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2 octobre 2010 6 02 /10 /octobre /2010 11:03

  la petite danseuse degas

  La Petite Danseuse de quatorze ans, ou La Grande Danseuse habillée,

98x 35,2x 24,5 , Hilaire-Germain-Edgar de Gas, dit Edgar Degas, 

(Photo, Forumfr.com)

 

Les Nordistes ont de la chance ! Du 08 octobre 2010 au 15 janvier 2011, en se rendant au Musée d’Art et d’Industrie, La Piscine, à Roubaix, ils découvriront Degas (1834-1917), sculpteur, une exposition consacrée à l’œuvre sculpté du peintre. C’est le fonds du Musée d’Orsay, constitué des 22 séries de bronzes originaux, réalisés par le fondeur Hébrard à partir de cires, trouvées dans l’atelier du peintre à sa mort, qui en constituera l’essentiel. Quelques tableaux, dessin, pastels, gravures et photographies, des emprunts à des collections privées et à des musées français (Troyes, la BNF) et étrangers (Copenhague) apporteront des informations sur le rôle des modelages dans l’élaboration de l’œuvre et la compréhension des sculptures.

On sait que Degas s’intéressa très tôt au monde de la danse, un des ses thèmes de prédilection. Dans les années 1870, il montre les danseuses sur scène ou en train de s’exercer. Plus tard, il sera aux côtés des ballerines dans les salles de répétition, où se côtoient les mères, les abonnés, les protecteurs. La Petite Danseuse de quatorze ans, dite aussi La Grande Danseuse habillée, appartient à cet univers fait de rêves et de désillusions.

C’est vers les années 1880 que le peintre s’essaie à une sculpture « impressionniste », alors que sa vue commence à décliner. Degas fait poser des ballerines dans son atelier. Il réalisera des modèles en cire peinte (matériau facile à modeler et dont la coloration évoquait la chair), qu’il « accessoirise » par la suite. Le sculpteur les utilisait pour fixer le mouvement et ils servaient ensuite de modèles pour ses tableaux. Comme dans ses tableaux, le sculpteur réussit à donner vie dans ses sculptures aux mouvements des corps des danseuses, souvent fixés dans des poses fatigantes. Ces modèles n’étaient pas destinés à être montrés. Après la découverte de 150 d’entre eux, 73 seront restaurés puis moulés entre 1919 et 1921, par la fonderie A. A. Hébrard, selon la technique de la fonte à la cire perdue, afin de permettre les tirages en bronze que l’on connaît aujourd’hui.

Sur les très nombreux modèles conservés de nos jours, un seul fut pourtant présenté de son vivant, à l’occasion de la sixième exposition impressionniste de 1881. Il s’agit de la sculpture de La Petite Danseuse de quatorze ans ou La Grande Danseuse habillée, dont 27 copies en bronze seront réalisées entre 1920 et 1950. Un bronze, fondu en 1930, est conservé à la National Gallery of Art de Washington. Le Musée d’Art de Philadelphie en détient un  aussi, depuis 1956. C'est un autre tirage en bronze, daté entre 1921 et 1931, conservé au Musée d’Orsay, qui est exposé à La Piscine. Il n'a gardé que le tutu et le ruban.

Commencée en 1878, achevée en 1880, la ballerine fut présentée dans l’exposition de 1881, sous le titre de Petite Danseuse de quatorze ans (statuette en cire). La Petite Danseuse est ici l’expression d’une ballerine, rompue aux exercices. Sa fine silhouette au visage émacié et creusé, tendu vers le haut, aux yeux clos, est saisie debout dans la quatrième position, la plus malaisée à garder, les bras dans le dos. La jambe droite, fine et musclée sous le plissement du bas, s’avance dans une diagonale ouverte vers l’extérieur, tandis que le poids du corps repose sur la jambe gauche bien posée au sol, dans un souci de grande véracité anatomique

Elle représente en grande taille (1 mètre) une jeune danseuse de quatorze ans, que l'artiste saisit dans un moment de repos. A l’origine, celle-ci était en cire peinte et colorée, et portait un corsage, de vrais cheveux noués en tresse avec un ruban de satin (qui était paraît-il vert poireau), des bas de laine, des chaussons de danse et un tutu de tulle, illustrant ainsi de manière étonnante les recherches de Degas sur la réalité. Elle devait ainsi présenter un aspect inquiétant, voisin sans doute de celui des marionnettes, comme on en voit dans les Contes d'Hoffman.

La fascination qu’exerce cette sculpture, « une des plus représentatives de la période impressionniste », selon Helena Newman, tient à plusieurs raisons. D’abord, c’est la réception de l’œuvre qui fit scandale auprès des critiques de l’époque. Si certains jugèrent scandaleux de représenter un simple petit rat d’opéra, d’autres furent surtout choqués par l’hyper-réalisme  du travail, que le « peintre des danseuses » avait par ailleurs choisi de présenter dans une vitrine pour en confirmer le statut d’œuvre d’art. Ils ne virent là qu’un travail de taxidermiste !

Paul Mantz, du journal Le Temps, est particulièrement sévère et décrit ainsi la petite ballerine : « Troublante mais aussi redoutable parce qu’elle est sans pensée. Elle avance avec une bestiale effronterie son visage, ou plutôt son petit museau. » Sa critique se double d’un questionnement moral, qui n’a rien à voir avec l’Art :  « Pourquoi son front est-il déjà comme ses lèvres, marqué d’un caractère si profondément vicieux ? »

Seul, Joris-Karl Huysmans fut sensible à l’aspect novateur de l’œuvre d'un peintre, déjà avant-gardiste par bien des aspects, et il en fit une belle description dans L’Art Moderne (1880) :

« De même que certaines madones maquillées et vêtues de robes, de même que ce Christ de la Cathédrale de Burgos dont les cheveux sont de vrais cheveux, les épines de vraies épines, la draperie une véritable étoffe, la danseuse de M. Degas a de vraie jupes, de vrais rubans, un vrai corsage, […] les cheveux retombant sur l’épaule et arborant dans le chignon orné d’un ruban pareil à celui du cou, de réels crins, telle est cette danseuse qui s’anime sous le regard et semble prête à quitter son socle. » « Statue, idole, modèle ethnographique, expression du réalisme scientifique » d’un Degas, passionné par Darwin, La Petite Danseuse est tout cela à la fois et bien plus encore.

En effet, l’identité du modèle, au destin malheureux, a aussi une grande part dans la rêverie qu’elle suscite. Grâce aux Carnets du peintre, dans lesquels elle est nommée dès 1873, et aux études conservées, on sait qu’il s’agit de Marie-Geneviève Van Goethem, née le 7 juin 1865. Elle est la seconde des trois filles d’Antoine et Marie Van Goethem, un couple belge venu travailler à Paris dans le IX° arrondissement, lui en tant que tailleur et elle comme blanchisseuse. Après la mort de leur père, pauvres et sans ressources, les trois soeurs entrent à l’Opéra. Marie sera engagée dans le corps de ballet en 1880 comme quadrille. Participant à des spectacles et posant comme modèle pour les peintres, elle subvient aux besoins de sa famille. Vers 1882, leur mère devient maquerelle en les prostituant et Marie est renvoyée de l’Opéra. Si l’on sait que Charlotte, la dernière, accomplira une vraie carrière de danseuse, Antoinette l'aînée et Marie la puînée disparaîtront sans laisser de traces.

Le sort tragique de cette jeune danseuse fut révélé par une enquête de Martine Kahane, Conservateur général et Directrice du service culturel de l’Opéra. Elle fut en effet chargée avec l’atelier de couture de la maison de réparer le tutu qui habillait la sculpture. Et ce sont les recherches, qu’elle mena à cette occasion et qu’elle publia en 1998, qui lui permirent de découvrir la triste histoire de la petite danseuse.

Par la suite, Brigitte Lefèvre, Directrice de la danse, fut à l’origine de la création par le chorégraphe Patrice Bart d’un ballet en deux actes, intitulé La Petite danseuse de Degas, sur une musique de Denis Levaillant (du 26 juin au 14 juillet 2010 à l’Opéra). L’argument plonge le spectateur dans les coulisses de l’Opéra Garnier et ressuscite un monde de mères entremetteuses, de vieillards lubriques, de filles encore enfants, qui dansent pour survivre, en rêvant au jour où elles seront danseuses étoiles.  La grâce de Clairemarie Osta et Mélanie Hurel, titulaires du rôle, a ainsi fait revivre cet été l'histoire de l'Opéra Garnier, à travers le personnage émouvant de la jeune ballerine.

Exposée dans ce merveilleux musée qu'est La Picine à Roubaix, dans le mystère de sa patine noire, La petite Danseuse de quatorze ans, quintessence de la Danse, sera ainsi la compagne, pour quelques mois, d’une autre étoile de la sculpture, La petite châtelaine avec les cheveux tout à jour, fragile et lumineux buste blanc de Camille Claudel (1895).

 

 

 

Sources :

Oboulo.com : Edouard Degas, Petite danseuse de quatorze ans

Le Parisien.fr 30/09/10

Information Presse, Opéra National de Paris

 

A lire :

Une très belle description de La Petite Danseuse de quatorze ans par Sandrine Mahieu, sur Musée Critique de la Sorbonne

 

 

 

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Published by Catheau - dans Expositions
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commentaires

Nounedeb 03/10/2010 16:34


Merci, Catheau, pour ces renseignements fouillés concernant aussi bien le peintre que son modèle.


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