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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 22:37

 

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Anna de Noailles, 1913

 

 

C’est l’été, je meurs, c’est l’été…

Un désir indéfinissable

Est sur l’univers arrêté.

Ah ! dans les plis légers du sable

Le tendre groupe projeté

D’un rosier blanc et d’un érable !

Le cœur languit de volupté ;

On croit qu’on sourit, mais on pleure.

Le désir est illimité…

- O belle heure de l’été, belle heure

Brisée en deux par les parfums,

Plaintive, ardente, et qui demeures

Un arceau de miel rose et brun,

Que dois-je faire de l’ivresse

Qui m’exalte au-delà de moi ?

O belle fleur qui nous caresses

Par les fleurs du plus chaud des mois,

Entraîne mon corps qui défaille

Vers quelque douce véranda

Que protège un store de paille,

Vert comme un nouveau réséda ;

Que là je trouve un enfant tendre,

Un ami triste comme moi,

Auprès de qui j’irai m’étendre

Et jeter mon divin émoi ;

Et les bras mêlés sur la table

Où luira le traînant soleil,

Dans un sanglot inexplicable

Nous aurons un plaisir pareil…

 

"Vie-Joie-Lumière" in Les Eblouissements

 

En ce jeudi 21 juin 2012, premier jour de l’été, où  la chaleur fut accablante, mêlée d’une humidité séchée par le grand vent, j’ai souhaité faire entendre la voix d’Anna de Noailles, celle qui voulait « pour amant le tendre été ».

Dans cette suite de vingt-neuf octosyllabes en vers croisés, elle exprime un sentiment d’exacerbation douloureuse, créée par  un désir diffus et innommé. S’y opposent les champs lexicaux du plaisir («  désir » (vers 2 et 9), « volupté »,  « ardente », « l’ivresse », « m’exalte », « caresses », « défaille », « émoi », « plaisir ») et de la souffrance (« je meurs », « on pleure », « brisée », « plaintive », "triste » "sanglot »).

J’aime chez elle cette manière qu’elle a de s’adresser à la nature avec spontanéité et simplicité, pour dire un sentiment complexe, qui serait un spleen ensoleillé. On notera l’apostrophe, « O belle heure de l’été », reprise dans une anaphore qui insiste sur ce moment de beauté privilégié (vers 10), que vient conforter la variation phonique : « O belle fleur ».

Tout son être est ici sollicité : le cœur bien sûr (vers 7) mais aussi est surtout le corps. Les parfums deviennent couleurs ( "un rosier blanc", « un arceau de miel rose et brun »), les images l’entraînent dans une ex-tase intense qui la projette hors d’elle-même( « projeté », « au-delà de moi ») et qu’elle souhaite partager.

Dans ce moment unique, comme pétrifié (« arrêté », « demeures »), dans le temps d’un été à son plein, la poétesse ardente et passionnée aspire à la rencontre avec « un enfant tendre », « un ami triste », (deux caractéristiques soulignées par l’allitération en [t]), qui la comprendrait. A l’abri d’un store couleur de réséda, sous un soleil atténué (« traînant »), la tendresse (vers 5 et 22) et la douceur (vers 19) s’exprimeraient dans une communion sensuelle qui ferait s’unir leurs bras et pleurer sans raison leur âme.

Dans ce poème tout plein de vibrations indéfinies, d’une acuité inquiète, au cœur même de l’éblouissant été, on perçoit cette angoisse qui hante Anna de Noailles. C'est elle qui donne à toute son œuvre ce frémissement lyrique inimitable, venu peut-être de ses origines orientales.

 


 

 

 

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Published by Catheau - dans Dits de poètes
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commentaires

Anna 17/07/2012 23:36

C'est le poème dont vous parliez en visitant mon blog ; comme vous avez vu juste ! Quelle coïncidence avec mon prénom et mes sentiments ! merci de nous le faire partager, ainsi que cette brillante
analyse de vers !

Catheau 22/07/2012 22:01



J'aime cette poétesse à la sensibilité exacerbée et il est vrai que j'ai pensé à elle en vous lisant !



mansfield 25/06/2012 11:35

Un poème qu'on relit après votre commentaire et qu'on se réapproprie pour mieux approcher Anna de Noailles, très agréable.

Catheau 11/07/2012 19:03



Une femme vibrante dont j'aime particulièrement l'écriture à fleur de peau. Merci, Mansfield, de vos visites amicales.



Jeanne Fadosi 22/06/2012 18:00

une "apparente" simplicité à découvrir avec toi (grâce à toi) la construction du poème, qui parle au coeur. On n'a pas oublié cette poétesse et c'est justifié. Merci de cette mise en ligne

Catheau 24/06/2012 10:12



Je crois qu'elle n'était pas qu'une mondaine vaine et futile. Merci, Jeanne.



Malika 22/06/2012 17:41

Très beau.

Catheau 24/06/2012 10:11



Beau comme l'été qui vient. A bientôt.



Nounedeb 22/06/2012 16:34

Lire d'abord le poème, et en être profondément touchée. Puis votre commentaire, et le relire, avec plus d'émotion encore...

Catheau 24/06/2012 10:10



Merci, Noune, d'aborder ainsi mes commentaires que je souhaite "sans rien qui pèse ou qui pose".



Carole 22/06/2012 14:15

Je lis, sous la pluie persistante de chez moi, ce poème de l'été, ainsi que le commentaire que vous en faites.
Et je me dis que je commence à comprendre pourquoi Proust aimait les poèmes d'Anna de Noailles.

Catheau 24/06/2012 10:09



Il y a en effet chez eux cette exacerbation douloureuse devant la vie et les êtres. Merci, Carole, de ce beau rapprochement.



Suzâme 22/06/2012 11:09

Quel poème éblouissant! Et votre regard tout aussi érudit que sensible m'est lumière. "Le coeur innombrable" ouvre l'intériorité d'une femme aussi belle que profonde. En lien, un de mes textes
préférés : "L'empreinte
http://www.unjourunpoeme.fr/poeme/lempreinte
Vous êtes formidable, je ne sais si on vous l'a déjà dit! Suzâme

Catheau 24/06/2012 10:07



Chère Suzâme, que j'aime votre enthousiasme, une qualité qui n'est plus guère courante aujourd'hui. Cependant, je rougis de votre compliment. Cette dilection commune pour Anna de Noailles me
plaît beaucoup.



Martine 22/06/2012 09:07

Bonjour Catheau,

Les quelques poèmes que j'ai eu le plaisir de lire d'Anna ont déserté ma mémoire. Vous me donnez l'envie de la redécouvrir

Bonne journée à vous ;)
Martine

Catheau 24/06/2012 10:04



J'aime à relire Anna de Noailles dans une vieille édition ayant appartenu à ma grand-mère paternelle. Sans doute est-ce d'elle que je tiens mon goût pour la poésie dont elle était férue.



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