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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 22:27

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Lorsque je suis chez ma fille à Paris dans le XV°, j’aime bien aller au cinéma Le Chaplin, rue Péclet, à deux pas de chez elle. C’est ainsi que le vendredi 2 mai 2014, de retour de Singapour, et par un temps pluvieux, je suis allée voir le dernier film de Patrice Leconte, Une promesse, adaptée de la longue nouvelle de Stefan Zweig, Le Voyage dans le passé.  

Pour moi, Zweig, ce sont les lectures de mon adolescence, ses grandes biographies et notamment celle de Marie-Antoinette. C’est aussi Le Joueur d’échecs, étudié avec passion avec mes élèves de Terminale L. Et ce sont surtout ses merveilleuses nouvelles qui expriment si parfaitement, dans une langue classique impeccable, l’amour et le désamour.

La nouvelle Le Voyage dans le passé (Reise in die Vergangenheit) ne fut connue longtemps que sous forme de fragment, intégré à un recueil collectif paru à Vienne en 1929. Plus tard, Knut Beck, éditeur chez S. Fischer Verlag, découvre dans les archives d’Atrium Press, à Londres, un tapuscrit de 41 pages, annotées de la main de Zweig. C’était la nouvelle, raturée certes, mais achevée, avec son titre actuel. Cette version sera éditée en 1976 et Baptiste Touverey en proposera une traduction française chez Grasset, en 2008.

L’intrigue en est simplissime : neuf ans après leur dernière rencontre, un homme et une femme se retrouvent et, à travers ces deux personnages, Zweig se demande si le désir résiste au temps. C’est Jérôme Tonnerre, ami du réalisateur et co-scénariste du film, qui a conseillé à Patrice Leconte de lire cette œuvre brève. Le réalisateur explique ainsi sa décision d’en faire un film : « Le roman véhiculait des sentiments, des émotions qui me touchaient infiniment : rien de plus troublant que cette histoire de désir amoureux face au temps […] L’idée de se déclarer et de se promettre de s’appartenir plus tard avait quelque chose de vertigineux. »

La nouvelle de Zweig présente le trio des personnages principaux de manière anonyme. Le jeune homme pauvre animé d’une volonté farouche de réussir est un « il », à qui Leconte a donné le nom de Friederich Zeitz (Richard Madden). Le directeur des aciéries, qui le prend sous sa protection et lui accorde sa confiance, est présenté comme le célèbre Conseiller G.; il devient Karl Hoffmeister (Alan Rickman) dans le film. Enfin, la jeune femme de ce dernier (« elle » dans la nouvelle), et dont s’éprend le jeune homme, s’appelle Lotte Hoffmeister (Rebecca Hall).

D'une nouvelle épurée d'une cinquantaine de pages, le réalisateur français a fait un film d'un peu moins d'une heure et demie. Il a notamment étoffé toute la partie qui présente l'ascension du jeune secrétaire particulier en donnant à chacun des trois personnages une personnalité bien réelle que les comédiens anglais ont investie avec charme et conviction. Dans la nouvelle, en effet, c'est plutôt sur le séjour de Zeitz au Brésil que s'attarde l'auteur. Patrice Leconte a ainsi développé la psychologie du Conseiller G. en en faisant un homme très amoureux de sa femme et qui souffre en silence. On peut cependant se demander s'il n'en fait pas le deux ex machina de cette histoire amoureuse, ce que viendraient confirmer ses paroles lors de son agonie. Il semble dire en effet qu'au début il avait souhaité que Lotte s'éprenne de Zeitz mais qu'ensuite il n'a pu supporter cette idée. La Lotte de Leconte est assez fidèle à la jeune femme telle qu'elle apparaît dans la nouvelle : simple, naturelle, cordiale, sereine, tout en délicatesse et en franchise, telle cette"madone bourgeoise avec des airs de nonne", imaginée par Zweig.

Patrice Leconte a de plus changé l’ordre de la narration initiale. La nouvelle commence ainsi par les retrouvailles de Zeitz et de Lotte Hoffmeister après les neuf ans de leur séparation (Zeitz, envoyé au Brésil pour deux ans afin de superviser l’extraction du manganèse, y demeurera neuf ans à cause de  la Guerre 14). C’est une narration rétrospective, un « voyage dans le passé », qui rappelle les événements d’autrefois et le déclenchement de la Guerre 14 qui a désunis les deux amoureux. Le réalisateur a préféré un déroulement chronologique qui permet au spectateur de suivre l’entrée progressive du jeune employé dans l’intimité de la famille Hoffmeister, son départ pour le Brésil et ses retrouvailles avec la femme aimée.

Pour Patrice Leconte, ces modifications-là ne nuisent en rien à l’histoire en elle-même et il s’en explique en ces termes : «  J’ai respecté l’esprit de Zweig et j’ai gardé les mêmes enjeux émotionnels, mais adapter une œuvre, c’est l’adopter. » Mais le réalisateur est allé plus loin, ce me semble, en modifiant l’extrême fin de la nouvelle et en en changeant « les dix dernières secondes ». Il précise qu’il souhaitait en effet « plus de lumière, plus d’espoir », et que, contrairement au pessimiste écrivain autrichien, il aspirait à affirmer que « oui, le désir résiste au temps » et à proposer  « une petite éclaircie sentimentale, peut-être ».

Pour ma part, je regrette pourtant cette ultime inflexion qui, selon moi, trahit justement l’esprit de la nouvelle. Celle-ci est en effet placée sous le patronage du saturnien Verlaine puisque deux vers de son célèbre « Colloque sentimental » sont évoqués (de manière inexacte d’ailleurs) par Zeitz lors des retrouvailles avec Lotte :

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux spectres cherchent le passé (« ont évoqué le passé »)

une promesse 2

Le héros se remémore alors avec fulgurance ces vers que Lotte « lui avait lu[s] dans sa chambre ». En lisant la nouvelle, on comprend que ces vers sont la clé de leur histoire. On lit en effet : « Et dans un frisson, il perçut soudain, effrayé, le sens de cette révélation ; ces paroles étaient prémonitoires : n’étaient-ils pas eux-mêmes ces ombres qui cherchaient le passé et adressaient de sourdes questions à un autrefois qui n’existait plus, des ombres, des ombres qui voulaient devenir vivantes et n’y parvenaient plus, car ni elle ni lui n’étaient plus les mêmes et ils se cherchaient pourtant, en vain, se fuyant et s’immobilisant, efforts sans consistance et sans vigueur, comme ces noirs fantômes, devant eux ? » On ne saurait dire avec plus de force la mort de l’amour provoquée par le passage du temps.

Ce bémol souligné, je dois dire que j’ai beaucoup aimé ce film qui joue davantage sur les silences et les non-dits que sur les mots et les dialogues. Leconte exprime sa satisfaction d'avoir tourné un film « dans lequel les silences sont autant d’importance que les mots, un film peu bavard, mais où tout est dit ». Les comédiens jouent beaucoup sur les regards et les gestes les plus infimes. C’est ainsi Hoffmeister, debout et solitaire derrière la fenêtre, qui regarde longuement son jeune protégé, sa femme et son fils jouer gaiement à « Un, deux, trois, soleil » dans le jardin. C’est la manière qu’il a de dire à Zeitz, alors que tous les deux écoutent la jeune femme jouer au piano : « C’est bouleversant, n’est-ce pas ? » ou bien encore : « Vous vous occupez de toute la famille… »  Ce sont les longs regards appuyés de Zeitz sur la nuque fragile de Lotte lorsqu’il l’accompagne au théâtre, ou encore le moment bouleversant où il abandonne son visage sur les touches du piano que les doigts de la jeune femme ont caressées. C’est la délicatesse de la jeune femme qui place dans la chambre du protégé de son mari une petite toile dont elle lui a dit qu’elle l’aimait particulièrement ; lors de son absence pendant la guerre, ce sont encore les moments où elle retourne dans sa chambre à lui et effleure l’oreiller où reposait sa tête.

La réussite de ce film subtil et attachant tient, je le crois, au jeu nuancé et précis des comédiens anglais choisis par Patrice Leconte. (L’anglais, langue universelle, a semblé ici par ailleurs plus adapté que l’allemand que Leconte ne parle pas.) Il avoue que cela a été "merveilleux" de travailler avec eux.

Alan Rickman, dont Leconte connaissait la réputation, incarne impeccablement ce vieil industriel que ses forces abandonnent peu à peu et qui accorde sa confiance à un jeune homme pauvre à qui il donne sa chance. Epris de sa très jeune femme, il comprend vite que celle-ci est attirée par son protégé et l'acteur anglais joue cela avec beaucoup de pénétration et de subtilité.

Richard Madden, héros de Game  of Thrones, tire son épingle du jeu en interprétant son personnage, qui est en quelque sorte un avatar du héros balzacien, sans le cynisme cependant. On perçoit bien chez lui cette honte des origines humbles, cette angoisse de ne pas être à sa place, cette volonté farouche d’être à la hauteur malgré la simplicité de ses vêtements, ce désir de réussite afin d’échapper à sa condition. L'ambivalence de ses sentiments s'exprime pourtant lorsqu'il descend de la voiture avec chauffeur (qui le mène à ses bureaux) pour se mêler aux ouvriers des aciéries et entrer dans l'usine à leurs côtés. A cet égard, Leconte a rajouté le personnage d’une jeune cousette, amoureuse de Zeitz, que celui-ci traite assez rudement.

Rebecca Hall est, pour sa part, la « lumière du film ». Très attaché à la lumière, le metteur en scène a souhaité que, dans l’obscurité de la maison de Karl Hoffmeister où tout est sombre, le seul rayon de soleil du lieu vienne de sa jeune épouse Lotte ». Alors qu’au départ, il n’était pas du tout certain qu’elle serait [sa] Charlotte, lorsqu’il l’a vue « coiffée, maquillée et en costume », il a compris qu’ « elle incarnait alors son personnage avec une sensibilité folle ». Tout en douceur, en retenue, en fragilité, en tendresse, mais aussi en gaieté, elle est un personnage particulièrement émouvant dans sa fidélité et sa générosité.

Un des enjeux de ce film est en outre de « filmer l’absence » et Patrice Leconte reconnaît que « filmer le manque, [est] sans doute plus difficile » mais que cela le touche davantage. Ce qui l’intéresse, c’est justement cela, ce qui est ténu, la retenue, « le fait de communiquer des sentiments forts en ne montrant pas trop les choses ». Dans un monde où tout va trop vite, l’amour comme le désamour, il a aimé filmer cette histoire « qui pourrait paraître démodée » mais qui ne l’est nullement. Selon lui, « s’appartenir trop vite n’est pas forcément épanouissant et en tout cas, ce n’est pas romanesque ». Il considère ainsi que la sentimentalité décrite par Zweig est bien universelle et intemporelle.

A la fin du film (et de la nouvelle), Friedrich Zeitz et Lotte Hoffmeister retournent à Heidelberg, ville où ils avaient connu autrefois des instants de bonheur volés, en compagnie du fils de Lotte, un petit garçon de onze ans. Ils y sont assaillis par une manifestation rassemblant des hommes à l’allure militaire, de vieux généraux couverts de décoration, toute une jeunesse  « portant   à la verticale, avec une raideur athlétique, des drapeaux gigantesques, têtes de mort, croix gammées, vieilles bannières de l’Empire… » Le héros comprend alors sans vraiment se l’avouer que les braises de la guerre qui a mis fin à leur amour sont prêtes à être ravivées : « C’était comme si quelque chose de tendre et d’harmonieux se brisait en lui au contact de l’impétueux grondement de la réalité qui s’avançait avec fracas. »

Certes si l’intrigue se déroule entre 1912 et 1921, si la Première Guerre Mondiale est la cause de la séparation des deux protagonistes, ni la nouvelle de Zweig ni le film de Leconte n’ont pourtant pour sujet la montée du conflit : « Je ne voulais pas que cette guerre qui, en 1912, grondait comme un très mauvais orage, prenne le pas sur ce qui me semblait être le plus important : les sentiments qui unissent les deux personnages. Ils évoluent dans une bulle sentimentale qui semble les anesthésier de tous les événements extérieurs. » En même temps, le choix que fait le réalisateur, au début du film, de montrer le feu en fusion des aciéries (qui contribueront à forger les canons guerriers) me semble significatif de cette place accordée à la guerre.

On reconnaîtra qu’avec la Guerre de 14 en toile de fond de sa nouvelle, Zweig laisse transparaître ses opinions pacifistes et son horreur devant la montée du nazisme. Quand on sait que la disparition du monde qui fut le sien, le "monde d'hier", se poursuivra avec la Seconde Guerre Mondiale et qu’il se suicida en 1942 lors de son exil au Brésil, la séparation inéluctable des deux amoureux à cause de la guerre prend une résonance toute particulière. N'est-elle pas en quelque sorte la métaphore de la fin du monde d'autrefois ? C’est aussi pour cette raison que l’infléchissement donné à l’adaptation filmée de la nouvelle me semble regrettable.

Il n'en demeure pas moins que, d'une nouvelle marquée au sceau d’un désenchantement viscéral (conforté par l’allusion aux deux spectres du poème de Verlaine), Patrice Leconte a réalisé un film tout à la fois fidèle et personnel. Dans une forme classique, le lecteur cinéaste, "sans rien qui pèse ou qui pose", nous propose ici sa propre réflexion sur la disparition d'un monde, sur l’amour et ses vibrations, sur l’usure du temps, tout en y ajoutant sa petite note d’espoir.

 

Sources :

Le Voyage dans le passé, Stefan Zweig, Le Livre de poche n°31718

Le site Allo-Ciné

Rencontre avec Patrice Leconte, 14 avril 2014, Allo-Ciné

LaDepeche.fr, interview de Patrice Leconte, par N. Clodi

 

Crédit Photos :

Allo-Ciné


 

 

 


 

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Published by Catheau - dans Cinéma
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commentaires

Carole 19/05/2014 16:02

Très intéressante présentation, vraiment précise et argumentée (comme toujours). J'avais beaucoup aimé lire cette nouvelle à sa parution en français, il y a quelques années.

Catheau 20/05/2014 07:14



Merci, Carole. On ne se lasse pas de lire et de relire Zweig.



mansfield 18/05/2014 10:35

Merci Catheau pour cet exposé tout aussi subtil que peuvent l'être le livre et le film. Je pense comme vous que la fin voulue par Zweig avait un sens plus profond, mais il y une touche de modernité
dans ce regard optimiste.
Dans un autre registre mais pour rappeler les non dits et ce qui paraît inéluctable, avec le jeu des silences, des regards, les gestes avortés je pense à "Un coeur en hiver" de Claude Sautet. Bien
que Emmanuelle Béart dans ce film cherche à tout pris à comprendre et à expliquer face à un Daniel Auteuil mutique. J'ai plaisir à lire des livres ou à regarder des films dans lesquels l'amour est
contrarié et prend le temps de s'épanouir ou de s'éteindre dans les gestes, les attitudes ou les silences. Merci à vous.

Catheau 20/05/2014 07:13



Merci, Mansfield, de votre long commentaire. Je crois en effet que "Un coeur en hiver" est un subtil point d'orgue à l'oeuvre de Claude Sautet, qui a donné au cinéma de beaux portraits de femme.



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