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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 15:12

Jean Loup trassars

 

La sixième édition du salon des Poétiques de Saumur (9, 10 et 11 septembre 2011 au Jardin des Plantes), s’est ouverte par une rencontre avec Jean-Loup Trassard. Dans la librairie Le Livre à Venir, à laquelle vient d’être décerné le label LIRE (Librairie Indépendante de Référence), un public d’une trentaine de personne s’est réuni vendredi soir à 20h15, autour de l’écrivain mayennais, invité pour la deuxième fois à Saumur, par Albane Gellé.

Après avoir souligné la métamorphose de son association Littératures et Poétiques en Maison des Littératures, Albane Gellé a présenté cet auteur qui s’attache dans son style à « l’infini creusement de son matériau ».  Elle nous a dit les « ruisseaux d’une écriture humble, obstinée, musicale » d’un amoureux de la terre d’autrefois, dont le travail consiste à retrouver les « traces d’un territoire perdu ».

En s’excusant avec bonhomie d’un voile importun sur sa gorge et des hésitations d’un œil récemment opéré, Jean-Loup Trassard a lu trois « récits » qui ont été publiés dans des revues. Ce sont de « petites scènes de rencontres », « des choses que le hasard [lui] a mises dans les pattes ». Résidant désormais essentiellement en Mayenne, celui qui n’est pas seulement un éleveur de bétail, ainsi qu’il le précise avec humour, a fait ainsi la part belle à Paris où il a aussi vécu.

« Dans la tiédeur de juin » évoque l’achat d’un panama dans un grand magasin. C’est l’occasion d’assister à un incident mettant en scène un client noir, qui déclenche une alarme intempestive. Un prétexte à une description haute en couleurs, qui s’achève par cette notation humoristique de la vision du « dernier esclave noir libéré aux Galeries Lafayette ».

« Casquettes » est une aventure réelle qui est arrivée à un de ses amis, Maurice. C’est la narration de la virée homérique de quatre gars de la campagne, « un truc à conserver, trop beau pour être oublié ». Goût du détail significatif (les casquettes accrochées sur les boules cuivrées au pied du lit), notations réalistes voire anthropologiques, humour plein de tendresse pour les vieux copains, il y a tout cela dans ce texte qui fleure bon la campagne et l’amitié. Et si le récit en fut fait à Jean-Loup Trassard par Pierre, l’auteur ne l’a cependant pas donné à lire à Maurice qui est toujours en vie…

Le troisième récit aura une tonalité beaucoup plus mélancolique. Celui « qui a beaucoup pratiqué le métro », qui connaît par cœur son odeur particulière, « l’haleine des tunnels, fraîche l’hiver et chaude l’été », celle de la lecture car il y a beaucoup lu, raconte comment il fut fasciné par une affiche placardée dans le métro. Elle disait : « Yannis est perdu de vue, son espoir est que vous l’ayez vu. » Jean-Loup Trassard explique ici comment il fut  poursuivi par cet appel, obsédé par la tonalité et la structure de cette phrase, qui fit de lui un écriveur de langue et non un chercheur d’enfant volé. Et il espère que ce petit disparu sera passé du regard des siens à celui d’autres personnes.

Ensuite, après la lecture de ces trois récits, qui nous auront fait basculer d’un humour tendre vers une discrète émotion, et sur une demande d’Albane Gellé, l’auteur est entré plus avant dans l’explication de sa manière d’écrire. Pour lui, l’écriture la photographie, qu’il pratique de concert, marchent parallèlement. Elles se passent l’une de l’autre mais il s’attache à les faire se rencontrer- une invention de sa part-  dans nombre de ses œuvres. Ainsi, actuellement, il travaille à une énième édition d’un livre qui présentera de tout petits objets : une minuscule pierre noire, une bulle de lave de l’Etna, un hippocampe de Crète... Une quinzaine d’objets en tout seront photographiés et accompagnés d’un petit poème en prose, un texte entre le poème et la légende. Dans le même cadre, Jean-Loup Trassard rapprochera l’écriture de la photo.

Puis, l’écrivain précise comment lui est venu ce goût des mots. Après avoir beaucoup dessiné en couleurs, il s’est arrêté et s’est mis à lire, prenant autant d’intérêt aux textes qu’aux illustrations. Il se souvient qu’en classe le maître demandait aux élèves de créer des phrases pour illustrer les règles de grammaire ; puis est né le désir d’en rédiger pour lui-même. Il les inscrivait dans un cahier bleu à spirales, que lui avait offert sa mère : « Je ne lirai pas ton cahier », lui avait-elle dit. Et c’est ainsi qu’il s’est mis à chanter les feuillages d’automne et les beautés de sa campagne. « Il y a ceux qui dénoncent et ceux qui chantent », lui avait confié un ami. « Je suis de ceux qui chantent », avoue-t-il.

Habitant la campagne dans les environs immédiats d’une ferme, Jean-Loup Trassard enfant vivait beaucoup dans le potager et se cachait dans les topinambours. A l’âge de dix ans, à la faveur d'un lancement de mottes de terre, il fait la connaissance d’un garçon de son âge, le fils du fermier-étalonnier, qui devient son ami et l’est toujours resté. Et toute son œuvre est nourrie de ce qu’il a vécu entre dix et vingt ans avec ce garçon, aux côtés duquel il a appris la vie agricole.

A dix-sept ans, il se sent de nouveau envahi par la tristesse de la mort de sa mère, décédée alors qu’il avait onze ans, et il écrit alors de sombres poèmes. Un jour, pourtant, il est surpris par la vision d’une jument attelée à une charrue, qui se détache sur le couchant, et il se dit : « C’est ça qu’il faut que j’écrive ! »

Dès lors, il va se consacrer à conserver la mémoire de cette civilisation rurale disparue et à en exalter la noblesse. Il saura dire la manière de travailler d’autrefois, le respect de la matière, de l’outil, du client, tout cela qui appartenait à une élite rurale et qui est désormais perdu. Il nous rappelle aussi ses efforts pour conserver ce patois mayennais qu’il apprit vers l’âge de vingt ans. Quand lui, le petit bourgeois, est rentré à l’école, les enfants de la campagne le regardaient avec animosité. Une des premières phrases que lui ait dites un petit paysan, jaloux de son aura de petit monsieur,  c’est : « Veux-tu qu’on se pille ? »

Depuis, Jean-Loup Trassard a retrouvé les racines de ce parler vernaculaire dans les dictionnaires de latin et d’ancien français et il a à cœur de les transmettre, notamment aux habitants du pays de L'Ernée. Selon lui, la civilisation rurale est morte du progrès, mais aussi du mépris d’eux-mêmes qu’éprouvaient les paysans, qui ont oublié qui ils étaient. Il cite cette anecdote du petit Breton, à qui on accrochait un sabot sur l’épaule, lorsqu’il prononçait un mot de breton.

Patrick Cahuzac, libraire de la librairie Le Livre à Venir, invite enfin Jean-Loup Trassard à évoquer Dormance, un ouvrage à part dans son œuvre. On sait qu’il s’agit d’un épisode de la vie au néolithique, à travers le personnage d’un jeune chasseur du nom de Gaur. L’auteur explique qu’il suivit autrefois les cours de Préhistoire au Musée de l’Homme avec le professeur Leroi-Gourhan, qui était féru d’art pariétal.

Des haches néolithiques ayant été découvertes dans un petit pré, aux abords d’une source, non loin de chez lui en Mayenne, il se rend compte que le néolithique, qui signe le début de l’élevage, de l’agriculture, de la sédentarisation, de la poterie, est une période à l’origine de tout ce qu’il aime et qui l’intéresse.  Naît alors l’idée de ce roman dans lequel il imagine un jeune colon des temps préhistoriques, venu s’installer dans ce recoin reculé de Mayenne. « J’ai fixé là mon bonhomme », dit-il, entre – 4500 et – 3000. Installé sur la pente sud, Gaur avait le ruisseau pour se laver et la source claire pour boire.

Et pendant seize années, durant lesquelles il déclare « s’être bien amusé », Jean-Loup Trassard va travailler à ce livre. Durant onze ans, il lira tout ce qu’il trouve sur le néolithique, tout en préparant son « scénario », constitué de 80 pages de notes. Quant à l’écriture proprement dite, elle lui prendra cinq ans. Il écrira surtout le soir, quand « quelque chose vous vient alors que vous êtes à demi-endormi », la « dormance » d’une graine étant cette période de léthargie au cours de laquelle elle cesse ses activités mais peut toujours être plantée. Ainsi, l’auteur nous apprend qu’il s’est endormi longtemps avec ses personnages. Lorsque l’ouvrage a été terminé, il s’est demandé avec amusement avec qui il allait désormais dormir. Il considère cependant que c’est un livre difficile et que sont de bons lecteurs ceux qui le lisent.

Toutefois, après avoir écouté le bucolique Jean-Loup Trassard, cette « âme virgilienne », ainsi qu’il se définit lui-même, évoquer avec tant de passion ce monde rural disparu, on n’a qu’un souhait : celui de se plonger au plus vite entre ses pages.

 

Consulter :

www.jeanlouptrassard.com/litterature/livres.html

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

Florence 13/09/2011 06:01


Il vaut mieux faire partie de ceux qui chantent en effet...
Merci du partage.
Bises


Catheau 14/09/2011 18:10



Les deux sont nécessaires, me semble-t-il. Mais que Jean-Loup Trassard chante bien la campagne !



chris rotel 12/09/2011 18:04


partir de la vie quotidienne et faire de nos petites existences un grand poème épique... ouep.


Catheau 12/09/2011 18:28



Une belle archéologie de la paysannerie : une "épopée rustique", ainsi que le dit Pierre Campion. Amitiés.



Alice 12/09/2011 17:36


Un compte-rendu très complet de cette soirée captivante. J'ai bien aimé son livre "les derniers paysans" où il met en scène des personnages miniatures dans un décor naturel dont on peut voir une
réalisation ici :
http://www.jeanlouptrassard.com/photographie/expositions/les-derniers-paysans.html
Amicalement


Catheau 12/09/2011 18:23



Un beau moment, Alice, que j'ai aimé passer en ta compagnie.



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