Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 18:19

  le-bal-des-ardents

  Le Bal des Ardents, Miniature dans les Chroniques de Froissart 

 

Le Musée des Arts décoratifs du château de Saumur possède une tapisserie, intitulée Le Bal des Sauvages, qui a toujours hanté mes cauchemars. Elle appartient à la grande production des tentures de haute lisse, dite d’ « Arazzi », réalisées au fil d’Arras, et qui déclina à la mort de Charles le Téméraire.

Cet événement tragique du Bal des Sauvages, encore connu sous le nom de Bal des Ardents, est à l’origine de la chute irrémédiable du roi Charles VI vers la folie. Son atmosphère fantasmagorique préfigure pour moi le déclin du Moyen Age, si bien évoqué par Johan Huizinga. .

Ce mémorable divertissement dansé trouva une issue fatale à l’occasion d’un bal, organisé par la reine Isabeau de Bavière, le 28 janvier 1393. A cette époque, le roi avait déjà été sujet à une crise de folie. Le 5 août 1392, alors qu'il traversait la forêt du Mans, un égaré avait surgi et lui avait crié : "Arrête, noble roi, tu es trahi !" Puis, la lance d'un de ses hommes avait heurté un bouclier, réveillant le roi assoupi à cause de la chaleur. Affolé, Charles VI avait frappé de son épée six de ses chevaliers. Plus tard, le conseiller Enguerrand de Coucy avait appelé le vieux Guillaume de Harcigny pour le soigner. Il avait diagnostiqué une maladie congénitale, héritée de Jeanne de Bourbon : "Cette maladie est venue au roi de coulpe : il tient trop de la moiteur de sa mère."

On ne sait exactement si ce bal se déroula à l’hôtel de Saint-Pol, une de ses demeures royales au coeur de Paris, ou à l’hôtel de la Reine Blanche, résidence de Blanche de Bourgogne, à l'époque un lieu campagnard, en retrait de la ville. Le roi, d’humeur fragile, devait donc y recevoir pour les noces d’une demoiselle d’honneur de son infidèle épouse, Isabeau de Bavière. Cette Catherine, dite l’Allemande, et veuve du sire de Hainceville, se remariant pour la troisième fois, on avait décidé d’organiser un charivari ou momerie. Interdit par l’Eglise, c’était une sorte de carnaval, donné lors de mariages à la tonalité scandaleuse. 

Cinq seigneurs résolurent alors de se déguiser en « sauvages », afin d'animer la mascarade. Il s'agissait de Hugonin de Guisay, Milon, comte de Joigny, Ogier de Nantouillet, Aymard ou Emery de Poitiers, et Jobbain ou Yvain, bâtard de Foix. Le roi, à qui ses médecins recommandaient de se distraire, accepta de se  joindre à eux.

Ils s’enduisirent le corps, y compris le visage, de poix et de résine, qu’il recouvrirent de plumes, de poils et d’étoupe, avant de se lier les uns aux autres  par le moyen de chaînes ou de rubans. Le roi seul ne s’entrava point, ce qui lui sauva sans doute la vie.

A la faveur de l’obscurité, les cinq masques fendent la foule du bal en exécutant une danse endiablée, dite la sarrasine. Mi-sauvages, mi-démons, ils créent l'effroi parmi les danseurs, tandis que les serviteurs,  porteurs de torches, sont alignés par précaution contre les murs.

C’est le moment que choisissent le duc d’Orléans, frère du roi, et son oncle le duc de Berry pour s’emparer d’une torche afin de dévoiler l’identité des grotesques. La chandelle lèche les costumes qui s’embrasent. Dans l’affolement enflammé, Jeanne de Boulogne, enveloppe le roi son neveu de ses robes et parvient à étouffer l’incendie. Si Ogier de Nantouillet réussit à se libérer de ses entraves et à se précipiter dans un cuvier, Yvain de Foix tente d'atteindre la porte où deux valets lui tendent un linge mouillé, mais en vain. De même, les trois autres malheureux sont transformés en torches vivantes et brûlent longtemps, sous les yeux terrifiés des danseurs.  L'agonie du sieur de Guisay, qui avait été l'instigateur du charivari, durera trois longs jours. Au passage de son convoi funèbre, les Parisiens, qui le connaissaient pour sa perversité et sa cruauté, injurièrent sa mémoire en criant : "Aboie donc, chien !"

Charles VI ne se remettra pas de cette épreuve. Quelques jours après cette tragédie, il confiera la régence à son frère Louis d’Orléans. En raison de son jeune âge, celui-ci ne pourra l’exercer et le pouvoir échoira à  leurs oncles, les ducs Jean de Berry et Philippe le Hardi, qui tenaient depuis des années le roi sous leur coupe et manigançaient pour leur intérêt propre.

Celui que l’on avait appelé le Bien-Aimé deviendra le Fol. Absent à lui-même,  il ne trouvera désormais de récréation qu’en s’amusant avec des cartes à jouer. Quant au malheureux royaume de France, à la lueur fantasmagorique de ces silhouettes ensauvagées et brûlantes, il s’enfoncera plus avant dans la folie fratricide et sanglante de la Guerre de Cent ans.

 

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Bal_des_ardents

http://monparismedieval.blogspot.com/2010/11/le-bal-des-ardents.html

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Catheau - dans Anniversaires
commenter cet article

commentaires

claudie dahan 11/07/2011 10:14


La tapisserie de Saumur n'a rien à voir avec le Bal des Ardents, où aucune femme n'était déguisée en sauvage, mais seulement six hommes. C'est une erreur rerise par de nombreux auteurs


Les chemins d'Anne Le Sonneur 29/01/2011 14:21


Une nuit de l'horreur et vos mots qui nous donnent de la voir. Je ferme les yeux, l'image est encore là. Un homme dans la nuit de sa folie. Un moyen âge à l'aube d'une tragédie. Je comprends que la
tapisserie hante vos cauchemars. Anne


Catheau 30/01/2011 14:16



L'Histoire, fascinante source vive de la folie des hommes. Merci, Anne, de me lire.



Dominique 29/01/2011 09:23


Tout simplement passionnant, j'aime beaucoup qu'on me raconte l'histoire autour d'un tableau


Catheau 29/01/2011 11:52



Merci, Dominique, de votre pas de danse à ce bal tragique. J'aurais aimé trouver une photo de cette tapisserie d'Arras : ce fut peine perdue. Et comme le château de Saumur est
fermé pour travaux, je ne peux que la revoir dans mon souvenir.



Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche