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18 décembre 2014 4 18 /12 /décembre /2014 18:32

2014-09-11-caroline-angebert.jpg

Buste de Caroline Angebert, Parc de la Marine à Dunkerque

(Photo ex-libris.over-blog.com, le 09/10/14)

 

C’était au cours d’une de mes balades dans Dunkerque, à l’entrée du parc de la Marine, que j’ai découvert le buste en bronze de Caroline Angebert. Originaire moi-même  de la ville de Jean Bart, je n’avais jamais entendu parler d’elle et ma curiosité native m’a incitée à en savoir plus sur cette Dunkerquoise d’adoption.

Angélique-Caroline-Omérine Colas, née en 1793, est la fille des fermiers du domaine seigneurial du Houssay en Seine-et-Marne. Cette petite femme mince et élégante, avait « un nez fin, de grands yeux noirs, des manières très distinguées et un esprit bien au-dessus de son sexe ». Férue de saint Augustin et de Pope, elle avait étudié seule le grec et le latin et lisait des textes philosophiques en anglais. Ceux qui la fréquentèrent ont témoigné de sa vive intelligence, qui ne s’accompagnait « ni de prétention ni de morgue ».

A 21 ans, elle épouse Claude-Jacques Angebert, un commissaire de la Marine qu’elle suit à Corfou et à Trieste. C’est en 1818 qu’elle arrive dans la cité corsaire du Nord où elle demeurera jusqu’en 1835. « Salonnière », femme du monde, philosophe et poète, elle va y jouer un rôle social et politique qui retient l’intérêt en un siècle où les femmes ont encore peu la parole. Barthélémy Saint-Hilaire l’atteste : « Ses lettres font foi qu’elle était philosophe autant qu’homme du monde. »

Celle qui disait n’avoir lu en philosophie que le Traité des sensations de Condillac entame une correspondance suivie avec le philosophe Victor Cousin. Grâce à lui elle perçoit la nécessité de faire de la morale le centre et le but de la philosophie. Très vite, elle s’enhardit à lui apporter la contradiction. En effet, dans sa « Huitième Leçon », le professeur de la Sorbonne y avait parlé avec condescendance des femmes et des enfants et elle lui écrit : « Mais si sur cent hommes, il en est cinq qui réfléchissent, je suppose que, sur dix mille femmes, il n’y en ait qu’une seule, toujours est-il que cette femme sera supérieure aux quatre-vingt-quinze hommes qui, sur cent, ne réfléchissent pas. » Elle précise : « Ma raison ne conçoit pas qu’elle [la femme] puisse, avec justice, être comparée à un enfant. » Ainsi, du 23 avril 1829 au 22 août 1838,  avec pertinence, elle adressera à Victor Cousin des commentaires sur ses cours.

Ella avait par ailleurs fait la connaissance de Mme de Coppens, la sœur de Lamartine, qui habitait Hondschoote, une petite bourgade non loin de Dunkerque. C’est sans doute par son entremise qu’elle s’engagea dans le soutien au poète des Méditations poétiques alors qu’il se lançait dans sa campagne pour la députation dans l’arrondissement de Bergues, en 1831. Convaincue par la probité et la sincérité du poète, elle écrivait alors ces mots qui ont, selon moi, un écho bien actuel :

 

« Le monde politique […] a besoin de vous.

Desséché, flétri, il faut qu’une source vive et pure vienne

Le ranimer, que les croyances y refleurissent. »

 

Le 7 janvier 1833, au cours de son voyage en Orient (juin 1832- septembre 1833), le poète sera élu député de Bergues et Caroline Angebert dut s’en réjouir, elle qui avait œuvré avec passion en ce sens. Dans sa correspondance avec Lamartine, ne l’évoquera-t-elle pas comme « cette âme blanche, héroïque et charitable » ?

 

En janvier 1835, son mari part à la retraite et elle le suit à Paris. Elle écrit alors ces vers :

 

Dunkerque ! Ville aimée et qui me fut si bonne,

Il faut nous séparer. Tout subit cette loi,

C’est mon passé, moi-même, hélas ! que j’abandonne,

En m’éloignant de toi.

 

Elle garde le contact avec la famille de Lamartine, brisée par la mort de leur fille Julia en janvier 1833. Elle devient secrétaire du comité de patronage que l’épouse du poète avait fondé pour venir en aide aux femmes libérées de Saint-Lazare. En 1848, atteinte de surdité précoce, elle quitte Paris pour Provins et y distille une certaine mélancolie :

 

Car, toujours triste et vive,

Passant du rire aux pleurs,

Mon âme sensitive

A connu les douleurs.

 

« Souvenance », en date du  12 juillet 1851, évoque les lieux où elle habite désormais :

 

J’habite la montagne

Qui domine Provins

Où Thibaut de Champagne

Grava ses doux refrains

La Tour et le vieux Temple

Abritent mon séjour ;

Et delà je contemple

Le vallon mon amour.

 

Signé : une ermite

 

Caroline Angebert reste fidèle à Lamartine qui, après avoir connu une popularité immense en 1848, abandonne la politique à la suite du coup d’Etat de 1851. Il devient un « galérien de la plume », n’ayant de cesse de publier des ouvrages pour payer les  dettes qu’il a accumulées. Dès 1856, elle souscrit elle-même à ses Entretiens de littérature. Puis, celle qui aurait tout donné pour sauver le patrimoine de son héros repart en campagne afin de lui recruter des abonnés. Le 2 juin 1858, elle écrit à cet effet un long poème intitulé « A M. de Lamartine. Aux femmes. Au peuple. » Elle s’y compare à Marie-Madeleine et y exprime sa compassion pour le poète aimé :

 

Jadis, à Béthanie, on vit une humble femme

Répandre les parfums sur les pieds du Sauveur ;

Sur les tiens aujourd’hui je viens avec mon âme

Répandre ma douleur.

 

Elle y dit son intérêt constant et son attention sans faille pour celui qu’elle veut secourir, son admiration pour sa « lyre divine » ; elle y exhorte les femmes à soutenir ce chantre de « l’amour pur » en insistant sur son dévouement au « glaive populaire » ; elle y incite le peuple à aider ce génie qui sut verser des « torrents d’harmonie » mais ne sut pas compter, marque de sa « noble infirmité ». A tous elle demande d’être reconnaissants au poète qui eut avec eux une attitude secourable et fraternelle.

Les efforts de Caroline Angebert seront vains puisque, quasiment ruiné, Lamartine devra vendre sa propriété de Milly et accepter la rente viagère que lui attribuera un régime qu'il réprouve.

Lamartine meurt le 28 février 1869 et Caroline Angebert le suivra dans la mort, plus de dix ans après, le 14 novembre 1880. Sur la tombe de cette femme fidèle et  dévouée, on gravera ce qui pour elle était sans doute son seul titre de gloire : « Ci-gît une amie de Lamartine. » Théodore de Banville lui a rendu hommage dans un long poème daté d’avril 1842,  extrait des Cariatides, dans lequel il loue sa discrétion et la pureté de son idéal : « Ecoutons-la, c’est un esprit », conclut-il.

La vie de cette « groupie » de Lamartine ne laisse pas de m’étonner. De nos jours, je chercherais en vain, pour ma part, un homme politique susceptible de faire naître en moi une telle admiration ou abnégation. Si la constance et la fidélité de Caroline Angebert au poète et au politique sont admirables, c’est sans doute parce que l’homme lui-même véhiculait une éthique, dont nombre de nos politiciens sont dépourvus, et qui pourrait pourtant, par-delà un siècle et demi, constituer un véritable modèle.

 

Theodore_Chasseriau_-_Portrait_of_Alphonse_de_Lamartine.JPG

      Lamartine par Théodore Chassériau

 

 

 

 

 

Sources :

Les amitiés de Lamartine, Léon Séché,

http://e-monumen.net/patrimoine-monumental/buste-caroline-angebert-et-medaillon-a-de-lamartine-parc-de-la-marine-dunkerque/

http://data.bnf.fr/13016371/caroline_angebert/

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5471232v/f2.zoom

http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%80_Madame_Caroline_Angebert

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Des personnages.
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commentaires

emma 20/10/2015 20:02

je découvre ce personnage attachant et peu connu, merci - ainsi Lamartine lui même a été has been !
un article passionnant

Catheau 22/10/2015 22:19

Merci, Emma. Une belle découverte pour moi que cette admiratrice de Lamartine dans ma ville natale, et dont j'ignorais tout.

Carole 18/12/2014 23:41

Peu de poètes parmi nos hommes politiques, je crois. Et, inversement, peu de groupies pour les quelques poètes qui écrivent aujourd'hui dans l'obscurité. Votre article très intéressant met bien en
lumière l'opposition de deux mondes.

Catheau 19/12/2014 19:19



Merci pour ce commentaire si juste et si pertinent. Plus d'Aimé Césaire ni de Senghor, hélas !



mansfield 18/12/2014 21:23

Merci Catheau pour ce beau portrait. Comment ne pas soutenir Lamartine qui fut ( c'est important pour moi!) l'un des hommes forts du "traité pour l'abolition de l'esclavage". Cette fidèle "groupie"
avait je pense trouvé un répondant masculin à ses propres idées à une époque où les femmes ne pouvaient entrer en politique.

Catheau 19/12/2014 19:17



Schoelcher, Lamartine, des noms à ne pas oublier, en effet, pour un combat toujours à mener.



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