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4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 17:13

 

conlie

  La Pastorale de Conlie,

Romanin, vers 1930-1933

 

Jeudi 03 juin 2010, Laurence Piquet, dans son émission Un soir au musée, nous a permis de découvrir un aspect méconnu de Jean Moulin. Elle était en effet au Musée des Beaux-Arts de Quimper, dont le conservateur André Cariou présentait l’eau-forte de Romanin, intitulée La Pastorale de Conlie, acquise par le musée en 1975.

 

armor couverture du recueil

Couverture du recueil Armor de Tristan Corbière,

Editions Helleu, 1935,

Mémorial Leclerc, Musée Jean Moulin

 

Il s’agit d’une œuvre appartenant à une série de huit planches, intitulées Armor. Elle sont inspirées de poèmes du Breton Tristan Corbière (1845-1875), « poète maudit », célébré de manière posthume par Verlaine, et auteur d’un unique recueil Les Amours jaunes (1873). La Pastorale de Conlie rapporte « un des plus tragiques épisodes des relations entre la Bretagne et la République française », lors de la guerre de 1870. La gravure représente une fosse commune où s’entassent des corps décharnés d’hommes et de femmes, sur un horizon de croix de bois.

 

ristan Corbiere portrait

  Tristan Corbière

 

Or l’auteur de cette œuvre hallucinée n’est autre que Jean Moulin (1899-1913) alias Max, le fédérateur de la Résistance française. Il faut savoir en effet que, dès son plus jeune âge, le futur préfet se passionna pour le dessin. Au lycée déjà il faisait des croquis et des caricatures de son entourage. Pendant la Première Guerre mondiale, il réalise des dessins influencés par Poulbot. Très vite, en raison de ses fonctions officielles, il choisit un pseudonyme d’artiste, Romanin, du nom d’un château médiéval proche de Saint-Andiol où habite sa famille. En juillet 1922, il expose à Chambéry au Salon de la Société savoisienne des Beaux-Art : des pastels (Picadors), des croquis (Les habitués), des aquarelles (Des gosses et La Leçon de danse) et un dessin en noir à la plume (Les Vieilles). A cette occasion, il rencontre Jean Saint-Paul qui l’introduit dans la vie artistique parisienne. Son passage en Savoie marque un changement dans sa peinture : ses œuvres se colorent, le format s’agrandit, il se lance dans la satire, il aborde de nouveaux thèmes, la vie mondaine, la bohème de Montparnasse, les coulisses de Pigalle…

 

Les faméliques de Monparnasse, Encre de Chine Roamanin Mus

Les faméliques de Montparnasse, Romanin,

Encre de Chine, Musée des Beaux-Arts de Béziers

 

En janvier 1930, il est nommé sous-préfet à Châteaulin (1930-1933) et il aménage un atelier dans sa salle à manger. Il produit alors de nombreux dessins humoristiques. C’est à ce moment qu’il se lie d’amitié avec le poète Max  Jacob (dont il choisira le prénom « en Résistance »), qui l’initie aux courants artistiques les plus novateurs. Il fréquente de nombreux intellectuels, Charles Daniélou, Augustin Tuset. Saint-Pol-Roux surtout (au sort tragique), qu’il rencontre dans son château néo-gothique de Coecilian, qui sera envahi par les Allemands puis bombardé par les Anglais.

On ne sait lequel d’entre eux permit à Romanin de découvrir l’œuvre de Corbière ; toujours est-il qu’ils étaient tous convaincus « de l’importance et de l’originalité » du poète. Selon André Cariou, Jean Moulin a sans doute trouvé chez le poète « les mots qui traduisent le mieux, d’une manière souvent dramatique et violente, l’âme bretonne ». L’attachement de Jean Moulin à Corbière se concrétisera encore pendant la guerre 40. Devenu le grand résistant que l’on sait, il empruntera à l’auteur des Amours jaunes des vers qui lui permettront de coder ses messages à l’intention de Londres : « Prends pitié de la fille mère/ Du petit au bord du chemin[…] / Si quelqu’un leur jette la pierre/ Que la pierre se change en pain ! » (« La rapsode foraine »).

 

rapsode foraine romanin

Illustration pour "La rapsode foraine", Romanin

 

« La Pastorale de Conlie » est le dernier poème de la section « Armor ».  Le ton en est grave et pathétique, qui témoigne d’une infinie compassion pour les soldats bretons martyrs et d’un grand mépris pour les autorités politiques et militaires. Le titre s’explique par l’emploi de la métaphore filée qui fait des soldats des moutons affamés, réduits à manger l’herbe du camp :

« Nous allions mendier ; on nous envoyait paître :

Et… nous paissions à la fin ! »

C’est un texte engagé dont l’épisode fut rapporté à Corbière par son beau-frère Aimé Le Vacher, engagé volontaire. Nous sommes en octobre 1870, à Conlie, près du Mans, dans un camp qui doit servir à ravitailler la capitale. Soixante mille Bretons, parmi d’autres provinciaux, ont été levés par le partisan de la guerre à outrance contre les Prussiens, Gambetta, et y sont rassemblés. André Cariou précise qu’ils y furent « maintenus de force, comme si la République doutait de leur fidélité. » Loin de chez eux, démoralisés, les soldats meurent de la  fièvre typhoïde et de la variole dans le camp, devenu un véritable bourbier en raison des intempéries de l’hiver. Lors de la bataille du Mans, le 11 janvier 1871, sous-équipés et affaiblis, ils sont envoyés en première ligne et c’est une boucherie. La ville tombe aux mains de l’ennemi dès le premier assaut. Les Bretons survivants rentrent au pays sous les quolibets des Français.

La gravure de Romanin, qui date des années trente, est particulièrement frappante, avec son trait acéré et violent, « une eau-forte à la limite du soutenable » selon Didier Aubin. En effet, lorsqu’on la regarde, elle apparaît comme une vision prémonitoire des camps de la mort nazis, « une fulgurante prémonition » pour André Cariou, comme si celui qui allait devenir le chef de la Résistance avait eu le don de double vue.

 

jean moulin 2

 

En même temps, on ne peut s’empêcher bien évidemment de penser aux épisodes douloureux de la vie de ce préfet exemplaire. En juin 1940, il accomplit son premier acte de résistance, quand il est battu puis emprisonné par les nazis à Chartres, pour avoir refusé de signer une déclaration, selon laquelle un groupe de tirailleurs sénégalais de l’Armée française aurait commis des crimes graves. Après avoir tenté de se trancher la gorge avec un morceau de verre, il échappe à la mort de justesse puis est révoqué par Vichy en novembre 1940. On connaît bien sûr sa fin tragique après son arrestation à Calluire le 21 juin 1943, l’emprisonnement et la torture dans les geôles de Barbie à Lyon, la caricature de son bourreau sur la feuille tendue pour qu’il écrive un nom, sa mort enfin lors de son transfert en Allemagne, le 08 juillet 1943.

Devant cette eau-forte, réalisée par un « préfet, résistant et artiste clandestin », on entend aussi les mots vibrants de Malraux lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon : « […] Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. […] avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombés sous les crosse ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes ; avec la dernière femme morte à Ravensbrück […] Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle- nos frères dans l’ordre de la Nuit […] »

De Corbière à Malraux, en passant par Jean Moulin, dit Romanin, l’Art porte ici témoignage de l’horreur absolue de la guerre.

 

malraux

Discours d'André Malraux,

lors du transfert des cendres

de Jean Moulin au Panthéon,

19 décembre 1964

 

 

 

Sources :

 La Pastorale de Conlie : http://www.istorhabreiz.fr/spip.php?article11

http://www.corbiere.ville.morlaix.fr/tristan-corbiere/en-mots/

http://teleobs.nouvelobs.com/tv_programs/2010/6/3/chaine/France-5

http://www.ouest-france/actu/loisirsDet_-La-premonition-de-l-artiste-Jean-Moulin_

http://www.crrl.com.fr/archives/Jmoulin/2003/artiste/artiste.htm

Sur le recuei Armor : musée-beaux-arts.quimper.fr/htdocs/pgoeu1298.ht

 

 

 

 

Vendredi 04 juin 2010

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Télévision
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