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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 18:52

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Un papillon noir à Pulau Tangah

(Photo ex-libris.over-blog.com, dimanche 20 avril 2014)

 

 

 

Pour leur premier anniversaire de mariage, Paul avait décidé d’emmener Sonja dans l’île de Tangah, à seize kilomètres au large et au sud-est de la Malaisie. Ses copains de la banque HSBC où il travaillait lui avaient vanté l’atmosphère paradisiaque de cette île dédiée à la baignade, au snorkeling, à un farniente édénique parmi les bougainvillées et les frangipaniers.

Quand il avait dit à Sonja qu’il fallait environ trois heures de voiture de Singapour à la ville malaise de Mersing d’où l’on embarquait pour Pulau Tengah, elle avait montré un enthousiasme des plus modéré pour cette balade et il en avait ressenti un léger pincement au cœur.

Il faut dire que Sonja était danoise et qu’en sirène du Nord, elle supportait assez mal le climat humide et moite de la Ville du Merlion. Elle s’y sentait fréquemment oppressée et la clim lui donnait de fréquents maux de gorge. Aussi la voyait-on souvent avec une longue écharpe de soie autour du cou.

Ses longs cheveux blonds presque blancs, ses yeux d’un bleu d’eau pure comme les lacs de son pays natal, la blancheur fragile et diaphane de sa peau, sa longiligne silhouette de sylphide nordique suscitaient sans cesse de longs regards noirs et appuyés de la part des Asiatiques, qu’ils fussent chinois, malais ou indonésiens. Paul avait eu bien du mal à s’y faire mais maintenant, il n’y prêtait plus guère attention, si ce n’est pour traiter gentiment sa femme d’ « idole blanche ».

Délaissant la trépidation de Singapour, ils avaient emprunté un taxi habitué à faire ce parcours sur une route bordée de palmiers. A la frontière malaise, de petits douaniers au doux visage s’étaient montrés suspicieux et inquisiteurs. Avec autorité, ils avaient tendu au couple  un boîtier sur lequel Paul et Sonja avaient dû inscrire l’empreinte de leur index. Sous les arceaux métalliques du tunnel de fer de la douane, tapie dans le fond de la voiture, Sonja irradiait telle une lumière blanche.

Ensuite, dans la foule bigarrée de Mersing, elle n’avait cessé d’attirer les regards avec son immense chapeau de paille, son châle et ses énormes lunettes noires qui lui dévoraient le visage. L’attente avait été longue sur la petite navette déglinguée dont les deux gros moteurs noirs Yamaha se refusaient obstinément à démarrer. Un mécanicien avait été appelé à la rescousse dans les vapeurs lourdes du gas-oil et sous la pluie fine qui s’était mise à tomber. Les moteurs avaient enfin ronronné normalement et le patron du petit bateau s’était retourné avec une fierté violente vers Sonja, lui offrant un affreux sourire édenté qui l’avait fait frissonner.

Pendant le trajet, Paul se rappelait que l'homme n’avait cessé de la regarder avec une insistance désagréable et malsaine. Parmi les quelques autres rares passagers qui avaient pris place avec eux, un Singapourien très élégant, tout vêtu de blanc, qui ressemblait à Tony Leung, lui avait aussi jeté de profonds regards admiratifs. Mais Sonja gardait toujours son indifférence nordique, se contentant de brèves pressions sur la main de Paul comme si elle avait voulu le rassurer.

Au bout d’un an de vie commune, Paul se posait toujours bien des questions sur son épouse. Trader à Singapour, il avait rencontré Sonja au cours d’une soirée au Raffles, organisée par sa société de courtage. Le coup de foudre avait été violent et réciproque et ils s’étaient mariés rapidement, pour ensuite s’installer dans un HDDB de luxe réservé aux nombreux expatriés de Singapour. S’il était très occupé par son travail, il n’en allait pas de même pour elle qui passait ses journées à faire du shopping et à déambuler dans Little India et Chinatown. Elle aimait particulièrement le Jardin des Papillons de Sentosa, qui possède une remarquable collection de lépidoptères du continent asiatique. Je découvre la ville lui disait-elle laconiquement, lorsqu’il lui demandait ce qu’elle avait fait de sa journée. Il n’avait jamais cherché à en savoir plus.

Arrivés sur l’île, ils avaient pris possession de leur « villa », perdus parmi les palmiers, les casuarinas et les frangipaniers. Sous leurs yeux, une mer turquoise, où sautait de temps à autre l’arc dansant d’un poisson noir. A leurs oreilles, des cris perçants d’oiseaux, comme ceux d’un enfant, et le souffle léger du vent dans les palmes. La chambre, avec son grand lit blanc entouré tel un cocon de sa moustiquaire, le bois luisant des portes et du parquet, avaient fait venir aux lèvres de Paul les vers de Baudelaire : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté. » Sonja semblait apaisée et heureuse, prodiguant à Paul de furtifs gestes tendres.

Ils avaient passé l’après-midi à arpenter l’île. Ils s’étaient émerveillés d’un rien, d’une noix de coco verte abandonnée sur le sable, du piqué des blanches hirondelles de mer sur l’eau transparente, du lent passage d’un gecko sur le chemin de teck, d’une fragile fleur de frangipanier tombée sur un banc de bois ouvragé.

En revenant enlacés vers l’hôtel, ils étaient passés à côté d’une étrange sculpture, représentant la tête d’un être fabuleux, mi-homme, mi-tigre. C’est un masque de chamane, avait dit Paul,  il révèle la dualité des êtres. Tu es peut-être une tigresse qui a pris l’apparence d’une femme ou bien une femme qui cache une tigresse, avait-il ajouté. Sonja avait souri doucement sans mot dire.

Sur le sentier de la forêt dominant l’hôtel, ils avaient eu l’œil attiré par un somptueux papillon noir tacheté de rouge, immobile sous le couvert touffu. Mon âme est comme ce papillon, avait murmuré la jeune femme et Paul lui avait fermé la bouche d’un baiser. C’était leur anniversaire de mariage et il n’avait aucun envie qu’une quelconque pensée sombre vînt en ternir la célébration.

La nuit était tombée très vite, vaste et obscure. Ils avaient dîné sous les pales tournoyantes des ventilateurs de la salle à manger ouverte sur l’obscurité chaude et la mer qui bruissait doucement en contrebas. Il y avait peu d’hôtes ce soir-là mais Paul s’était étonné de ne pas retrouver là pour le dîner l’homme en blanc du bateau du matin.

L’enthousiasme de Sonja était tombé d’un coup. Si le repas avait été délicieux, la jeune femme, sans doute épuisée par la chaleur, n’y avait guère touché que du bout des lèvres. Paul avait tenté de la dérider en lui racontant ses derniers exploits au cricket mais elle était restée de marbre. Il avait commandé une bouteille de champagne, espérant qu’une légère griserie s’emparerait d’elle et la dériderait. Elle s’était soudain levée : je vais me coucher, avait-elle murmuré d’une voix lasse. Je te rejoindrai quand j’aurai fini la bouteille, lui avait-il répondu avec un brin d’agacement et de déception dans la voix.

Bien longtemps après, il se rappellerait avec une nostalgie mêlée d’horreur cet instant où il avait vu sa pâle silhouette élancée disparaître derrière l’amas confus et sombre des araucarias et des casuarinas. Elle ne s’était même pas retournée.

Il ne savait pas combien de temps il était demeuré seul, les yeux perdus dans l’obscurité habitée de la nuit malaise à siroter les dernières gouttes d’un champagne devenu tiède. Puis, il avait emprunté lentement le sentier de teck menant à leur bungalow, à l’affût du moindre vol de chauve-souris, du moindre crissement dans les fourrés, tandis que des torchères de bambou éclairant le jardin émanait un grésillement âcre.

En haut des marches du bungalow, la porte était inexplicablement ouverte. Un frisson l’avait parcouru quand il avait aperçu, épinglé sur la rambarde de bois de l’escalier, un grand papillon noir. En entrant dans la pièce éclairée par une petite veilleuse, il avait soudain eu le sentiment du désastre. La fine chemise de nuit claire de Sonja gisait au pied du lit, telle une chrysalide. Sa valise était béante et sous le carré de la moustiquaire le lit n’avait pas été défait. Dans la salle de bains, sa trousse de toilette non plus n’avait pas été ouverte. Sonja ! Sonja ! avait-il crié comme dans un cauchemar éveillé où aucun son ne sort de la bouche. Seul le piétinement d’un oiseau sur le toit lui avait fait écho.

Comme un fou il avait ouvert les portes des placards, regardé sous le lit, tout le corps agité d’un tremblement qui n’était pas celui du palu. Puis il avait couru jusqu’à la petite jetée de bois en hurlant le nom de sa femme. Aucun bateau n’y était amarré, l’eau noire était profonde comme un gouffre. Ses cris avaient alerté les hôtes des villas avoisinantes dont les lumières s’étaient allumées peu à peu. Certains l’avaient accompagné jusqu’à la réception tout en essayant de le calmer tandis qu’il répétait le prénom de sa femme comme une litanie.

On avait téléphoné au manager de l’hôtel qui avait vite pris la mesure de l’événement. Il avait donné l’ordre de réveiller tout le personnel masculin composé de Singapouriens, d’Indonésiens et de Philippiens, fins connaisseurs de la forêt. Armés de bâtons, éclairés par des torches de bambou, ils avaient parcouru à de nombreuses reprises et sans succès les quelques chemins de promenade qui traversaient l’île de part en part. Il avait fallu se rendre à l’évidence, Sonja n’était nulle part, elle s’était volatilisée.

Au matin, des inspecteurs de police, étaient venus par bateau de la ville malaisienne de Johor. Toujours aidés du personnel de l’hôtel, ils avaient repris les recherches en pénétrant plus avant dans la forêt et la mangrove à l’ouest de l’île. Ils avaient sondé avec de longues tiges de bambou les puits de l’île, ceux-là même que les Vietnamiens, réfugiés sur Pulau Tangah, avaient forés pendant la Seconde Guerre Mondiale. Sur de petites embarcations de couleur, ils avaient recherché dans l’eau limpide un éventuel corps flottant entre deux eaux. Un hélicoptère de l’Armée avait même été réquisitionné pour survoler l’île.

Dans un état second, Paul, hébété, avait suivi les recherches. Il avait lui-même été mis sur le gril par les enquêteurs, et contraint de répondre à un feu roulant de questions qui, de mari inquiet l’avaient vite transformé en époux suspect. Cette inquisition accusatrice l’avait rendu fou et il avait eu bien du mal à convaincre les enquêteurs de son innocence. Oui, il aimait sa femme, non, elle n’avait pas d’amant, oui, leur couple était sans problèmes, sinon, aurait-il emmené sa femme pour célébrer leur anniversaire de mariage ? Comment aurait-il pu la tuer ? Le personnel du restaurant avait témoigné qu’il était resté longtemps attablé après son départ. Et puis, il n’y avait pas de cadavre, on n’avait pas retrouvé de corps, il n’y avait aucune trace de lutte dans la chambre. Cette disparition était une véritable énigme, elle défiait le bon sens, elle n’avait aucun sens !

Les quelques client de l’hôtel, rares à cette saison qui suit les fêtes de Pâques, avaient eux aussi était questionnés. Ils avaient tous remarqué cette jeune femme au teint blême, au visage mangé par d’énormes lunettes noires, aux épaules recouvertes d’une mousseline, à la tête ombragée par un grand chapeau de paille. Aucun autre détail notable n’avait cependant retenu leur attention, sinon que personne ne l’avait trouvée souriante.

Paul avait bien évoqué l’homme élégant embarqué avec eux sur le bateau qu’il n’avait plus revu ensuite. Cet inconnu, profitant de la nuit, n’aurait-il pu enlever sa femme sur un petit esquif ? Un instant, l’avait effleuré l’idée insensée que cet homme ait pu être connu de Sonja et que celle-ci ait organisé avec lui sa propre disparition. Il s’était bien vite repris : n’était-ce pas faire injure à Sonja que de la soupçonner ainsi ?

Au bout de deux jours, il avait fallu se rendre à l’évidence : on ne retrouverait pas Sonja. D’ailleurs, le manager de l’hôtel avait fait pression sur les policiers pour que cessent les investigations et que l’île retrouve son calme. Il considérait que toute cette malheureuse affaire n’avait déjà que trop nui à la réputation de son île paradisiaque. La mort dans l’âme, Paul avait dû se résoudre à quitter cette île choisie pour être l’écrin du bonheur et qui était devenue un endroit maléfique. Les larmes aux yeux, assis sur la banquette de bois du bateau qui le ramenait vers Mersing, il avait vu s’éloigner la jetée de bois, les bougainvillées roses et blancs, la plage éclatante de blancheur et le vert sombre de la petite forêt qui surplombait l’île.

Grâce à l’intervention de l’ambassadeur de France, les policiers malais l’avaient ramené à Singapour par hélicoptère. Il avait ainsi évité le passage par la douane et une nouvelle épreuve qu’il aurait été incapable de supporter. A Singapour, son patron lui avait octroyé une semaine. Mais pour quoi faire au juste ? Accomplir son deuil ? Ranger son appartement où tout lui rappelait Sonja ? Tenter de comprendre ? Mais comprendre quoi ? Explique-t-on l’inexplicable ? Peut-on concevoir l’inconcevable ?

Il avait bien tenté de reconstituer l’année passée avec Sonja, essayé de relire avec minutie les jours si peu nombreux vécus auprès d'elle. Tout se diluait dans sa mémoire, il n’avait rien à quoi se rattacher. Il s’était encore efforcé de retrouver les gens qu’elle avait pu rencontrer, ceux qui auraient pu lui parler d’elle, d’une autre Sonja qu’il n’aurait pas connue, de cette étrangère avec qui il avait vécu, une femme à l'image de ces memsahibs européennes décrites par Somerset Maugham dans ses nouvelles, pleines de duplicité et de mystère. Peine perdue, la jeune femme n’avait noué aucune relation tangible et c’était comme si elle n’avait jamais existé. Peu à peu, sans qu'il le souhaitât, son image s'était effacée de sa mémoire, comme un dessin au crayon qui pâlit et disparaît.

Après plusieurs années d’une vie somnambulique à Singapour, Paul avait regagné la France et était reparti vivre chez sa mère qui tenait une petite auberge dans le Haut-Var. Aujourd'hui, je crois qu’il n’a plus qu’une passion : collectionner les papillons.

 

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      Une sculpture malaise à Pulau Tangah

(Photo ex-libris.over-blog.com, lundi 24 avril 2014)

 

 


 

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Published by Catheau - dans Nouvelles
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commentaires

Carole 08/05/2014 01:08

Un mystère jusqu'au bout, donc. Peut-être est-elle en effet devenue papillon. Tout bonheur n'est-il pas semblable aux papillons qui ne vivent que quelques jours ?

Catheau 09/05/2014 21:36



Oui, peut-être est-ce un avatar malais de Psyché. Merci pour ce joli commentaire.



mansfield 07/05/2014 21:41

Un très beau récit, on se promène dans l'île à vos côtés en côtoyant les habitants, en les regardant vivre, en observant la nature. Alors on est envoûté par l'histoire de cette sirène-papillon bien
mystérieuse... Lu jusqu'au bout sans lâcher prise, merci Catheau.

Catheau 09/05/2014 21:34



Sirène-papillon : quelle jolie définition pour mon personnage. Merci, Mansfield.



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