expression ! Merci, Nounedeb.



Juliette 04/03/2011 14:20


Belle poésie / mémoire d'une région et un texte d'intérêt certain :-) merci
Amitiés
Juliette


Catheau 05/03/2011 09:25



"Les pays sans légende ont condamnés à mourir de froid", écrivait Patrice de la Tour du Pin. Pas la Bretagne, grâce à Charles Le Goffic. Merci, Juliette, de votre passage.



fanfan 04/03/2011 14:14


Ce poète fait d'étranges comparaisons et cherche vraiment un lointain passé; mais c'est plaisant et original.


Catheau 05/03/2011 09:23



Ne sommes-nous pas tous issus d'un lointain passé ? Merci, Fanfan, de votre commentaire.



claire 04/03/2011 13:34


encore un livre interessant à acheter je n'ai plus de place pour les ranger aujourd'hui on a un de soleil sa fait du bien mais ce matin il ne faisait pas trés chaud trés bonne aprés midi bizzz


Catheau 05/03/2011 09:22



Je crois que l'on peut trouver Le Goffic chez Gallimard et chez Terre de Brume. Amicalement.



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