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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 18:20

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Jeudi 05 janvier 2012, la première émission de l’année de La Grande Librairie accueillait Michel Onfray pour une biographie de Camus (L’ordre libertaire, La vie philosophique d’Albert Camus), Daryush Shayegan (La conscience métisse) et Rhity Panh pour L’Elimination, co-écrit avec Christophe Bataille. Sans nier l’intérêt des interventions des deux premiers écrivains, passionnantes certes, je voudrais retranscrire ici la teneur des dires de l’écrivain et réalisateur cambodgien, qui témoignait sur le génocide perpétré par les Khmers rouges. Onfray, Shayegan et Busnel l’ont écouté avec une intensité qui en disait long sur la résonance profonde que ses paroles avaient en eux.

François Busnel a dit l’intérêt majeur de cet ouvrage qu’il a comparé à Si c’est un homme de Primo Levi et au film Shoah de Claude Lanzmann. Par ailleurs, lundi 9 janvier 2012, France 3 diffusera un film de Rithy Panh, Duch, le maître des forges de l’enfer, qui a précédé l’écriture du livre. Il est le résultat des 300 heures passées du tête à tête entre l’écrivain et le maître du centre S21. Le film sortira en salle le 18 janvier 2012.

 Depuis Site 2 (1989) jusqu’à S21, la machine de mort khmère rouge (2004), le réalisateur n’ a cessé d’explorer ce génocide dans lequel, son père, sa mère, sa sœur, ses neveux et nièces de trois, cinq et sept ans, furent engloutis en quatre semaines. Exilé en France après l’horreur, Rhity Panh en adopte la langue et se tourne vers le cinéma. Il y réalise fictions et documentaires tirés de son vécu. J. Mandelbaum explique comment il renoua ainsi avec une culture avec laquelle il avait voulu rompre. Le cinéma deviendra cet outil de reconquête de lui-même et de l’histoire de son pays martyrisé.

François Busnel souligne d’abord que Rhity Panh ne retrace pas à la manière d’un historien ce qui fut l’un des plus grands crimes de masse du XX° siècle, la mise en œuvre d’une terrifiante machine de mort, qui fit 1,7 million de victimes, de 1975 à 1979. Agé alors de 13 ans, emporté par la folie des Khmers, il survécut dans des champs en étant déplacé régulièrement. Ne raconte-t-il pas tout ce qui lui passe par la tête, allant jusqu’à avouer son envie de tuer ?

Si Rhity Panh a attendu aussi longtemps pour écrire ce livre, c’est qu’il n’en a pas éprouvé plus tôt la nécessité et le film lui est antérieur. Dans celui-ci, il remémore sa rencontre avec Duch, le bourreau de S21. Cet homme est un ancien instituteur, cultivé, citant Vigny et Balzac en français. C’est ce même professeur de mathématiques qui fait un choix et qui bascule dans la destruction et dans la tuerie. L’écrivain ajoute que son père était aussi instituteur, qu’il citait aussi Prévert, qu’il parlait aussi le français mais qu’il choisit, quant à lui, de défendre la liberté.

Il précise encore qu’il ne raconte pas uniquement son histoire mais qu’il veut raconter aussi celle des autres, de tous ceux qui résistaient. Pour lui, la résistance est une vertu qui est transmise, elle résulte d’un apprentissage : « On ne se lève pas comme ça ! », ajoute-t-il. C’est en outre un hommage à son père, à ceux qui lui ont permis de s’en sortir alors qu’il était proche de la mort. Tous ces réseaux de solidarité, de micro-résistance, se sont mis en place de manière spontanée et, à plusieurs reprises, lui éviteront la mort.

De plus, Rhity Panh montre à quel point la destruction par les Khmers rouges passe par le langage et la confiscation du langage. Dans ce régime, il est interdit de penser, tout doit être équivalent, lisse. Si les slogans prennent l’apparence d’aphorismes de sages, ils lessivent le cerveau. En même temps, Rhity Panh fut sauvé par les mots. S’il n’avait pas su raconter des histoires, il aurait été abandonné dans les rizières où il serait mort d’épuisement. Apte à conter des histoires de sorcières, il fut placé aux cuisines. Possédant le talent de conter sans fin la même histoire, il racontait avec art le voyage d’Armstrong et d’Aldrin sur la lune. Mais quand il révéla que ces héros avaient été des Américains, il fut contraint de faire son autocritique ! Il faut donc user de la parole à bon escient et Rhity Panh reconnaît qu’il a mis beaucoup de temps à réapprendre à parler sa propre langue.

Dans cet ouvrage, les mots sont choisis et l’auteur dit ne pas aimer le mot « traumatisme », qu’on ne cesse d’utiliser. Pour lui le génocide, c’est essentiellement le chagrin sans fin. Et pourquoi parler de banalité du mal ? Il existe aussi une banalité du bien : sous les Khmers, il y avait aussi des gens qui pratiquaient le bien, des gens qui résistaient, faisaient des gestes qui pouvaient leur coûter la vie. Ce livre lui a permis de continuer le travail de son père, de transmettre, d’éduquer,  de partager. Il importe de pratiquer le partage et Rithy Panh regrette que Camus soit mort trop tôt. S’il n’avait pas eu cet accident de voiture, il aurait peut-être rendu un peu de dignité à la pensée. En effet, entre 1975 et 1979, ils ont été bien peu nombreux ceux qui ont critiqué les crimes des Khmers rouges. Beaucoup même les ont salués, y compris des intellectuels qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé ! Après Camus qui sut dire ce qu’il avait à dire sur la torture et le terrorisme, comment se fait-il qu’on n’entende aucune voix quelques années plus tard, alors que ces crimes se reproduisent de manière massive ?

Michel Onfray souligne ici qu’il est évident que ceux qui sont dans la sauvagerie n’écoutent pas les leçons des philosophes. Mais, parmi ceux-ci, il en est qui ne sont pas audibles et d’autres qui vont dans le sens de la violence. Selon lui, Sartre a été un pousse-au-crime et il y en a eu pas mal d’autres, comme Badiou qui pensait que « tout ça faisait partie de l’histoire ». La justification de leur attitude est toute théorique. Selon la dialectique de Hegel, après un premier temps vient un temps de négation qui prépare autre chose… les camps, la torture sont ce moment négatif qui prépare du positif. Il faut du sang mais il est là pour le paradis demain ! Mais c’est le sang aujourd’hui et le paradis jamais demain…

François Busnel ajoute à ce propos que ces philosophes et les Etats anglo-saxons ont prêté la main à cette horreur. Le Kampuchea démocratique n’a-t-il pas été représenté à l’ONU jusqu’en 1991 ? A 18 ans, résidant alors à Grenoble, Rithy Panh a écrit au Secrétaire général de l’ONU pour lui dire ce qui se passait dans son pays ; il ne reçut ni réponse, ni accusé de réception. Faut-il s’en étonner quand on sait qu’à cette époque, en 1981, le Secrétaire général de l’ONU s’appelait Kurt Waldheim ? Le comble est qu’après la signature des accords de paix, patronnés par l’ONU et le monde entier, on a fait revenir les Khmer rouges, sans jamais prononcer la moindre phrase sur le génocide. Ainsi l’écrivain considère que c’est son travail de revenir sur cette époque, sur la mémoire afin de rendre accessible la lecture de l’Histoire.

Avec cet ouvrage, il dit ne pas rechercher la vérité mais la parole. En effet, il affirme que, dans un génocide, la vérité, il ne sait pas ce que c’est, c’est tellement vaste… et il en va de même pour la justice. Mais qu’on puisse exprimer ce qui s’est passé par la parole, c’est capital. Dire les actes, c’est important pour les victimes. Il faut pouvoir répondre aux enfants nés après le régime Khmer rouge, qui demandent à ceux qui sont dans l’incapacité de répondre pourquoi le grand-père est mort. Car ce n’est pas évident de raconter qu’on a été obligé de manger des racines et des peaux de vaches pour survivre ; ce n’est pas normal, c’est douloureux  pour un être humain, on n’en a pas envie. Il faut pouvoir dire aux enfants que le grand-père n’a pas commis le mal. Il y a donc une nécessité impérieuse à retrouver la parole : c’est absolument vital.

François Busnel fait encore remarquer que cet ouvrage brise certains tabous.  Il évoque en s’excusant les scènes de torture à la limite du soutenable, la famine, les nourrissons projetés contre les arbres devant leurs parents, les viols,  les femmes qu’on laisse se vider de leur sang. Il rappelle cette phrase de l’auteur : « J’en parle, mais qu’on ne me dise pas que je suis un voyeur, je travaille sur les faits. »

A cela Rithy Panh répond qu’en parler ainsi, c’est faire le catalogue du musée des horreurs.  Ce qu’il cherche à montrer, c’est qu’il y a des idéologies destructrices derrière ces événements. Et ceux qui disent que le mal est banal, qu’il est en chaque homme, ce sont les mêmes qui rentrent tranquillement chez eux le soir pour souper. Mais c’est nous, dit-il avec force, qui avons dû endurer cette histoire. Duch le bourreau a fait un choix quand il a monté le camp M13. A ce moment-là, il a torturé des gens pour la première fois pour avoir des réponses, des confessions. Puis il s’est demandé s’il pouvait considérer ces aveux comme la vérité. Ses chefs lui ont dit : « On s’en fout ! Tu te débrouilles ! » C’est là qu’il a fait son choix, qu’il a enlevé la partie humaine de l’idéologie et n’a conservé que l’idée pure, intellectuelle. Il a appliqué alors le communisme intégral à la manière d’un professeur de mathématiques. Chez Duch, un plus un égale deux. Chez les gens qui s’aiment, un plus un peut être égal à un. Chez lui, jamais !

Dans le face à face avec le bourreau que rappelle Rithy Panh, il n’y a pas de conscience. La relation à l’autre passe par l’autorité, la soumission et les cris. Et quand le réalisateur lui demandera la différence entre devoir et mission ou encore ce qu’est une obligation morale, il hésitera. En fait, il ne comprend pas la question de son interlocuteur.

Ou il comprend mais il ne veut rien reconnaître. Il est comme ces intellectuels enfermés dans leurs concepts. Ainsi Rithy Panh explique que, quand il lit et relit les phrases d’Alain Badiou, il ne comprend pas ce qu’il raconte. Il veut bien qu’on débatte des drames mais il faut qu’il comprenne quelque chose. Et pour lui, Noam Chomsky, brillant intellectuel, « ne dit que des conneries ». « Il faut  qu’ils viennent voir », ajoute-t-il.

En s’excusant de s’énerver- on le ferait à moins- Rithy Panh souligne avec émotion qu’il s’agit de la vie des gens. « Traverser un génocide, vous ne pouvez pas savoir ce que c’est, c’est pire qu’une bombe nucléaire. Il faut reconstituer tout, retrouver tout, apprendre à rire, à goûter, à reconnaître la nourriture, le sens du bonheur, le sens de l’amour. »  Et après, c’est compliqué mais ce n’est pas grave si on se trompe ; on réfléchit, on écrit des textes, « un cerveau, ça sert à ça », mais on ne peut pas vouloir avoir encore raison vingt ou trente ans après !

Une des questions essentielles du livre c’est de savoir comment un homme devient un criminel de masse. Après les films qu’il a tournés et les livres qu’il a écrits, Riythy Panh reconnaît qu’il ne sait pas et qu’il continue à chercher. Il a conscience qu’il ne possèdera jamais la vérité mais il éprouve la nécessité de ce travail-là. Peut-être que s’il atteint «un petit pas de vérité », il sera pacifié. Il n’est pas certain non plus que le travail de mémoire le soulage et c’est pour cela qu’il respecte infiniment ceux qui ne parviennent pas à parler. On ne peut dire qu’ils oublient, c’est tellement plus complexe que cela !

Une illustration de la complexité extrême de ce livre se trouve à la page 281, quand Rithy Panh raconte que l’espace d’un instant, il a failli devenir un tueur.  En 1979, lors de la chute des Khmers, n’avait-il pas eu le projet d’exécuter un cadre du parti ? Il a fait un autre choix que celui de tuer avec une machette : « Quand on perd son humanité, on raisonne ainsi. » N’est pas bourreau qui veut. Il y a ce que les autres vous transmettent, votre père, vos amis, cette bonté. Non, l’homme n’est pas né mauvais. Il peut y avoir du mal en l’homme, mais il est aussi né bon. On devient bourreau, on ne naît pas bourreau. Cette petite chose que les autres vous ont transmise vous empêche de le devenir.  Duch voulait devenir poète mais il ne sera jamais poète ;  il ne comprendra jamais Alfred de Vigny parce que c’est un bourreau.

Enfin, Rithy Panh souhaite que l’on cesse de s’apitoyer sur les bourreaux, ainsi qu’il l’a lu dans nombre d’ouvrages récents. Le bourreau n’est pas silencieux. En plus il rit, il rit et il parle beaucoup ; toutes les paroles du bourreau, c’est en vue de l’effacement. Son seul but, c’est d’effacer. Et contre l’effacement, il y a le livre de Rithy Panh.

Ainsi, à l’occasion de cette première émission de l’année, François Busnel nous a donné l’occasion d’entendre le témoignage digne et bouleversant d’un homme qui, à travers les pires horreurs, a su mettre en pratique la phrase de Camus dans Le premier homme : « Un homme, ça s’empêche. »

 

A lire :

L’Elimination, Rithy Panh et Christophe Bataille, Grasset, à paraître le 11 janvier 2012

A voir :

Duch, le maître des forges de l'enfer, lundi 09 janvier 2012, 23.00 sur F3

 

 


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commentaires

ellerium 12/01/2012 10:32

j'ai juste vu un partie de l'émission mais c'est un livre que je veux lire un jour. Depuis que j'ai lu Au delà du ciel par Laurence Picq, il y a quelques années quand même, je m'intéresse à cette
période qu'a vécu le Cambodge

Catheau 15/01/2012 15:25



Une période tragique sur laquelle Rithy Panh nous informe avec une forme de sagesse toute orientale, non dénuée de passion.



Nounedeb 10/01/2012 13:57

J'ai regardé moi aussi cette émission, et je m'en veux beaucoup d'avoir fait une erreur de manipulation qui a annulé l'enregistrement du documentaire de Rithy Panh, que j'avais programmé.

Catheau 10/01/2012 15:15



Dommage, Noune. Sans doute, le film est-il rediffusé. Amitiés.



Lenaïg 10/01/2012 10:36

Bonjour Catheau. J'ai vu aussi la Grande librairie ce soir-là et une partie du reportage de Rithy Panh la nuit dernière. Merci beaucoup pour ton article très intéressant et détaillé, même
exhaustif. Belle conclusion.

Catheau 10/01/2012 15:12



Je l'ai enregistré et m'apprête à le regarder. A bientôt, chez vous, Lenaïg.



domsaum 10/01/2012 10:29

Merci Catheau. Je n'ai pas pu voir "Duch, le maître de forges de l'enfer" hier soir, j'attends le cinéma.

Catheau 10/01/2012 15:11



Un film à voir, un livre à lire, une tragédie de notre siècle. A bientôt, Dominique.



Monelle 09/01/2012 21:27

Bonsoir, je viens de lire, avec beaucoup d'attention, le résumé de cette émission qui m'a permis d'apprendre beaucoup de choses. Merci de ce partage !
Bonne soirée
Monelle

Catheau 10/01/2012 15:09



Une émission passionnante... et émouvante avec la présence de Rithy Panh.



libre necessite 09/01/2012 20:43

J'ai entendu Michel Onfray sur france Inter se défouler sur Sartre, expliquant combien Camus avait souffert de sa proximité.
Pour ma part , j'apprécie Noam Comsky et norman Baillargeon.
Bises Dan

libre necessite 09/01/2012 20:42

J'ai entendu Michel Onfray sur france Inter se défouler sur Sartre, expliquant combien Camus avait souffert de sa proximité.
Pour ma part , j'apprécie Noam Comsky et norman Baillargeon.
Bises Dan

Catheau 10/01/2012 15:07



"Des chimères nues, des idées libres, de la rage crue", tel est Onfray. On l'aime ou on le déteste !



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