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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 18:44

  le maître et marguerite wassily kandinskyLe Maître et Marguerite, Wassily Kandinsky

 

Le 28 mars 1930, l’écrivain Mikhaïl Afanassiévich Boulgakov qui, à partir de 1927, subira de manière ininterrompue les foudres de la censure stalinienne, écrit une lettre désespérée au gouvernement de l’URSS. Considéré comme le rejeton d’ « une engeance néo-bourgeoise », et comme « un écrivain qui farfouille dans des tas d’ordures pourries », il y déclare notamment : « Je vous prie de vous souvenir qu’être mis dans l’impossibilité d’écrire revient pour moi à être enterré vivant. » Suite à ce courrier, le 18 avril 1930, Staline en personne téléphonera à l’écrivain et lui proposera  un poste d’assistant- metteur en scène au Théâtre d’Art et de consultant au TRAM (Théâtre de la jeunesse ouvrière). Dès lors, l’écrivain s’efforcera de poursuivre son œuvre, mais il demeurera toute son existence un auteur « empêché » d’écrire.

Ce qui deviendra son chef-d’œuvre, Le Maître et Marguerite, son « roman sur le Diable », connaîtra la destruction de sa propre initiative, le 12 octobre 1933, et six rédactions successives. Le 13 février 1940, presque aveugle, il en dictera les dernières corrections à son épouse, mettant ainsi la dernière main à une entreprise, commencée à la fin de l’année 1928. Quelques jours avant de mourir, ne s’était-il pas levé en pleine nuit afin de s’assurer que l’on n’était pas venu saisir son manuscrit ?

Ce grand roman est en effet la revanche posthume de Boulgakov sur un régime qui mit les écrivains aux ordres et créa une littérature sous contrôle. Revisitant à sa manière le supplice du Christ, le mythe de Faust et la littérature classique russe, l’écrivain de Kiev écrit une œuvre d’une originalité incomparable, véritable réquisitoire contre le régime stalinien qui interdit à l’artiste de créer.

L’intrigue complexe mêle les agissements diaboliques d’un certain Woland et de son « train » dans le Moscou des années 1930, le récit de la condamnation à mort de Yeshoua Ha-Nozri par Ponce Pilate, et l’histoire d’amour du Maître et de Marguerite, avatar de la Gretchen de Goethe. Par le biais de cette structure, dans laquelle l’histoire du philosophe errant de Judée est rapportée sous la forme d’un récit de Woland, d’un rêve du poète Biezdomny et du roman du Maître lui-même, Boulgakov instaure une vertigineuse mise en abyme, dans laquelle les différents personnages masculins se superposent et s’interpénètrent. Le Maître, qui a les caractéristiques physiques de Gogol, et dont l’oeuvre est vilipendée par la critique, devient l’image de Yeshoua condamné à mort. Ponce Pilate, à l’origine de la condamnation, annonce le pouvoir arbitraire de Staline,  à qui le personnage de Woland peut aussi renvoyer. Mais cet illusionniste de génie n’est-il pas encore la représentation inversée du Maître ? L’initiale W de son nom, n’est-ce pas le M qui est brodé sur la toque du Maître ?

Certes, Le Maître et Marguerite n’a rien d’un ouvrage philosophique et, cependant, il permet à Boulgakov de poser les questions-clés qui sont celles de toute existence. Par l’intermédiaire du Diable-Woland, il affirme l’existence de Dieu ; à travers le personnage de Ponce Pilate, il réfléchit sur la lâcheté, le Mal et le pardon ; par le biais du Maître, victime de la censure, et qui brûle son manuscrit (comme Gogol et lui-même le firent), il s’interroge sur les difficultés de la création. Grâce à un imaginaire puissant, il fait de Woland, le maître diabolique de Moscou, le représentant de l’artiste total, le créateur de génie. Si le sort dévolu au Maître dans l’épilogue demeure ambigu (« Il n’a pas mérité la lumière, il a mérité le repos », dira de lui Matthieu Lévi, le disciple de Yeshoua), il n’en demeure pas moins que le roman propose l’idée d’une justice rétributive et d’une loi morale intangible.

Mais l’art de Boulgakov, c’est surtout, malgré l’horreur de la situation qui fut la sienne, de se servir du rire du Diable pour fomenter sa vengeance contre le régime qui voulut le bâillonner. Comme Molière, son grand modèle, il s’avance masqué et utilise les armes du pouvoir pour lutter contre ce dernier. Employant tous les moyens de la satire, brassant tous les genres (du lyrisme au burlesque en passant par l’épopée), créant des personnages à clef, multipliant les références littéraires et musicales, maniant les sous-entendus tragiques, les connaissances bibliques et les symboles cachés, il élabore ce que Dominique Fernandez appelle un « roman-mythe », d’une force suggestive impressionnante.

« Farce métaphysique », qui se déploie sous la lumière inquiétante de la lune du sabbat des sorcières, Le Maître et Marguerite, qui ne fut publié que dans les années soixante, demeure un chef-d’œuvre sans équivalent dans la littérature mondiale. Il apporte la preuve magistrale de la supériorité de l’esprit sur la force brutale et affirme haut et fort que « les manuscrits ne brûlent pas » !

 

 

 

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Published by Catheau - dans Lectures
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Catheau 05/01/2011 11:12


Merci à la Plume de loin pour ce très intéressant commentaire. Je suis tout à fait d'accord avec ce que vous dites sur l'inversion des deux lettres : c'est en quelque sorte un enrichissement du
sens, dû à la traduction française. Quant à l'expression "roman-mythe", je précise qu'elle appartient à Dominique Fernandez. Je recommanderai votre blog à mon groupe de lecture puisque cette année
nous lisons les écrivains russes. Notre prochain livre est "Le Testament français" de Makine.J'aimerais d'ailleurs avoir l'opinion d'un Russe sur cet ouvrage.


La Plume de loin 05/01/2011 10:25


Bonjour! Merci pour votre opinion qui est d'autant plus intéressant que vous avez une autre "mentalité" que les Russes. On peut discuter l'idée de "M" et "W": Boulgakov écrivit en russe et dans
notre langue ces deux lettres ne se correspondent pas comme en français. On peut aussi discuter l'idée que ce roman est "un réquisitoire contre le régime stalinien". Je dirait mieux "un
réquisitoire contre le régime soviétique" parce que l'idée du roman est entrée dans la tête de Boulgakov avant la commencement d'époque staliniénne. Mais tout cela n'est que les détails. J'aime
beaucoup la définition que vous avez écrit: un «roman-mythe» - il est exactement comme ça!

Quant au repos que le Maître a mérité - c'était l'image du paradis pour Boulgakov compte tenu de la réalité soviétique qu'il connaissait, de ces conditions de la vie qu'il a eu... Si vous vous en
intéressez, je vous propose de jeter un coup d'oeil sur cette interview consacrée au musée Boulgakov qui se trouve à Moscou, dans le "mauvais appartement" décrit dans le roman, voici le lien:
http://plume-de-loin.over-blog.com/article-boulgakov-maison-partie-i-63621461.html

Je demande pardon de mon commentaire si long.

Bonne journée!


Alice 13/12/2010 16:34


Une synthèse pas facile à réaliser avec la complexité de ce roman. J'ai aimé le lire pour les multiples personnages qui gravitent autour de Woland et leurs facéties diablesques. Merci encore pour
l'exposé passionnant. Amitiés


Catheau 12/12/2010 22:54


J'éprouvais le besoin de cette synthèse, moi qui ne sais pas "faire court", comme vous avez pu le voir vendredi !


domsaum 12/12/2010 19:00


une belle synthèse d'un exposé de 69 pages! Merci


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