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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 08:46

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Nighthawks, Edward Hopper (1942)

Art Institute of Chicago

 

 

A l'origine du roman de Philippe Besson, L'Arrière-Saison, il y a un tableau d'Edward Hopper, Nighthawks (1942). On peut voir cette toile, une des plus célèbres de l'artiste américain, à l'Art Institute of Chicago. Les différentes traductions du titre, Les Noctambules, Les Rôdeurs de la nuit, Les Oiseaux de nuit, renvoient ainsi à quatre personnages, à l'expression et aux postures figées, qui paraissent isolés dans leurs pensées intimes.

Un homme en costume sombre avec un feutre sur la tête et une femme à la longue chevelure rousse, vêtue de rouge, assis sur de hauts tabourets, sont accoudés à un bar. Ils font face à un barman en blanc qui porte un calot de cuistot sur la tête et s'affaire derrière le bar. L'homme semble le regarder tandis que la femme fixe quelque chose qu'elle tient entre les doigts, un amuse-gueule ou une petite part de sandwich. Sur le côté gauche du tableau, un autre homme encore, de dos, est assis au comptoir. Les personnages se détachent sur un fond sombre, fait de nuit et de vagues reflets de vitre, qui jouxte un mur jaune très lumineux. Le bar, que l'on devine situé dans une ville, a pour nom le Phillies. De l'ensemble émane une impression d'incommunicabilité et de grande solitude, renforcée par l'espace vide situé à gauche du tableau.

Cette oeuvre aurait été inspirée à Hopper par une nouvelle d'Hemingway, The Killers, l'histoire de deux tueurs qui attendent leur victime dans un bar. En 1946, Robert Siodmak l'a adaptée à l'écran. Une pérégrination artistique, de la littérature à la littérature en passant par la peinture et le cinéma.

Sur la quatrième de couverture, Philippe Besson explique comment, pour sa part, un dimanche d'ennui, il a observé la reproduction de cette toile qu'il avait chez lui. L'idée d'écrire a alors germé en lui, s'imposant avec force à son esprit : "J'ai eu l'envie impérieuse de raconter l'histoire de cette femme et de trois hommes autour d'elle, et d'un café de Cape Cod."

Dans une atmosphère lourdement orageuse, tout près de Hyannis Port et non loin de la résidence d'été de la famille Kennedy, le livre raconte ainsi la soirée de crise amoureuse que vit Louise, un auteur de théâtre à succès. C'est en focalisation interne, par sa voix, que les événements présents et passés sont décrits. En cette toute fin d'après-midi, la jeune trentenaire attend son amant marié Norman, qui doit venir la rejoindre après avoir fait " ce qu'il a à faire", c'est-à-dire annoncer à sa femme Catherine qu'il veut la quitter. Norman est celui qui a succédé dans son coeur à Stephen, rencontré il y a dix ans, et dont la séparation, il y a cinq années, l'a laissée dévastée. Stephen a en effet alors épousé Rachel, dont l'origine sociale flattait son ego.

En pensée, Louise se remémore le tourbillon de leurs belles années d'amour et d'insouciance tandis que le barman, le silencieux Ben, à qui la lie une longue complicité, l'observe avec acuité et tendresse. Et c'est ce soir-là que choisira Stephen, au bord du divorce, pour réapparaître - fortuitement ou non - dans la vie de la jeune femme. C'est aussi ce soir-là que Norman appelle celle-ci pour lui laisser entendre qu'il ne se séparera pas de son épouse.

Dans ce soir de fin d'été qui tombe lentement, alors que "l'automne sera bientôt là", Stephen et Louise vont-ils pouvoir se retrouver ? En quatorze chapitres, Philippe Besson excelle à décrire (à partir de l'exact centre du roman, au chapitre 7) les retrouvailles du couple désuni. Tout comme Louise son personnage, dramaturge et experte à nouer et à dénouer des situations de crises amoureuses dans ses oeuvres, il raconte avec finesse et sensibilité les méandres du sentiment amoureux. Il décrit avec minutie toutes les étapes émotionnelles par lesquelles passe l'amoureuse deux fois délaissée. Celles-ci sont entrecoupées par une sorte de voix off, quelques phrases en italique, éléments rares de la conversation, qui ponctuent le récit et le relancent. Avec des situations pourtant très conventionnelles, il parvient à créer un huis-clos pesant, tout en respectant la règle des trois unités.

On lit avec plaisir ce roman psychologique qui dit avec subtilité les effets délétères du désamour sur un coeur féminin dont les "tueurs" seraient ici les hommes. En même temps, avec les dernières lignes, le narrateur suggère discrètement que rien n'est jamais perdu : [...] à Cape Cod, le temps parfois est imprévisible."

 

 

Sources :     

L'Arrière-Saison, Philippe Besson, Pocket n°12029

 

 


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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

ChristianeD 13/06/2014 07:08

Une oeuvre que j'ai en fond d'écran sur mon Mac et que j'aime beaucoup ! . Un grand merci Cathy pour tes nombreuses visites et à bientôt ..

Catheau 13/06/2014 11:16



Quel hasard ! Très variées, tes dernières photos ! 



Martine 12/06/2014 08:24

Des mots, des images, une peinture.. qui ricochent de l'un à l'autre.
Un compte-rendu efficace, comme toujours. Une envie à présent de découvrir ce roman.
Merci pour cette découverte Catheau

Catheau 13/06/2014 11:14



De l'un à l'autre, un voyage artistique. Peut-être quelqu'un écrit-il en ce moment sur une de vos toiles...



emma 10/06/2014 22:53

Hopper est formidablement inspirant, et ce tableau là en particulier, merci pour la pertinente analyse du livre de Besson

Catheau 13/06/2014 11:13



Merci, Emma. Mystère de la naissance de l'inspiration, c'est cela qui me plaît aussi ici 



mansfield 10/06/2014 13:57

oups, Hopper et non Hooper, je vais trop vite!

Catheau 13/06/2014 11:12



Pas grave ! Pas de faute sur les nomps propres !



mansfield 10/06/2014 13:56

Je vous réponds avant d'avoir lu votre article car Besson est l'un de mes écrivains préférés et j'avais lu l'arrière saison, avec Hooper en page de couverture, il y a quelques années. J'avais adoré
le texte et le parallèle avec le tableau. Que dire de son dernier roman: "La maison Atlantique" que j'ai lu d'un traite en appréciant la finesse psychologique de l'auteur et son petit quelque chose
de Marguerite Duras...
Maintenant Catheau, je vais dévorer votre article!

Catheau 13/06/2014 11:11



J'avais lu un de ses premiers romans qui m'avait laissé un beau souvenir. J'ai aimé le retrouver avec cette oeuvre. Merci de votre intérêt pour mes billets de lecture.



Carole 10/06/2014 00:21

Merci pour ce nouveau compte-rendu. Vos analyses sont d'excellents guides pour nos lectures !

Catheau 13/06/2014 11:08



Merci, Carole. Un compte-rendu permet de prolonger le plaisir de la lecture.



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