Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 21:40

 

  la-femme-au-chapeau-rouge crédit photo jacques morell Fran

Amira Casar (Dora Maar) et Thierry Frémont (Picasso)

 ( Crédit Photo, Jacques Morell, France 2)

 

   

Une femme, qui plus est, une artiste, peut-elle vivre aux côtés d’un génie sans y perdre son âme ? C’est cette douloureuse question que pose le téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe, diffusé sur France 2, mercredi 16 février 2011. Le réalisateur y retrace, à travers quelques dates de 1935 à 1973, la relation passionnée et mortifère que la photographe Dora Maar, qui avait 28 ans, et qui était connue pour ses collages surréalistes, entretint pendant sept ans avec Pablo Picasso, alors âgé de 54 ans, et au faîte de sa gloire.

D’emblée, le ton est donné par Georges Bataille, un des amants de la jeune femme, lorsqu’il affirme, au sein de cette compagnie d’amis  où l’on pratique l’amour libre,  qu’en amour « ce sont les hommes qui choisissent, pas les femmes ». Après avoir été « choisie » par le peintre espagnol, Dora Maar sera contrainte d’accepter les innombrables allers et retours de son génial amant vers sa première femme Olga Khokhlova, et celle qu’elle appelait la « crémière », Marie-Thérèse Walter, la mère de sa fille très aimée Maya. Elle sera finalement abandonnée pour une « jeunesse » Françoise Gilot (qui sera la mère de Claude et de Paloma).

Le metteur en scène met en lumière le sentiment ambigu, mêlé d’admiration, de passion et de masochisme, qui liait la photographe à l’artiste. Lui-même, un temps, ne sait plus où est la frontière et il demande à sa maîtresse : « Tu m’aimes ou tu admires le peintre ? » Et elle de répondre : « Ton talent m’inspire. » Et lorsque Nusch, la femme de Paul Eluard (l’ami qui écrit les vers merveilleux : « Tous se devaient l’un à l’autre une nudité tendre/ De ciel et d’eau d’air et de sable ») lui conseille d’arrêter  d’être son modèle, consciente de son génie  sans limites, elle répond : « Je ne peux pas, je suis l’œuvre ! » Quant à Picasso, alors que Dora Maar et Marie-Térèse Walter se disputent comme des chiffonnières, il soupire : « Les histoires de femme, ce n’est pas mes affaires", et il retourne à la création de Guernica : ne se reconnaît-il pas comme un peintre « en guerre » ?

Jean-Daniel Verhaeghe brosse en effet un portrait au vitriol d’un Picasso macho et égoïste, qui sacrifie tout à son art. Celui qui avoue qu’il existe deux types de femmes,  « les tapis-brosses et les déesses », celui qui détaille devant son épouse et ses deux maîtresses, réunies au Grand Hôtel de Royan, les mérites respectifs de chacune (« Olga, c’est la femme classique, Marie-Thérèse, ce sont les rondeurs… »), vampirise Dora Maar, allant jusqu’à lui déclarer : « J’aime ta souffrance et je te peins. » Et tandis que la jeune femme s’essaie à la peinture, il lui lance avec mépris : «  Tu es incapable de créer, tu es incapable d’être enceinte ; c’est peut-être tes ongles que tu peins le mieux ! »

A l’aube de la guerre, consciente qu’elle « passe [son] temps à [l’] attendre", qu’elle s’étiole et se sacrifie en vain, Dora Maar s’écrie : « Il faut que je fasse une exposition, sinon je vais mourir étouffée. » Alors qu’il peint Guernica, elle obtient de lui l’autorisation de photographier la genèse de la toile, continuant ainsi sur la voie de la dévotion à l’œuvre de son amant. Après la guerre, elle sombrera dans la neurasthénie, subira des électrochocs et finira ses jours dans la maison de Ménerbes qu’il lui avait offerte en guise de cadeau d’adieu et dont il s’était dessaisi à regret à l’été 1946.

Dora Maar, qui avait été « la muse sulfureuse des surréalistes", qui avait tenu tête à Picasso qui la considérait « comme un homme », deviendra telle qu’il l’avait peinte dans son tableau, La Femme qui pleure au Chapeau rouge, la « fille de la Douleur et de la Tristesse ». Tout comme le peintre disloquait dans sa peinture « les visages et les corps pour que ça fasse mal à l’œil comme des bombes », il disloquera sa maîtresse, au point de lui faire reconnaître ce terrible constat d’anéantissement : « J’ai trente-six ans,  je suis stérile, je ne serai plus jamais amoureuse. » « Quand on a aimé Picasso, qui reste-t-il à aimer, sinon Dieu », dira-t-elle.

 

la-femme-qui-pleure-dora-maar-pablo-picasso1

La Femme qui pleure au Chapeau rouge, Picasso, 1937

 

Jean-Daniel Verhaeghe fait ainsi le portrait d’un génie destructeur à qui Dora Maar hurle : « Tu ne sais que détruire, dans ta vie et dans ta peinture ! » Olga mourra abandonnée de tous ; Marie-Thérèse Walter se suicidera, tout comme Pablito, son petit-fils, et Jacqueline Roque-Picasso, sa dernière femme, qui se tirera une balle dans la tête. Tous victimes et proies d’un Minotaure qui était lui-même et que Picasso avait si souvent représenté.

Thierry Frémont et Amira Casar sont les deux interprètes de ces artistes passionnés et malheureux. Ils ont particulièrement travaillé leurs rôles : ils se sont apprivoisés, ont fait de nombreuses lectures du scénario à la table, ont beaucoup réfléchi sur leurs personnages avant le tournage. Ils ont proposé de nombreuses suggestions à Jean-Daniel Verhaeghe pour ajouter de la crédibilité aux deux amants furieux, truffant notamment les dialogues d’expressions et de mots espagnols. Les deux acteurs ont reçu le prix d’interprétation au Festival de la fiction TV 2010 à La Rochelle

Amira Casar a été fascinée par le personnage de Dora Maar, et on lui a souvent dit qu’elle lui ressemblait. Elle s’est sentie investie d’une « mission secrète et enflammée : rétablir Dora Maar à sa juste place en tant qu’artiste ».  Elle a souhaité « donner sur elle, à travers le connu et l’inconnu, à travers ce que l’on sait d’elle et ce que l’on ignore – et à travers ce qu’elle évoque en [elle], dans le labyrinthe des [ses] pensées et de [ses] passions, un point de vue sur elle ». Elle joue avec justesse ce difficile personnage de femme blessée, consumée par une passion destructrice, qui s’enorgueillit de faire partie de l’Histoire de la peinture, et s’anéantit elle-même dans un amour suicidaire.

On regrettera cependant que Thierry Frémont,  qui avait été remarquable dans le rôle de Francis Heaulme, le « routard du crime », force ici le trait pour nous donner l’image d’un Picasso, cynique et priapique, roulant de grands yeux furibonds.  Ce fabuleux comédien nous avait habitué à plus de nuances

Toujours est-il que ce téléfilm, en dépit de ces quelques restrictions, séduit avec ce portrait d’un couple mythique, qui, par bien des aspects, ne peut pas manquer de faire songer à celui que Rodin constitua avec Camille Claudel.

  minotaure

Minotaure une coupe à la main avec une jeune femme, Picasso, 1933

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Catheau - dans Télévision
commenter cet article

commentaires

valdy 29/04/2013 21:03

Merci Catheau, pour votre écriture qui se veut intransigeante, quasi journalistique, mais pourtant toujours nimbée d'esthétique. Voilà pourquoi je vous lis : c'est beau, et cela tend toujours vers
la vérité -si difficile soit-elle-.
Merci pour cela :-)

Catheau 11/05/2013 12:57



Votre commentaire me touche, chère Valdy. J'essaie d'allier analyse et émotion. Le destin de cette femme m'a vraiment passionnée en même temps qu'il m'a étonnée



duriez 12/04/2013 07:07

Une petite visite sur ton article très intéressant . J'ai vu le reportage mais bien malheureusement pas le film n''étant pas " fan" de sa peinture ni de l' homme !! . Te souhaite un agréable week
end dans votre beau jardin , je t'embrasse ..
Christiane ,

Catheau 22/04/2013 14:27



Après dix jours dans le grand Nord et un passage éclair en Bretagne, j'ai regagné l'Anjou où le printemps n'est pas encore vraiment là ! Chez vous, je crois qu'il a fait très beau hier !



Carole 10/04/2013 00:45

Le peintre absorbant et anéantissant l'âme de son modèle, c'est aussi un sujet de récit fantastique. Il faut, sans doute, pour qu'un être humain devienne objet de culte, comme Picasso et quelques
autres, que sa vie "fasse légende" autant que son oeuvre.

Catheau 22/04/2013 14:25



Le documentaire récent de Stéphane Bern nous a bien montré la légende amoureuse de Picasso. Mais, parmi ses femmes, je crois que deux se sont donné la mort...



Chantal V. 21/02/2011 13:00


A propos de Dora Maar - Picasso - Nusch Eluard, on peut se reporter à la biographie que nous avons publiée en 2010
Nusch, portrait d'une muse du Surréalisme
Artelittera éditions. Sur le site, vous trouvez toutes informations.
L'ouvrage disponible dans toutes les librairies comprend beaucoup de photographies, dont ce magnifique portrait de Nusch à l'araignée par Dora Maar


Catheau 22/02/2011 11:04



Merci, Chantal, de ces informations, qui seront précieuses pour connaître davantage ces femmes qui eurent la chance de rencontrer ces grands artistes.



mansfield 21/02/2011 11:18


Très belle analyse de la perversion narcissique. Vampirisme amoureux, idéalisation puis rejet brutal en infligeant de la souffrance à l'autre pour en jouir et en tirer des tableaux géniaux. Et en
corollaire la dépendance affective cette drogue, dont on voudrait se séparer sans pouvoir le faire réellemment. Il faudrait une volonté de fer. Dora Maar ne l'avait pas, seule Françoise Gilot par
la suite tirera son épingle du jeu.
La question est: faut-il excuser le pervers narcissique au prétexte que son oeuvre est géniale?
En tout cas, j'ai vraiment apprécié l'interprétation des acteurs dans ce téléfilm.


Catheau 22/02/2011 11:01



Au vu de votre blog et de vos billets d'humeur, je comprends que ces personnages "atypiques" vous aient passionnée. Merci, Mansfield, de votre commentaire détaillé.



ff 21/02/2011 10:24


j'ai vu seulement le début... pas convaincue..


Catheau 22/02/2011 10:59



On peut ne pas aimer le genre du biopics. Quant aux  avis, ils sont très partagés sur ce téléfilm ! Merci de votre témoignage.



fransua 20/02/2011 18:40


j n'ai pas vu celui là mais j'aime beaucoup Jen Daniel Verhaeghe et en génral les thèmes qu'il choisit t la façon dont il les traite, peut être repassera t til ?


Catheau 20/02/2011 21:39



C'est effectivement un bon réalisateur qui sait bien s'entourer. Il travaille souvent avec Jean-Claude Carrière dont j'admire l'immense culture.



Anne 20/02/2011 14:16


Aimer, aimer au point de se nier, aimer et souffrir. Puis, partir, le coeur toujours battant. Nul n'en sort indemne. Et pourtant, ne plus aimer que Dieu ? Au-delà de la blessure, se laisser aimer
par Lui, pour donner autrement.


Catheau 20/02/2011 21:34



Un masochisme passionnel auquel je n'adhère nullement. Je crois que Dora Maar sombra (le mot est-il juste ?) dans le mysticisme. Merci de votre commentaire, qui entrouvre une porte.



fanfan 20/02/2011 13:44


Je n'ai vu que le début du film; je ne peux regarder ce genre de film sachant d'avance comment cela va se terminer et j'ai envie de donner des claques à ce genre de femmes talentueuses qui se
laissent "bouffer "par l'homme qu'elles aiment .


Catheau 20/02/2011 21:31



En effet, comment peut-on s'abdiquer soi-même à ce point, par amour ? Notre vieux fond judéo-chrétien sans doute...



Reinette 20/02/2011 09:15


je regrette bien de ne pas avoir regardé ce film.
tu en fais un beau résumé intéressant
bon dimanche


Catheau 20/02/2011 21:21



J'ai regardé ce téléfilm car j'avais entendu les deux comédiens en parler au journal d'Elise Lucet. La manière dont ils expliquaient leur approche des rôles m'avait intéressée. Merci de votre
commentaire.



Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche