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11 mai 2010 2 11 /05 /mai /2010 18:28

 

Macbett

 

Jeudi 06 mai 2010, la compagnie Les Dramaticules jouaient à Saumur la farce tragique de Ionesco, Macbett. L’occasion de revenir sur les enjeux de cette pièce, qui fut créée en 1972, dans une mise en scène de Jacques Mauclair, au Théâtre de l’Alliance française. Geneviève Fontanel et Brigitte Fossey y interprétaient les rôles féminins.

La pièce est intéressante à plus d’un titre. D’abord, elle est la seule pièce où Ionesco entreprend un exercice de réécriture méthodique d’une pièce de Shakespeare, en l’occurrence Macbeth. L’ayant lue et relue, il croyait ne pouvoir rien en faire et il avait jeté ses notes. C’est alors qu’il a écrit sa version en vingt-cinq jours. Il l’a précisé lui-même : la pièce « parodie Shakespeare et introduit des éléments comiques ». Cependant, comme l’a montré Gérard Genette, le dramaturge français ne se moque pas de la tragédie anglaise, mais s’applique surtout à en radicaliser le pessimisme : « Macbett est un Macbeth (encore plus) excessif, un Macbeth hyperbolique, un hyper-Macbeth. » (Palimpsestes). Ionesco avait insisté sur cet aspect dans ses Notes et Contre-notes : « Revenir à l’insoutenable. Pousser tout au paroxysme, là où sont les sources du tragique. Faire un théâtre de violence : violemment comique, violemment dramatique. Le théâtre est dans l’exagération extrême des sentiments, exagération qui disloque la plate réalité quotidienne. Dislocation aussi, désarticulation du langage. »

De plus, si l’horizon de la pièce de Shakespeare demeure présent dans l’esprit du spectateur, ce dernier apprécie les libertés que Ionesco prend avec le texte d’origine, la parodie créant un climat de connivence. Il en reprend certes le thème, mais avec une distribution resserrée. En effet, Duncan, noble et généreux roi d’Ecosse chez le dramaturge anglais, devient chez Ionesco un archiduc sanguinaire qui exécute en une nuit cent-trente-sept mille ennemis vaincus. Macbett et Banco, avatars de Macbeth et Banquo, sont les deux généraux auxquels Duncan doit sa victoire sur Glamiss et Candor, doubles de Glamis et Cawdor. Macbett, à l’instigation de Lady Duncan, assassinera son roi pour s’emparer de la couronne, tout en laissant échapper Donalbain et Macol (Malcom chez Shakespeare). L'assassinat par ce dernier du tyran Macbett inaugurera un nouveau règne de violences, Ionesco noircissant ainsi le dénouement shakespearien.

Ainsi, il fait l’économie des personnages incarnant le bien, que sont Macduff et Fléance. Il amplifie le rôle de Duncan en soulignant sa lâcheté et sa corruption, il développe le couple de Judas formé par Glamiss et Candor, il fait se confondre Lady Duncan et sa suivante avec les deux sorcières, qualifiées de « vieilles jumelles ». Quant à Lady Macbeth, elle est remplacée par une Lady Duncan qui n’est plus guidée que par l’adultère.

Par ailleurs, le Macbett d’Ionesco est proche d’Ubu roi d’Alfred Jarry. « Mon Macbett, entre Shakespeare et Jarry, est assez proche d’Ubu roi », écrivait-il. N’y retrouve-t-on pas en effet le juron fameux, cher au Père Ubu, prononcé ici par Macbett, alors qu’il aperçoit la forêt qui avance et que Macol le tue « d’un coup d’épée dans le dos » ? Il s’agit bien encore de pièces qui mettent toutes deux en scène la perversion du pouvoir et l’enchaînement inéluctable de la violence sur le mode du « comique macabre d’un clown anglais ou d’une danse de morts ».

La compagnie des Dramaticules est dirigée par Jérémie Le Louët. Il oriente sa recherche théâtrale sur la musicalité de l’acteur, le décalage et les variations de cadence, le tempo, la dynamique, le phrasé. Lors de l’été 2006, la compagnie a joué ce Macbett au Théâtre du Balcon, dans le cadre du Festival d’Avignon. Au printemps 2008, la pièce avait été représentée cent fois. La troupe s’est emparée avec fièvre de ce « Macbeth cauchemardé par Ionesco ». Dans un décor fait de praticables rouges, où dominent sur un abat-jour les insignes du pouvoir, les sept comédiens, censés jouer trente-trois rôles, ne ménagent pas leur peine et proposent une interprétation convaincante de la pièce.

Le jeune metteur en scène explique ainsi son travail : « La mise en scène soumet aux acteurs plusieurs problématiques. Comment être dans l’extrémité des sentiments en évitant l’écueil de la parodie ? Comment rendre compte du grotesque et du sublime sans glisser vers le burlesque et la caricature ? Comment contourner le jeu psychologique et la sensiblerie sans être dans un jeu distancié ? »

Les comédiens répondent à ces questions difficiles en jouant le texte allegro, « à toute allure ». Scandés par la musique d’Ivan le Terrible de Prokofiev, les tirades ressassées, les dialogues répétés sont murmurés, proférés, assénés, hurlés, parfois avec une intensité excessive qui n'était peut-être pas nécessaire. Il n’en demeure pas moins que l’enthousiasme des acteurs est tempéré par un travail sur les déplacements et la gestuelle extrêmement précis, concourant à créer une interprétation claire et lisible de la pièce.

Si l’on peut regretter une obscurité trop prégnante sur scène à certains moments, on reconnaîtra que cette jeune troupe se fait l’écho, haut et fort, de la phrase de la scène 5 de l’acte V de Macbeth : « C’est la fable, racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne veut rien dire. »

 

Sources :

http://sites.google.com/site/dramaticules/macbett2

http://www.arcadi.fr/artistesetoeuvres/texte.php?id=276

http://www.erudit.org/revue/etudlitt/2007/v38/n2-3/016344ar.html (Article de Véronique Lochert : « Macbeth/ Macbett : répétition tragique et répétition comique, de Shakespeare à Ionesco. »

 

Mardi 11 mai 2010

 

 

 

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Published by Catheau - dans Théâtre
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commentaires

Christelle B. 10/10/2011 17:16


Je pense que des années d'enseignement au lycée vous ont permis d'aller plus loin dans l'analyse. Je pensais que vous étiez agrégée. Vous avez un style que tous les professeurs de français n'ont
pas forcément. J'ai été tout de suite charmée par la qualité de votre article sur "Macbett" ainsi que la finesse de vos analyses. Mais peut-être est-ce seulement l'amour de la littérature qui le
permet avec quelques outils bien sûr.

A bientôt.


Christelle B. 09/10/2011 12:15


Je pense que votre avis mêlé au mien me laisse penser que Shakespeare n'a pas développé ce point précisément, peut-être volontairement ou par manque de temps. On sait donc que le spectre n'est pas
"blanc" et comme vous le dites, cela met l'accent sur la corruption des hommes au pouvoir. Peut-être est-ce uniquement cela qu'il faut retenir.

J'avais pris des notes très précises sur l'ensemble de la pièce et n'avais rien trouvé sur ce point, car aucun développement n'existe.

Je vous remercie d'être aller voir dans l'ouvrage de la collection ellipses. Je trouve que c'est un détail qui n'est pas fondamental, mais qui rajoute un argument sur l'aspect un peu noir de ceux
qui dirigent le monde hier comme aujourd'hui. La pièce de Ionesco le rappelle, en situant certains passages durant les guerres mondiales du XXème siècle.

Merci pour vos avis éclairés. Cela m'a permis de me sentir moins seule.

Je ne sais pas quel concours vous avez réussi, mais on sent que vous avez une analyse pointue des oeuvres et une façon très belle de les expliquer. J'ai bien apprécié aussi vos analyses concices de
quelques poèmes que je ne connaissais pas.

Je n'ai pas crée de blog. En revanche, si vous êtes curieuse, j'écris régulièrement des commentaires sur amazon. Il vous suffit de taper mon nom de famille qui se trouve au début de mon adresse
mail.

A bientôt.


Catheau 10/10/2011 15:52



Merci, Christelle. Comme nombre de professeurs, j'ai une maîtrise de Lettres Modernes et je suis titulaire du CAPES. Je ne sais si cela permet d'analyser mieux les oeuvres : du moins cela
donne-t-il quelques outils. L'essentiel n'est-il pas de les aborder avec sa sensibilité ? Amitiés.



Christelle B. 08/10/2011 14:37


Merci pour votre appréciation. Il est vrai que ce passage est un peu énigmatique. J'aurais aimé savoir ce qu'avait fait le spectre! En réalité, aucune information précise n'est donnée dans la
pièce.

Je viens de commander la pièce commentée dans la collection ellipses. Cela me donnera encore d'autres informations, même si je doute que le critique développe ce point un peu mystérieux.


Catheau 09/10/2011 09:52



Il s'agit d'un ouvrage collectif qui est muet sur ce point précis. Bon courage dans vos recherches !



Christelle B; 07/10/2011 13:31


Bonjour Catheau,

Je vous remercie pour la référence ellipses. Je n'ai pas celui-ci et vais essayer de me le procurer. Dans mon ouvrage, le spectre dit: "je suis condamné à jeûner dans une prison de flamme". En
note, je lis que le spectre jeûne en punition de cette intempérance nationale qu'Hamlet dénonçait un peu plus tôt. Il paie peut-être pour son peuple, mais je me demandais s'il n'avait pas été trop
gourmand aussi. De plus, le spectre parle "des crimes noirs commis aux jours de ma vie mortelle". On a l'impression au final qu'il n'est pas si blanc que cela.

C'est en relisant le passage pour une étude plus précise que je me suis posée la question.

Je vous remercie pour votre analyse. C'est bien d'avoir un avis extérieur quand on patauge un peu.


Catheau 08/10/2011 09:37



Comme tout un chacun, il ne doit pas être tout blanc ! Toute l'oeuvre est traversée par le thème de la corruption et du pourrissement : "Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de
Danemark." Le père d'Hamlet n'y a sans doute pas échappé. Dans cet acte, s'il est essentiellement l'agent de la vengeance à venir, il n'est plus qu'une ombre qui a bien du mal à se faire
entendre. Pourtant, avec ce personnage, Shakespeare condamne tous les pouvoirs édifiés sur la violenec et l'usurpation.



Christelle B. 07/10/2011 08:54


Bonjour Catheau,

Je me permets de vous poser une petite question concernant "Hamlet", peut-être aurez-vous la réponse...Je n'ai pas le courage de relire la pièce que je viens de relire. Je suis en train d'étudier
le passage où le spectre révèle à son fils le crime de son frère (Acte I, scène5). Il explique à son fils qu'il est condamndé aux flammes de l'enfer et "à jeûner dans une prison de flamme".
Quelques notes en bas d'ouvrage précise que le père d'Hamlet aurait été punie de cette intempérance nationale. Savez-vous de quoi il s'agit? Pour le coup, le texte est pour moi assez hermétique.
Qu'a-t-il fait pour lui aussi être condamné dans l'au-delà? Le sauriez-vous?

Très bonne journée et je ne manquerai de venir vous rendre visite sur votre blog de temps à autre, c'est une mine poétique!


Catheau 07/10/2011 12:13



La traduction de mes exemplaires évoque"la souillure des crimes commis dans mes jours naturels" ou "les noires fautes de ma vie". L'intempérance est plutôt le fait de Claudius (début de la scène
4), qui n'est qu'une "parodie de roi", ainsi que le dit Hamlet à sa mère. Selon moi, le père d'Hamlet paie pour les fautes de tout un peuple, dont il a été le chef. Je suis désolée de ne pouvoir
vous en dire plus ! Pour votre étude, Je vous conseille Analyses et réflexions sur Shakespeare, Hamlet dans la collection Ellipses. Amicalement.



Christelle B. 04/10/2011 17:08


Bonjour Catheau,

Je serai bien évidemment très honorée de discuter avec vous d'"Hamlet", de Shakespeare et de "Lorenzaccio" que j'avais lu il y a longtemps mais qui reste un lointain souvenir.

Je pense que ce serait mieux de le faire en privé si vous le souhaitez. Il semblerait que vous puissiez avoir accès à mon adresse mail. Je peux vous l'expédier dans le cas contraire.

En effet, j'ai toute une séquence de prête (mais pour des 3èmes) sur "Othello" que j'ai fait l'an dernier et que je peux vous faire partager. Cette année, j'ai voulu changer et me lancer dans
"Hamlet" que je suis en train de construire. Quant à "Macbeth", je n'envisage pas de l'étudier en cours, car je trouve la pièce trop sanglante. Dans la mesure où je leur montre le film avant, il
faut que ce ne soit pas trop dur, même si la tragédie reste un genre plutôt noir. L'an dernier, la fin d'"Othello" a heurté certaines sensibilités féminines. On assiste à une hécatombe.

Je leur ai fait acheter un livre à 3,85 euros en poche qui contient: Hamlet, Othello et Macbeth. Je leur ai demandé de lire ou voir les 3 pièces en fonction de leur niveau.

Je pourrai vous envoyer ma séquence sur "Othello" pour que vous me donniez un avis critique. Il est vrai que je ne pousse pas l'étude trop loin en raison du niveau collège, mais j'ai beaucoup aimé
me lancer ce défi. Depuis 2009, les programmes du collège ont changé et il nous faut étudier une pièce ancienne et une plus moderne d'où mes deux choix cette année: "Hamlet" d'une part et "Macbett"
d'Ionesco d'autre part.

Je vous souhaite une très bonne fin de journée et merci pour cet échange agréable et la qualité de votre blog.


Catheau 07/10/2011 12:15



Je pourrai regarder la séquence que j'avais réalisée sur Hamlet. Il faut que je retrouve mes cours, qui sont dans des caisses au grenier ! Amitiés.



Christelle B. 03/10/2011 18:19


On sent que vous avez un don pour expliquer les oeuvres et une très bonne culture. Je n'aurai pas été capable de rédiger un aussi bon commentaire sur cette pièce. Merci pour les pistes qui vont me
servir. Je me sentais un peu seule sur cette étude.

Je suis passionnée de Shakespeare et ai lu pas mal d'ouvrage dessus. Mais il n'existe pas vraiment de critique sur la pièce de Ionesco. Votre article ainsi que celui que vous citez vont me servir
de base. Je pense que je le mettrai en lien pour les recherches sur la fiche de lecture. Vous devriez avoir l'an prochain (vers mai) un afflux sur votre blog.

Merci à vous de nous faire partager vos passions.

Vous sembliez jeune sur la photo pour être à la retraite!

Je repasserai vous voir, car j'ai trouvé une perle sur la toile!


Catheau 04/10/2011 15:56



Mon blog me permet de continuer à échanger, ce qui est une des clés du métier d'enseignant. Je suis toute prête à continuer à le faire avec vous. Lorsque j'enseignais les
lettres en Terminale littéraire, nous avons étudié Hamlet et j'en garde un souvenir magnifique. J'ai notamment beaucoup aimé travailler la comparaison avec Lorenzaccio, une de mes pièces
préférées. A bientôt, Christelle.



Christelle B. 02/10/2011 18:22


Je vous ai envoyé un commentaire, mais j'ai le sentiment qu'il n'a pas été publié ne sachant pourquoi. Bravo pour cet article!


Catheau 03/10/2011 09:14



Merci encore !



Christelle B. 02/10/2011 18:21


Bravo pour votre excellent commentaire de cette pièce de Ionesco. Je vais la faire étudier à mes classes de 3ème et je cherchais quelques informations. Les liens que vous signalez en fin d'articles
sont très utiles. Merci beaucoup et bravo pour votre érudition et vos références littéraires!


Catheau 03/10/2011 09:11



Merci, Christelle. J'ai longtemps enseigné en lycée et dans une option Théâtre. Macbett est en effet une pièce qui se prête à une étude qui peut être extrêmement diversifiée. Vous avez de la
chance d'être encore en contact avec des élèves... Amicalement.



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