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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 22:33

 

 Anna_de_Noailles---Philip-Alexis-de-Laszlo-Laszlo.jpg

      Portrait d'Anna de Noailles par Philip-Alexis de Laszlô

 

Je voudrais faire avec une pâte de fleurs

De vers de langoureuse et glissante couleur,

Où la rose d’été, l’œillet et le troène

Répandraient leur arôme et leur douce migraine ;

 

Des vers plus odorants qu’un parterre en juin

Où l’on marche en posant sur son cœur une main,

Où, las de la lumière et des herbes trop belles,

On soupire en rêvant sous de larges ombrelles ;

 

Des vers qui soient pareils à nos premiers jardins,

Quand, remuant le sable et les cailloux, soudain

Le paon traînait le beau feuillage de sa queue

Près de la mauve molle et des bourraches bleues ;

 

Des vers toujours gluants de sucre et de liqueurs,

Comme le doux gosier des plus suaves fleurs,

Comme la patte aiguë et mince de l’abeille

Enduite de miel fin et de poudre vermeille,

 

Et comme le fruit chaud du tendre framboisier

Qu’étant petite enfant, mon âme, vous baisiez,

Car vous aimiez déjà les choses de la vie,

Le matin odorant, la pelouse ravie,

 

Les rosiers emplis d’ombre et d’insectes légers,

L’inexprimable odeur du divin oranger,

Avec le cœur penchant et le fervent malaise

De Sainte Catherine et de Sainte Thérèse…

 

Les Jardins, III, in Les Eblouissements, Anna de Noailles

 

 

Je feuillette souvent la vieille édition  jaune que je possède des Eblouissements d’Anna de Noailles, datée de 1928. Sur la page de garde, ma grand-mère a indiqué que ce recueil lui fut offert par mon père en 1941, alors qu’elle était réfugiée à Nantes. Je sais que mon aïeule aimait beaucoup les vers de celle qui posa pour van Dongen, Jacques-Emile Blanche ou Jean-Louis Forain.

Parlant de cette œuvre, Proust disait qu’elle recèle « un charme, un talisman qui tient aux doigts de l’ouvrier ». Dans ce poème justement, « Je voudrais faire avec une pâte de fleurs », qui est un dialogue avec elle-même (« vous baisiez », « vous aimiez »), la poétesse y livre son art poétique. On l’y retrouve tout entière, avec son amour fou de la nature et déjà cette inquiétude profonde qui ne cessera de la ronger, présente dans les deux derniers vers et l’emploi des points de suspension.  Elle y explique comment elle voudrait écrire des vers, telle une cuisinière poète qui utiliserait une rare « pâte de fleurs ».

Le poème est « enchanteur »- terme employé encore par Proust- par cette atmosphère début de siècle, où l’on imagine des femmes évanescentes et dolentes en proie à une rêverie vague (v .8), sous des « ombrelles », tandis que des paons délicats et élégants font la roue.

Anna de Noailles sollicite ici toutes les sensations de manière à ce qu’elles se muent en sentiments, ainsi que l’avait bien vu l’abbé Mugnier dans son Journal. La vue est présente avec les « mauves molles » et « les bourraches bleues », la « poudre vermeille » du cœur des fleurs ; le toucher est suggéré par la main posée sur le coeur, « la patte aiguë et mince de l’abeille », le baiser au « fruit chaud du tendre  framboisier » donné par la narratrice enfant, les « insectes légers » ; le goût est signifié à travers les aspects « gluants de sucre et de liqueurs » du pistil des fleurs ; l’odorat, le sens le plus sollicité, l’est grâce à l’évocation de « l’arôme de la rose d’été (reprise par « les rosiers »), l’œillet et le troène », le lexique des senteurs étant par ailleurs très présent (« répandraient », « arôme », « odorant » (deux occurrences) et le terme « odeur ») ; l’ouïe l’est enfin par la connotation du bruit des cailloux et celui du bourdonnement de « l’abeille ». C’est de toute cette matière merveilleuse et sensuelle que la poétesse voudrait confectionner ses « vers », le terme étant repris dans l’anaphore des deuxième, troisième et quatrième quatrains.

On perçoit l’ivresse exaltée que procure la beauté de ce jardin grâce à l’emploi des superlatifs et des termes mélioratifs : ici la migraine devient « douce », les vers sont « plus odorants qu’un parterre en juin », les herbes sont « trop belles », les ombrelles sont « larges », le gosier des fleurs est « doux », les fleurs sont « les plus suaves », la pelouse est « ravie », l’odeur de l’oranger est « inexprimable » et l’arbuste est lui-même qualifié de « divin ».

Le sentiment d’exaltation qu’Anna de Noailles éprouve est bien transcrit par cette écriture de la richesse et de l’excès. On y sent aussi l’intense nostalgie du paradis de l’enfance avec l’évocation des « premiers jardins », éden inoublié de la « petite enfant », et qui la modelèrent. On devine encore la précocité d’une « âme » sensible à la beauté du monde : « Car vous aimiez déjà les choses de la vie ». Pleine d’élan,  ne baisait-elle pas « déjà »le fruit du framboisier ?

Sans doute aimé-je aussi beaucoup ce poème panthéiste car il se clôt sur l’évocation de deux grandes saintes qui ont connu le mariage mystique : sainte Catherine d'Alexandrie (ma patronne !) et sainte Thérèse d’Avila, laissant subtilement entendre que l’extase est toujours liée au corps, à la sensation. Et dans la fin de ce poème, la comtesse de Noailles, noyée dans des effluves odoriférants, à la limite de la pâmoison et de l’asphyxie, « le cœur penchant », dans un « fervent malaise », m’apparaît bien comme une mystique, en épousailles avec la nature.

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Suzâme : un poème « coup de cœur »

 

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Published by Catheau - dans Jeudi en Poésie
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commentaires

valdy 18/11/2012 13:09

Qu'elle me touche, cette écriture terrestre, mystique et exaltée à la fois d'Anna. Cette poétesse qui mourut tragiquement, en romantique délaissée et délaissant ce corps désormais vain me
bouleverse toujours autant.
Merci Catheau, de lui rendre hommage avec tant de grâce.
PS : sur Ste Thérèse d'Avila, j'avais lu un article tout à fait passionnant dans un journal bien connu. Avez-vous déjà écrit sur elle ?
Bien cordialement,

Catheau 18/11/2012 14:45



Merci, Valdy, d'aimer aussi Anna de Noailles, si injustement oubliée. Je n'ai pas écrit sur Thérèse d'Avila mais j'ai en projet un texte sur une de mes grands-tantes, morte au Carmel, dans un
dolorisme exacerbé. Il faut que je m'attelle à ce texte. A bientôt sur votre beau blog.



Jeanmi 18/11/2012 09:45

Ce portrait est un miracle de grace et de beauté, elle me rappelle une certaine S. qui fut, en son temps la dame de mes pensées...

Catheau 18/11/2012 14:41



Un portrait qui, pour ma part, me fait penser à ma propre grand-mère, à peu près sa contemporaine, et d'une sensibilité extrême comme elle. Merci de votre venue ici.



chloé 17/11/2012 11:23

Un poème d'Anna De Noailles délicat où se mélangent de façon exquise, senteurs, saveurs et couleurs!Un beau tableau poétique et enchanteur comme dit si bien Proust dans lequel on retrouve bien la
touche personnelle et idéaliste de l'auteur ainsi que sa fascination pour la nature. Merci de ce partage que tu as joliment enrichi de tes explications. Chloé

Catheau 18/11/2012 14:39



Proust a même employé le mot de "génie" à son propos. Hommage d'un homme écrivain à une femme : assez rare pour être signalé ! A bientôt entre vos pages.



Suzâme 16/11/2012 21:27

Merci de partager ce poème dont je sens si bien la pâte moi, l'apprentie. Je ne le connaissais pas et j'ai honte de ne pas avoir un seul recueil de cette poétesse, virtuose des vers parfumés. Il
m'est arrivé d'en découvrir dans les anthologies que j'affectionne depuis l'adolescence. Et je me souviens de "L'inquiet désir". Et puis je suis si heureuse de lire votre regard sur les auteurs.
Bon week-end! Suzâme

Catheau 18/11/2012 14:38



J'aime d'autant plus ce poète que ma grand-mère l'affectionnait. En la lisant, je retrouve la sensitive exacerbée qu'était mon aïeule. Amitiés.



Jeanne Fadosi 16/11/2012 17:23

un beau poème de début d'été, exaltant les couleurs et les odeurs superbe et joyeux jusqu'à l'ivresse
belle fin de semaine

Catheau 18/11/2012 14:36



Un "langoureux vertige" comme seule la nature peut en donner. Merci, Jeanne.



Nounedeb 16/11/2012 13:05

Merci pour ce poème à la sensualité miroitante et retenue, et pour l'explication qui nous le fait encore mieux apprécier.

Catheau 18/11/2012 14:34



Une belle définition de l'écriture d'Anna de Noailles : merci à vous, Noune.



mansfield 16/11/2012 10:55

Je ressens ici une vraie similitude avec l'Aloès de Katherine Mansfield en ce début de XXème siècle, qui peut sembler désuet aujourd'hui mais qui reflète une sensibilité à fleur de peau que la
rudesse de la vie actuelle ne peut presque plus laisser s'épanouir. Merci Catheau.

Catheau 18/11/2012 14:33



Magie en effet de cet aloès qui ne fleurit que tous les cent ans. Merci, Mansfield, pour cet écho littéraire avec un auteur dont j'ai lu La Fête, il y a bien longtemps.



Martine 16/11/2012 08:16

Vous avez tout dit.
J'aime beaucoup Anna de Noaïlles. Un poète que ma mère m'a faite découvrir.
Merci pour ce régal de bon matin Catheau
Martine

Catheau 16/11/2012 10:52



Une pâte de fruits et de fleurs matinale, pour vous, chère Martine !



Carole 15/11/2012 23:41

Un poème-jardin.. Merci de nous le faire lire aussi attentivement.

Catheau 16/11/2012 10:58



Anna de Noailles possède cet art incomparable de se fondre dans la nature et les jardins qu'elle décrit. Elle me fait parfois penser à Colette dans cette approche du monde végétal.



Malika 15/11/2012 22:50

Très bonne soirée.

Catheau 16/11/2012 10:55



Merci, Malika. je m'endors avec ces vers en tête.



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