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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 20:13

 

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Causerie sur les poètes T'ang à la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 7 octobre 2014)


Dans le cadre de Lumières d’Asie, animation des Bibliothèques de l’Agglomération de Saumur pendant le mois d’octobre 2014, le mardi 7 octobre, la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur accueillait le poète et écrivain angevin Yves Leclair. Sur ma demande il avait  accepté de faire une causerie sur la Poésie antique chinoise. Ancienne collègue de travail d’Yves au Lycée Saint-Louis et fervente lectrice de son œuvre poétique, je suis heureuse d’avoir animé cette causerie avec lui.

Cette rencontre nous a ainsi donné l’opportunité de faire connaissance avec un poète aussi discret que lumineux, particulièrement à même d’évoquer ces vieux poètes chinois. Né à Martigné-Briand, Yves Leclair a fait des études de musique et de lettres. S’il s’est orienté vers la littérature après sa rencontre avec le poète Yves Bonnefoy, il a cependant gardé cette oreille musicale qui le rend sensible au son et au rythme et donne à son écriture poétique sa pulsation si particulière. Ne cherche-t-il pas à trouver « la justesse dans la dissonance », à « frôler la rupture du bord de l’harmonie » ? Il écrit : « Quand on pense être près de l’harmonie/ les dissonances paraissent plus grandes, / sont plus belles, peut-être, que ce vers/ quoi elles tendent… » (Prendre l’air).

A côté de son travail de création personnelle, publié aux éditions du Mercure de France, de la Table Ronde et, récemment, dans la collection blanche de Gallimard, Yves Leclair est aussi un grand passeur en poésie. Les enseignants en Lettres le savent bien, qui lisent ses nombreux articles critiques dans L’Ecole des Lettres. En 1987 et 1991, il a notamment publié les œuvres de Pierre-Albert Jourdan. C’est dans un ouvrage de ce dernier qu’il éprouva, ainsi qu’il le dit lui-même « le coup de foudre de l’œuvre poétique vraiment nourricière, le bonheur d’expression », avec « la petite phrase qui tape dans le mille, qui donne le goût de vivre, qui permet de lire le monde, sans mièvrerie, autrement que comme un aveugle. » L’écriture devient ainsi moyen de se découvrir. Et ce faisant, Yves Leclair, qui croit à la valeur initiatique du nom propre,  opère un retour à l’étymologie de son propre patronyme : le clair. « Le jour clair, c’est mon œil, mon souffle, mon esprit… » (Bâtons de randonnée).

Son œuvre poétique s’attache à débusquer dans la réalité la plus humble et la plus quotidienne « l’or du commun » (du nom de l’un de ses recueils) : « Je médite sur une expression familière, j’orpaille l’ordinaire, je tamise – l’or du commun » écrit-il. Elle se compose de journaux poétiques, de récits, d’ouvrages d’artiste, de nombreux essais et éditions critiques, de collaborations à des revues littéraires et à différents ouvrages (dictionnaires ou encyclopédies). Et, sa modestie dût-elle en souffrir, j’ajouterai qu’il a reçu le prix 2009 de poésie de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de Loire, pour l’ensemble de son œuvre et, cette année, le prix Alain Bosquet pour le cinquième tome de son journal poétique Cours s’il pleut.

Tout en étant professeur de Lettres, Yves Leclair poursuit en effet depuis les années 80 une œuvre de poète et d’essayiste, marquée par la lecture, le voyage et la contemplation. En disciple fidèle des vieux poètes chinois Li Po ou Po Chu yi, à la question : « Que fais-tu ? », ne répond-il pas : « Je contemple. Quelque chose d’autre se fait en moi. Je disparais dans le décor » ou encore : « Longue soirée d’hiver/ à la clarté des lampes/ l’angoisse se retourne/ en simple joie/ de n’être presque rien/ dans un recoin de l’univers » (L’or du commun).

Si Yves Leclair est l’interlocuteur idéal pour parler de la poésie chinoise classique, c’est parce qu’il l’a beaucoup lue. Il tient à préciser que cette lecture s’est faite dans des traductions et qu’il n’est pas sinologue. « L’ancienne poésie chinoise me sert de vademecum, écrit-il : je lis un poème et j’applique. C’est ma façon de pratiquer. »  Et ailleurs : « J’ai vécu beaucoup des poèmes T’ang que j’ai pu lire. Je me suis laissé prendre à leurs instants au-delà des mots, je me suis laissé aller à leur mondanité autre, si pleine de paix, de sérénité – comme la lumière de la neige irradie de quiétude en hiver une maison isolée. »

Il possède en effet bien des points communs avec certains des poètes de cette lointaine époque. Vous le découvrirez si vous lisez ses récits, Manuel de contemplation en montagne et Bâtons de randonnée ou encore son essai, Orient intime. Ces récits sont imprégnés de poésie chinoise. On le comprend quand les Pyrénées deviennent « Chine pyrénéenne », quand il songe au balai et au rire de Shih-Te le peintre, quand il invite le lecteur à contempler un saule, quand il « ouvre au hasard une anthologie du Tao poétique abandonnée sur la table de chevet, quand il aspire à être « Tel l’inagenda de Po-Yu-Chi. Oui, être à la page blanche », quand il est « fasciné ([il] ignore pourquoi) par une phrase qu’il se répète comme un mantra « dans la neige il y avait des bananiers » » et qui est le titre d’une œuvre de Wang Wei.

Yves Leclair est un grand admirateur de Lao-Tseu « qui signifie littéralement l’enfant vieux, celui qui joint les deux bouts, c’est-à-dire le savoir amer de la mort et l’étonnement de l’enfant, le couchant au levant du monde, Orient et Occident. » Pour le poète, il existe en chacun un Levant intime de l’Etre, un matin du monde et il part ainsi en pèlerinage en quête de cette lumière première. Dans orientation, explique Yves Leclair, il y a orient et l’Orient extrême, c’est bien l’intime. « Pour ma part, l’originalité consiste simplement à retrouver l’origine au fond de soi, à lever l’orient, c’est-à-dire le visage natal de ce monde […] le bouddhisme l’affirme aussi à sa façon : Lin-Tsi, le grand maître ancien du Chan, ne veut retrouver, sous l’apparence de ce qui affaire l’homme, que son visage originel. »

Grand lecteur de philosophie taoïste et bouddhiste, le poète mène une vie ordinaire revendiquée comme telle. « Le tout est de se tenir dans l’ordinaire et sans ses affaires », disait Lin-Tsi. Cette vie humble et quotidienne devient alors le lieu le plus secret, le plus obscur, propice à retrouver le Levant et la fraîcheur de l’Etre. « Tu veux revenir à la transparence ? Commence par te traverser ! C’est toi, l’obstacle ! » écrit-il dans Bâtons de randonnée. Yves Leclair aspire ainsi à « la remontée à la lumière ordinaire de notre seule clarté intérieure, essentielle, comme on tire un plein seau d’eau claire depuis l’abîme, depuis l’œil noir d’un puits ».

C’est avec une première question sur la vogue du haïku que cette causerie a débuté. On sait que cette forme brève pratiquée par les poètes japonais est souvent présentée comme la saisie d’un instant, sorte de « satori » ou « éveil ». Le poète est imaginé comme un être solitaire, se promenant dans la nature, tout en griffonnant à la hâte ses impressions fugaces. Pourtant dans Bâtons de randonnée, Yves Leclair nous rappelle que cette forme poétique est bien d’origine chinoise C’est en effet au philosophe et poète chinois Chuang Zi (Chuang Tseu) que Bashô (1644-1694), le maître japonais du genre, fait référence lorsqu’il écrit : « J’ai questionné/ sur le haïkai de Chine/ le papillon qui voltige. » Le haïku japonais est donc la forme codifiée définitive de la version chinoise, beaucoup plus ancienne. En ce qui concerne cette forme particulière, des points communs existent entre les deux civilisations : absence d’abstraction, de sentiments, poésie concrète, poésie des sens et non des idées. Yves Leclair a cependant précisé que les poètes chinois s’adonnent à une forme de contemplation qui s’inscrit bien davantage dans la durée. Cette forme de contemplation, qui se pratique généralement en position assise, est empreinte d’humilité, de sérénité dans une forme particulière de consentement au monde.

La poésie antique chinoise a connu son apogée sous la dynastie des T’ang (618-907) et celle des Sung (960-1279). Et Yves Leclair précise dans Bonnes Compagnies que ce sont justement Li Po et Po Chu yi, « vieux poètes chinois adeptes du tch’an qui [lui] ont appris, par l’exemple, à réconcilier méditation et vie quotidienne. » Il nous a donc expliqué que le tch’an (ou chân) est la transcription en mandarin du sanscrit dhyana, une forme de bouddhisme mahayana, née en Chine à partir du V° siècle. Le tch’an insiste sur la méditation, l’ « illumination intérieure », la contemplation. Il s’est répandu dans les autres pays asiatiques et on le connaît en Occident sous son nom japonais, le zen.

Grand lecteur de Laozi (Lao-Tseu), Yves Leclair a aussi évoqué le taoïsme (« enseignement de la Voie »), à la fois sagesse philosophique et cadre où s’expriment les croyances religieuses, courant majeur de la spiritualité universelle. Il nous a indiqué que ces poètes chinois, imprégnés du tch’an, étaient à la fois des musiciens, des peintres et des calligraphes. Pour eux, les mots, tout comme les lavis par exemple, sont des traces (Lin Tsi), et leur geste est quasiment religieux.

Yves Leclair nous a cependant bien précisé combien ces poètes sont éloignés de nous-mêmes et de notre système de pensée, marqué par l’individualisme et la prééminence de la personne, apport capital de la civilisation judéo-chrétienne. Cela est d’autant plus vrai pour certains de ces poètes marqués par le confucianisme, « enseignement des lettrés », qui accorde au corps social la primauté sur l’individu. « Le Maître rejetait absolument quatre choses : les idées en l’air, les dogmes, l’obstination, le Moi. »

Ensuite, il a été question du « fameux sac » de Li He (un poète T’ang tardif) dont Yves Leclair parle dans Bonnes Compagnies : « Il y jetait les poèmes que lui inspiraient ses promenades journalières et le soir, à la lumière bien blanche de la lune, il les triait en les jetant dans un autre sac. » L’occasion de préciser quelques caractéristiques de la belle écriture poétique chinoise. On sait que l’écriture occupe une place centrale dans la culture chinoise où lettré, écrivain, poète sont des termes équivalents. Fondé sur l’idéogramme, le mot chinois est invariable et monosyllabique. La souplesse, le laconisme, la calligraphie y jouent un rôle essentiel. Dans une langue tonale (combinaison de quatre tons), le poème chinois est avant tout rythme et chant.

Fait pour être dit, récité, psalmodié, chanté, le poème chinois et poème de son et de rythme autant que poème de mots et d’images. Le style ancien se caractérise par l’absence de contraintes, le réalisme et la satire. Quant au style moderne, il est soumis à des règles strictes et à un système complexe d’oppositions toniques. On peut qualifier ainsi la poésie des T’ang de « classique » puisqu’elle excelle dans les vers réguliers (shi), ordonnés en quatrains soit isolés, soit doublés en séquences de huit vers et qu’elle est marquée par l’équilibre. C’est à cette époque que s’est fixée la prosodie de cette poésie régulière, reposant sur un balancement d’oppositions toniques et exploitant aussi la symétrie sémantique,

Dans Manuel de contemplation en montagne, Yves Leclair évoquait ses pérégrinations dans une « Chine pyrénéenne » et il écrivait : « Dans mon balluchon, j’ai aussi emporté ma bibliothèque portative. » Il a ainsi présenté les quelques poètes qui la composent, en intercalant la lecture de poèmes. Li Po (701-762) est l’inspiré taoïste, ivre de nature, dans la tradition des Sept sages de la forêt de bambou, un bohème adonné au vin et aux femmes, génie spontané, libre et sauvage. On le qualifie souvent de romantique.

« Ruisseau clair, purifie le cœur

couleur de l’eau, pareille à nulle autre

[…]

Voir le fond, incomparable

homme marchant sur un miroir clair

oiseaux traversant un paravent […] »

Du Fu (712-770), le « saint de la poésie »,  est pour sa part un méditatif d’inclination confucianiste, qui exalte le destin douloureux de l’homme et sa grandeur. Très préoccupé des malheurs qui menacent la patrie et la dynastie, il est particulièrement attentif au sort malheureux des humbles. On pourrait parler de lui comme d’un poète « engagé ». D’une certaine manière, Li Po et Du Fu représentent les deux tendances de l’âme chinoise. Le premier exprimerait la tendance dionysiaque, tandis que le second est le tenant de l’orthodoxie confucianiste.

Wang Wei (699-759), de religion bouddhiste, fixe ses méditations dans des vers d’une grande simplicité. Musicien, il fut aussi célèbre par sa peinture.

« Un bruit de source,

son frais murmure,

un simple bruissement de bambous »

Po Chu Yi (772-846), surnommé « l’homme sans affaires » et moyen-ermite, déclare que son œuvre de quelque trois mille sept cent poèmes est la traduction de tout ce qu’il avait aimé, senti ou réalisé. Parfait lettré, il s’illustra dans tous les genres.

« D’abord je m’étonne, le couverture et

l’oreiller sont froids

puis je m’aperçois que la fenêtre est lumineuse

nuit profonde, le neige doit être abondante

de temps à autre, le bruit d’un bambou qui casse »

Sung Dung Po, alliant la philosophie à la poésie, Han Shan, « l’ermite de la montagne froide », témoignent encore de la grande variété de ces poètes chinois.

« de père et mère, un héritage, de quoi bien vivre

nul besoin d’envier champs et jardins des autres

ma femme tisse, tsa, tsa

mon fils joue avec sa bouche, ju, ju

me tape des mains, pressant les fleurs de danser

menton dans les paumes, j’écoute les oiseaux chanter

qui viendrait me blâmer, ou me féliciter ?

de temps à autre passe un bûcheron »

Tout en nous invitant à parfaire notre connaissance de ces poètes chinois en lisant l’Anthologie de la poésie classique chinoise de Paul Demiéville et l’académicien et poète François Cheng, Yves Leclair nous a indiqué quelques thèmes traditionnels : l’histoire (sagesse et satire), la nature (l’éternel et le périssable), les transports occasionnés par le vin, l’amour et l’amitié, l’amertume et la mélancolie, l’apologie de la vie érémitique. Il a encore évoqué les couleurs (le rouge et le blanc) et les nombreux motifs empruntés à la nature, qui donnent à cette poésie sa tonalité si particulière : le pin, les bambous, le saule, le pêcher, le prunier en fleurs, le singe, la grue, l’oie sauvage, la cigale, le papillon, la libellule…

Pour clore cette causerie passionnante, Yves Leclair a évoqué ceux qui ont fait connaître la poésie chinoise en Occident. Tout en soulignant le rôle non négligeable des missionnaires dans cette transmission, il a précisé que les premières traductions furent réalisées en 1860.  Il a insisté sur le rôle de la Beat generation : Allan Ginsberg effectua de nombreux voyages au Japon, en Chine, vécut dans les grottes hymalayennes et fut proche de Rinpoché, qui devient son gourou à partir de 1970 ; Kerouac se passionna pour la bouddhisme et Gary Snyders contribua à la propagation du bouddhisme zen aux Etats-Unis. Yves Leclair a de plus insisté sur le rôle du poète américain Thoreau , « le plus chinois des auteurs occidentaux : Walden ou la vie dans les bois n’est-ce pas d’une certaine manière un éloge de l’ « éveil » ? Et l’on n’aurait garde d’oublier non plus Claudel, Segalen, Saint-John Perse et Michaux qui permirent cette rencontre entre Orient et Occident.

Au terme de cette causerie qui nous a incités à lire ces poètes T’ang si méconnus, j’ai invité le public à lire les poèmes et les récits d’Yves Leclair. Avec eux, c’est bien son Orient intime (titre d’un de ses ouvrages) qu’il a lui-même découvert !

 

Les poèmes cités ci-dessus sont extraits des ouvrages d’Yves Leclair et ne sont pas ceux qui ont été lus.

 

 

 

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Published by Catheau - dans Dits de poètes
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commentaires

Susan17 11/11/2014 17:28

Voilà une rencontre bien intéressante et bonne photo de toi ! . Je te téléphonerai bientôt et bonne semaine à tous les deux . Je t'embrasse ,

Catheau 26/11/2014 07:56



Merci à toi de tes visites. Ce fut une belle renontre avec la poésie chinoise. A bientôt.



Martine 20/10/2014 04:28

Tout comme Carole, j'ai trouvé passionnant votre compte-rendu. Les images touchant à la nature me touchent profondément.
J'ignorais que le haïku, en fait, est d'origine chinoise.
Merci Catheau

Catheau 01/11/2014 17:11



C'est une poésie du quotidien, extrêmement simple, où le regard se fait contemplation et acceptation de ce qui est, mais sans fatalisme.



Carole 16/10/2014 00:57

Merci, Catheau, merci, c'était passionnant.

Catheau 01/11/2014 17:08



Merci de votre commentaire, chère Carole. C'était peut-être un sujet ardu mais Yves a l'art et la manière d'évoquer ces vieux poètes !



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