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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 23:30

 

petite venise    

      Bépi le Poète (Rade Serbedija) et Shun Li (Zhao Tao)

 

 

J'ai lu quelque part que, dans le long métrage de fiction (sorti le 13 juin 2012), du sociologue et réalisateur italien Andrea Segre, La petite Venise, la lagune de Chioggia, qui est le décor majeur du film, était filmée comme la mer de Chine. Il me semble qu'on ne peut faire plus beau compliment à ce film juste et sensible que j'ai vu hier soir.

L'idée de le réaliser en est venue à son auteur après avoir rencontré dans un bar une jeune Chinoise solitaire. Fasciné par sa beauté et son mystère, il a souhaité lui inventer une vie. C'est en effet la première œuvre de fiction de ce docteur en sociologie et en communication, un enseignant spécialiste de la question des migrations et qui a déjà réalisé trois documentaires sur ce sujet. Tout en réfléchissant sur les relations entre identité individuelle et identité culturelle, il a de plus eu envie d'évoquer les banlieues des villes où l'évolution économique est liée aux nouveaux apports migratoires.

Son film met donc en scène une jeune mère chinoise Shun Li (Zhao Tao), venue en Italie avec l'aide d'une organisation chinoise (la mafia peut-être). Taillable et corvéable à merci, elle travaille dans le textile pour rembourser le prix de son voyage, dans l'espoir qu'à terme les Chinois feront venir auprès d'elle son fils de huit ans. Persévérante, courageuse, obéissante et silencieuse, elle attend la « nouvelle » de l'arrivée de son enfant, toute tendue vers ce seul but.

Le film commence alors qu'on l'envoie pour être serveuse dans une « osteria » de Chioggia, dite la petite Venise, au sud du Lido. Dans ce bar, sur un quai du port, se retrouvent régulièrement le pêcheur Cope (Marco Paolini), son copain avocat (Roberto Citran), Devis (Giusseppe Battiston), une brute oisive et stupide et Bépi, dit le Poète.

D'origine yougoslave, Bépi est un pêcheur à la retraite, veuf depuis un an et père d'un fils qui habite Mestre. Il vit en Italie depuis trente ans dans un petit appartement qu'il loue et ne possède pour tout bien que sa cabane de pêche dans la lagune où il entrepose ses filets. Il passe son temps sur sa barque et aime à versifier. S'il est âgé et seul, il n'est pourtant pas mort et c'est ce qu'il voudrait faire comprendre à son fils qui souhaite l'emmener vivre à Mestre.

Entre Shun Li et Bépi, que tout sépare mais que l'exil réunit, une amitié tendre va naître. Tous deux appartiennent à des familles de pêcheurs et le vieil Italien demande d'abord à la jeune Chinoise comment l'on pêche en Chine. Le soir, dans le bar déserté, elle lui montrera des photos de bateaux de pêche, de la mer de Chine, et surtout de son fils de huit ans. Un jour de congé, il l'invite dans son appartement afin de lui permettre de téléphoner à son propre père et à son fils demeurés au pays. Il l'emmène enfin dans son embarcation sur la lagune hivernale jusqu'à sa cabane de pêche. Soumise et résignée, elle lui explique comment sa vie n'est que l'attente de la « nouvelle » de la venue de son fils. C'est alors que pour la première et la dernière fois, dans la lumière rasante d'une fin d'après-midi sur la lagune, Bépi caresse le visage de Shun Li dans un geste plein de consolation.

Car cette relation déplaît à leur entourage, prisonnier des idées toutes faites et des préjugés. Aux amis de Bépi d'abord, sans doute marqués par l'idéologie de la Ligue du Nord, et qui voient d'un très mauvais œil leur ami s'intéresser à une étrangère, laquelle veut, selon eux, capter son héritage (mais lequel ?). Au patron de l'organisation chinoise, ensuite, dont Shun Li est la débitrice, et qui reproche à la jeune femme de créer l'hostilité contre eux chez les Italiens. Il lui intime l'ordre dorénavant de s'en tenir à la plus grande réserve avec Bépi.

Je ne dévoilerai pas la suite de cette intrigue, qui ne sombre jamais dans le mélo, et met notamment en valeur le geste plein d'abnégation d'une compagne de misère de Shun Li. Cette autre jeune Chinoise lutte pour sa part contre l'adversité en pratiquant la gymnastique chinoise sur les plages grises de la lagune.

J'ai beaucoup aimé l'atmosphère poétique qui baigne tout le film. Ainsi, celui-ci débute alors que Shun-Li célèbre avec une amie l'anniversaire de la mort du père de la poésie chinoise, Qu Yuan. C'est en effet lors de la fête du Double-Cinq (cinquième jour du cinquième mois lunaire) que les Chinois commémorent son suicide dans la rivière Mi-Luo, alors qu'il avait été exilé par son souverain. A cette occasion, ils fabriquent des fleurs dans lesquelles ils placent de petites bougies qu'ils laissent voguer au fil de l'eau. Au cours d'une très belle scène, tandis que l'  « acqua alta » se répand dans le bar où travaille la jeune femme, Bépi reproduira ce geste à l'intention exclusive de Shun-Li. Quant à cette dernière, elle offrira à Bépi des funérailles symboliques dignes de celle Qu Yuan.

L'évocation subtilement discrète de celui qu'on a comparé à Homère, qui fut lui aussi en quête de l'âme-sœur, et dont certains poèmes sont dits par les personnages, la thématique de l'eau que l'on retrouve dans la lagune et les bateaux-dragons de la commémoration de sa mort et dans son suicide, son tragique destin d'exilé, confèrent au film une grande profondeur. Ces thèmes viennent en effet en résonance discrète avec les destin des deux principaux personnages. Qu Yuan n'est-il pas aussi celui qui a écrit une œuvre intitulée Tristesse de la Séparation ?

Ainsi, ce film dont le titre italien est Io Sono Li, qui peut être traduit par Je suis Li mais aussi par Je suis là-bas, aborde avec délicatesse les thèmes de l'identité et du déracinement. A mi-chemin du néo-réalisme italien et du conte métaphorique, servi par un piano qui mimerait le clapotis doux d'une lagune grise et mélancolique (musique de François Couturier), ce film au lyrisme retenu témoigne d'une belle préoccupation humaniste. Sa photographie qui exalte les lumières changeantes de la lagune, ses dialogues qui ne craignent pas les silences, ses comédiens toujours justes et émouvants, en font un film à voir absolument.

 LA PETITE VENISE (3)

 

 

Sources :

Allo-Ciné

Wikipédia pour Qu Yuan

 

 

 

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Published by Catheau - dans Cinéma
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commentaires

mansfield 19/07/2012 17:35

Un film qu'il faut déguster comme un bon vin il me semble,une histoire de papilles, de palais et d'harmonie... Prendre son temps...

Catheau 22/07/2012 22:06



Une belle rencontre entre deux mondes à la recherche d'un rêve d'harmonie.



Suzâme 15/07/2012 20:13

Merci de réunir ici, synthèse très élaborée, portrait des personnages et évocation du contexte de vie si difficile des migrants... Je pense que ce film m'aurait plu. Un peu plus disponible,
j'efface peu à peu mes a-prioris vis-à-vis des cultures étrangères et même européennes que je connais moins. Ainsi je regarde plus de films en V.O.; le dernier "Fellini Roma"... ou avant
Fassbinder... En ce moment, je reste en France avec un cinéaste que j'avais mis, jusqu'ici, de côté, Jean-Luc Godard... J'exprimerai peut-être mes impressions... Rendez-vous compte ! j'ai découvert
la fameuse Anna Karina! Je vois votre sourire... A bientôt. Suzâme

Catheau 16/07/2012 14:22



Un film pour lequel il n'y a guère eu de publicité et qui est sans doute peu distribué. Pour un coup d'essai, c'est, selon moi, un coup de maître. Comme vous, j'ai regardé le cycle Fassbinder :
passionnant de se plonger de nouveau dans ces années-là !



lafillequilisaittrop 15/07/2012 20:10

Il y a l'air d'avoir plein de choses intéressantes à lire ici... il faut que je repasse...
Amicalement,
Anna

Catheau 16/07/2012 14:20



Chez vous aussi, chez qui je suis allée faire un petit tour et où je reviendrai. Amitiés.



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