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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 15:02

  annie-ernaux

 

Avec cette « autobiographie impersonnelle », ainsi qu'elle qualifie son oeuvre, Annie Ernaux entreprend une recherche du temps perdu, qui se situe entre 1941, l'année de sa naissance, et la première décennie du XXIème siècle. Et l'on ne peut qu'admirer la manière dont elle a conçu ce livre, dont ses contemporains reconnaîtront la justesse et l'émotion. Aiguillonnée par sa conscience aiguë de l'éphémère, persuadée que « toutes les images disparaîtront », avant que ce ne soit « le silence et aucun mot pour le dire », avant de ne plus « être qu'un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu'à disparaître dans la masse anonyme d'une lointaine génération », elle prend la plume pour dire ce que furent ses années, enregistrées « rien qu'en vivant » et en étant une femme dans ce temps-là. Ne reconnaît-elle pas que, tourmentée par une certaine image de la femme, sa vie ressemble au tableau de Dorothea Tanning, Anniversaire, représentant une femme à la poitrine nue , avec derrière elle une enfilade de portes entrebâillées », comme autant de mises en abyme?

Au-delà de la sensation brute, de l'accession à un « temps palimpseste », impuissant à « sauver sa circonstance », elle découvre en une intuition proustienne ce que sera la forme si longtemps cherchée de son livre, : elle gît dans la sensation éprouvée lors d'une opération des amygdales après la guerre ou dans un bus à Paris en juillet 68, quand « il lui semble se fondre dans une totalité indistincte, dont elle parvient à arracher par un effort de la conscience critique, un à un les éléments qui la composent, coutumes, gestes, paroles, etc. le minuscule moment du passé s'agrandit, débouche sur un horizon à la fois mouvant et d'une tonalité uniforme, celui d'une ou de plusieurs années. » Le souvenir personnel seul ne vaut pas cette « sorte de vaste sensation collective, dans laquelle sa conscience , tout son être est pris. »

C'est sans doute dans cette manière d'unanimisme moderne que se trouve la grande réussite d'un ouvrage qui fait de son auteur le reflet d'une époque, la caisse de résonance du « mouvement des idées, des croyances et de la sensibilité » de celle-ci. L'emploi de « l'imparfait continu », l'absence du « je » au profit du « nous » et du « on », les « arrêts sur mémoire » des photos ou des films, contribuent à créer l'image d'une femme singulière, non tant par les éléments sociaux externes de sa vie, non plus que par ses éléments psychologiques internes, mais bien « par leur combinaison, unique en chacun ». Et aux aspects successifs de sa personnalité répond le « elle » de l'écriture. Si la langue demeure certainement pour l'écrivain l'instrument qui permet d'agir et de se révolter, il y a surtout, chez celle qui « ne se sent nulle part seulement dans le savoir et la littérature », le désir fou de s'emparer de la lumière des visages disparus, celle qui baignait son enfance et qui a éclairé toute son existence.

Car la beauté du livre réside dans cette évocation subtile d'un temps « que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » et qui touchera au plus profond ceux qui ont la soixantaine. Elle prend racine dans les repas dominicaux, là où s'élabore pour l'auteur le récit familial et social, celui qui parle de la guerre et des origines, l'endroit où la folie peut survenir et qui peut à tout moment devenir la scène de Festen.

Associant avec art le procédé de l'accumulation et le commentaire, le récit offre au lecteur une traversée détaillée de la seconde moitié du XXème siècle et du début du XXIème siècle. Les sexagénaires pourront y retrouver les difficultés de l'après-guerre, quand « on vivait dans la rareté de tout »; la naissance de la société de consommation, quand « la pub était la monitrice culturelle de la société » ; l'émancipation et la réussite sociale par les études, quand « il fallait « entrer » dans l'enseignement, à la Poste ou à la SNCF, chez Michelin, Gillette, dans les assurances : "gagner sa vie " » ; la baisse de la pratique religieuse, quand « la religion catholique s'était effacée sans tapage du cadre de vie ». Dans le maëlstrom des guerres d'Indochine et d'Algérie, ils se rappelleront leurs premiers émois amoureux, « quand la honte ne cessait pas de menacer les filles », et les mouvements de libération de la femme, quand « un sentiment de femme était en train de disparaître, celui d'une infériorité naturelle ». A travers l'évocation d'une publicité, d'un film ou d'une chanson, leur jeunesse, leurs utopies, leurs déceptions leur sauteront à la figure.

Livre-miroir, reflet fidèle et vibrant de la génération des années 1940, Les Années est le livre qu'on aurait aimé écrire, afin d'exister encore un peu quand on ne sera plus rien.

 

 

Jeudi 19 août 2010

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Published by Catheau - dans Lectures
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