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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 13:43

 

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 Le Dimanche, Henri Le Sidaner

 

 

Lundi 8 septembre 2014, j’étais au musée des beaux-Arts de Dunkerque pour une exposition que m’avait recommandée mon frère : Henri Le Sidaner, Années de  jeunesse. J’avais déjà entendu parler de ce peintre post-impressionniste mais j’ignorais qu’il avait passé une partie de sa jeunesse à Dunkerque dont je suis moi-même originaire. Tout comme moi, par ailleurs, il fréquenta le lycée privé Notre-Dame des Dunes qui n’en possède, à ma connaissance, aucun souvenir.

L’exposition présente une bonne vingtaine des toiles de l’artiste qui s’échelonnent de 1878 à 1914 et dont certaines sont inédites. Proposée par Yann Farinaux-Le Sidaner, arrière-petit-fils du peintre, elle s’inscrit dans plusieurs manifestations consacrées en 2014  à son grand-père dont lui-même est devenu le spécialiste : Henri Le Sidaner, Voyages d’études, à Etaples ; Henri Le Sidaner et ses amitiés artistiques, au Touquet-Paris-Plage ; Henri Le Sidaner et la douceur de vivre, à Cambrai.

Les toiles rassemblées au MBA de Dunkerque appartiennent essentiellement aux deux premières « manières » de sa vie (le réalisme sentimental et le symbolisme). Elles se clôturent avec Le Dimanche, une grande huile sur toile, particulièrement bien mise en valeur. Elle correspond ainsi au couronnement de sa période symboliste.

L’exposition débute avec une vitrine qui présente des photos de la famille Le Sidaner, composée de six enfants qui s’adonnaient tous aux arts. Jean-Marie le père modèle et dessine ; Amélie la mère enseigne le piano ; Jean-Paul le frère aîné peint aussi comme Henri ; quant aux quatre sœurs, Marguerite, Marie, Marthe et Louise, elles pratiquent la musique et leurs silhouettes apparaîtront dans les tableaux de l’artiste. Une petite toile représente Curepipe à l’île Maurice où Henri Le Sidaner est né en 1862. Son père, inspecteur de bateaux, quittera cet endroit idyllique dix ans plus tard et s’installera à Dunkerque où il devient courtier maritime.

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Curepipe à l'île Maurice où naquit Henri Le Sidaner

Des premiers essais picturaux de l’artiste ne demeurent qu'un dessin, intitulé Un Philosophe, et l’Autoportrait au crayon, daté de 1878, que décrit ainsi son ami Constant Moreel : « … d’un teint de créole, tout frisé avec de grands yeux francs et lumineux, il était aux yeux de tous un artiste. » 

Souhaitant préparer l’Ecole des Beaux-Arts, Henri Le Sidaner quitte Dunkerque en 1880 et s’inscrit dans l’atelier du peintre Cabanel. Entré en janvier 1884 aux Beaux-Arts, il découvre Manet, Puvis de Chavannes, Jules Breton, Eugène Boudin, Courbet, tout en devenant l’ami d’Eugène Carrière et Aristide Maillol. Mais quand son père disparaît dans un naufrage en 1880, les finances du jeune homme ne lui permettent plus de continuer ses études. Il revient alors à Dunkerque chez sa sœur Marie, au 22 de la rue Faulconnier. Deux toiles aux couleurs éclatantes rappellent cette période au cours de laquelle il contribua à décorer l’appartement de sa sœur : Nature morte, homard et pintade et Raie, rougets et moules.

P1290090Nature morte, homard et pintade et Nature morte, Raie, rougets et moules

Plusieurs toiles, datées de 1884, aux tonalités plus sombres, évoquant la mer et les bateaux de pêche, témoignent aussi de cette époque : Marine, temps gris, Dunkerque, Retour de pêche, Dunkerque ou encore Voiliers au clair de lune. Elles rappellent la proximité de l’artiste avec le monde maritime et notamment les nombreux matelots qui fréquentaient la cuisine familiale. « Mon souvenir de Dunkerque reste ineffaçable », dira-t-il. Selon Camille Mauclair, « le Nord n’inspirait rien que de grave à cet artiste de trente ans dont l’existence avait débuté dans le soleil d’une île paradisiaque ».

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La Maison sur la digue, Malo-les-Bains, Retour de pêche, Dunkerque et Voiliers au clair de lune, Dunkerque

Contraint de solliciter une aide de la municipalité afin de poursuivre ses études artistiques, Le Sidaner obtient une bourse de 1200 francs annuels et s’en retourne dans la capitale. Après une année infertile, il quitte de nouveau les Beaux-Arts et rejoint la communauté des peintres d’Etaples. « Parti faire une cure d’air et de nature », il souligne : « J’ai le souvenir le plus émouvant du jour et de l’heure où je subis l’impression inoubliable de mon arrivée à Etaples, de ce bain dans l’air et la lumière. Tout cela est encore en moi. » On ressent cette puissance de la lumière devant la toile L’Eglise Saint-Michel à Etaples (1885), œuvre qu’il offrira à la Ville de Dunkerque en remerciement de sa bourse. Il en ira de même pour Cour de ferme, Petite-Synthe (1886). Heureux de cette nature paisible qui entoure le petit port d’Etaples, il évoque « cette campagne où [il se] laissai[t] aller au cours des ruisseaux dont les rives enchantent [s]a fantaisie ».

P1290089Cour de ferme, Petite-Synthe

Après une participation modeste en 1887 au Salon, Le Sidaner propose l’année suivante un tableau d’un format plus ambitieux, intitulé La Promenade des orphelines. Au cours de sa réalisation, il écrira : « Les orphelines commencent à sortir des nuages. Je travaille doucement, voulant arriver au bout avec l’impression d’une chose très voulue. » Peint aux alentours de l’hospice de Berck, cette toile représente des jeunes filles accompagnées de religieuses en cornette, en contrebas desquelles on devine la mer. Les teintes en sont harmonieuses, douces et bleutées, et la primauté y est accordée à la figure humaine. Ce tableau est considéré comme la première réussite majeure du peintre.

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La Promenade des orphelines

Henri Le Sidaner vivra neuf années à Etaples, tout en revenant chaque début de printemps à Paris pour présenter une œuvre au Salon. Bien qu’il soit agnostique, il n’est pas indifférent aux signes de piété et réalise des sujets religieux. Gabriel Mourey le décrira comme « une sorte de mystique qui n’a pas la foi ».

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Fillette devant l'estuaire, Etaples et Le Pont d'Asnières

Pourtant, et suivant ainsi les impressionnistes, ce qu’il aime surtout, c’est peindre sur le motif dans la campagne. On peut ainsi admirer plusieurs toiles de cette inspiration en plein air : Fillette devant l’estuaire, Etaples (vers 1892) ou Le Pont d’Asnières (1892). La Ducasse. Le Festival du marais, Aubry (1891) ou Le Garde-champêtre, Aubry rappellent encore cette période où le peintre payait souvent ses dettes au moyen de ses toiles. Cette première manière du peintre (1880-1893) est qualifiée de « réalisme sentimental » et Camille Mauclair la définit avec ces mots : « Une sorte de réalisme mêlé de mysticité confuse et  de mélancolie. »

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En 1891, Le Sidaner bénéficie d’une bourse de voyage octroyée par le jury du Salon. Elle sera pour lui l’occasion de découvrir l’Europe, d’Amsterdam à Florence en passant par Bruxelles, Leyde, Venise et Padoue. La Lagune, Venise (1892), qui saisit les reflets de la lumière sur le monde flottant, témoigne admirablement de cette période nomade. Dans une lettre à ses amis Henri et Marie Duhem, le peintre écrira : « … vous sentirez une fois ici combien il est profitable de se nourrir de tels chefs-d’œuvre. » Bruges, la « Venise du Nord », le marquera aussi de façon durable, insufflant dorénavant à sa peinture silence et mystère.

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La Lagune, Venise

De retour de ce périple enrichissant, Le Sidaner rencontre le mouvement symboliste à travers l’exposition parisienne Rose-Croix. Camille Mauclair, toujours lui, explique : « Il cherchait depuis quelque temps l’expression traduite par une technique spéciale de l’enveloppe des choses la suggestion de leur sentiment plutôt que leur représentation elle-même. »

Après avoir créé à Etaples avec son ami Eugène Chigot une société des Amis des Arts, il a en effet quitté la petite ville pour Paris. Une vitrine de l’exposition remémore cette période symboliste (1894-1899) où il devient le voisin et l’ami du musicien Gabriel Fauré. Des photos d’Eugène Chigot y voisinent avec celles de Camille Navarre qui deviendra sa femme et de leur fils Louis, à 18 mois. On y voit la Maison près de la mer, qu’il peignit sur la couverture du livret de Gabriel Fauré, pour Les sept filles d’Orlamonde de Maurice Maeterlinck. On peut y déchiffrer la partition du « Dimanche », une chanson de Max Elskamp, mise en musique toujours par Fauré. Elle inspirera Le Sidaner pour sa toile Le Dimanche.

C’est l’époque où les marchands d’art commencent à prêter attention à l’artiste et Mancini lui offre en 1897 sa première exposition qui rassemble trente-quatre de ses toiles. Le public est alors séduit par ce peintre qui sait si bien traduire l’atmosphère fluide et légère des bords de mer et des rivières. Matinée, Montreuil-Bellay (1896) en est une belle illustration qui présente la paisible figure féminine de la sœur du peintre, assise sur une longue barque glissant sur le Thouet.

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Matinée, Montreui-Bellay

Le Dimanche (1898) portera à son point d’excellence ce coup de pinceau symboliste. Dans la lumière matinale se tient un groupe de jeunes filles, des Grâces ou des Muses, dans un jardin fleuri. En 1901, Mourey le commentera en ces termes : « Elles sont un chœur blanc de rêves indécis, de figures neigeuses aux yeux naïfs qui, du sommet de ce promontoire, contemplent la vie. » A travers ces « figures élyséennes, ces cloches lointaines », Camille Lemonnier, pour sa part, soulignera « une musique adorable et un tableau éblouissant de calme, de lumière et de joie ».

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C’est bien le séjour à Bruges, si marquant pour le peintre, qui inaugurera sa nouvelle manière. Les deux toiles, Maison dans la dune, Fort-Philippe (1904) et La Fenêtre sur la rivière, Montreuil-Bellay (1914) en sont les témoins. L’intimisme sera ainsi la marque de cette période qui va de 1900 à 1914. Entre réalisme et idéalisme, l’artiste cherche désormais à « exprimer la poésie latente des choses dans une vision sentimentale des êtres et de la nature ». Roger Marx  sera sensible à cette évolution : « Il ne nous souvient pas que, depuis Cazin ou Maeterlinck, peintre ou écrivain ait suggéré avec une acuité aussi intense la sensation de paix, du silence et du mystère. »

Pour clôturer la visite de cette exposition, j’ai regardé le film consacré à Gerberoy en Beauvaisis, « la plus petite ville de France ».  Le Sidaner s’y installa avec les siens, en restaura une des maisons où il créa un magnifique jardin. Il dira : « Je songerai sans doute encore le dernier jour où je disparaîtrai à la plus humble demeure de Gerberoy, où les doigts malhabiles viennent accrocher sur les volets de la fenêtre l’unique tige fleurie qu’une grappe de roses aura alourdie et qui, peut-être, apportera avec elle, comme en un mystère, l’éveil de la grâce que toute la nature contient en son éblouissement. »

Illustré par de nombreux tableaux empreints de silence et de mystère, ce téléfilm a parfait ma connaissance de ce peintre post-impressionniste qui demeura à l’écart des formes picturales avant-gardistes pour demeurer essentiellement un peintre de l’intime.

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La Digue de Malo-les-Bains

J’ai beaucoup aimé cette "petite" exposition. La toile, La Digue de Malo-les-Bains (qui sert d’affiche pour l’exposition) m’a remémoré cette digue où je suis née au 62, digue de mer, dans la villa Les Algues. La Fenêtre sur la rivière, Montreuil-Bellay me rappelle cette belle petite ville de l’Anjou dont je suis la voisine et où j’aime à me promener. Et quel plus bel hommage à ce peintre que de dire que sa peinture est « proustienne » ? Cité dans La Recherche par le Narrateur, n’est-il pas préféré  à Elstir par les Cambremer qui en font le rival de Monet ?

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 La Fenêtre sur la rivière, Montreuil-Bellay

Sources :

  • Cartouches de l’exposition
  • Henri Le Sidaner, Années de jeunesse, 17-mai-28 septembre 2014, MBA, Dunkerque, Fiche d’information
  • Agenda Musées/ Dunkerque, juillet-septembre 2014
  • Site Henri Le Sidaner : www.lesidaner.com

Photos :

ex-libris.over-blog.com

 


 

 


 

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Published by Catheau - dans Expositions
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commentaires

Martine 09/10/2014 06:54

Ah! ce que j'aime ce peintre! Il y avait eu une exposition aux Musée de Carcassonne puis de Limoux. Si je me souviens bien , surtout des toiles sur le thème de la table intérieur et extérieur. J'ai
d'ailleurs acheté le catalogue fort beau.
Là, je découvre d'autres sujets de ce peintre .
Un régal de plus que votre billet.
Merci Catheau
;)

Catheau 09/10/2014 16:15



Comme vous, j'apprécie aussi beaucoup ses tables mises dans des jardins pleins de douceur et de sérénité. J'ai aimé retrouver ma digue natale dans ses toiles.



mansfield 16/09/2014 17:12

Merci Catheau, vous nous plongez dans cette période si féconde en talents que fut le début du 20ème siècle et ce peintre hors norme a su créer un univers qui touche forcément chacun puisque peindre
l'intime c'est toucher à quelque chose de profond en nous.

Catheau 03/10/2014 11:06



C'est beau de retrouver les lieux de son enfance sous le pinceau du peintre ! Amicalement.



Carole 15/09/2014 23:46

Merci ! C'était, encore une fois, extrêmement intéressant.

Catheau 03/10/2014 11:05



Merci, Carole. J'aime ce peintre et me touche aussi la démarche de son petit-fils qui entretient sa mémoire. A bientôt.



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