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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 17:59

 

mousseron en famillelors de la publication de ses -copie-1

Jules Mousseron avec ses trois filles

lors de la parution de ses premiers poèmes

 

 

All’s sont monté’s d’avanche,

Laissant écrir’ papa…

Oh ! les biaux pétits anches

Conqués bouchi-boulà !

 

Ravett’ maman, ravette !

A-t-il quéqu’coss’pus biau

Qué quand ces tros fillettes

Dorm’nt in cari-mancheau ?

 

Lilit est tout plein d’chair rose

Et d’chéveux répandus,

Ch’est eune apothéose

Ed’biaux amours joufflus.

 

El pus p’tiote et l’ pus r’muante

A laissé s’berche in plan,

Pou v’nir avec les grantes

Juer in s’indormant.

 

In s’roulant, les chéries,

Comm’si ch’s’rob su l’gazon,

All’s sé s’ront indormies

Là, pêl-mêl’, comme all’s sont !

 

L’ainée à l’douch’figure,

Tient d’un air protecteur

Un bourlot d’couverture

Qu’all pinse être es’ tiot’sœur.

 

L’deuxième est là su l’couche

In travers complétmint !

All’ sourit à plein’ bouche

In montrant ses biaux dints !

 

Mais l’pus biau, ch’est l’pus p’tite ;

Qu’alle a l’air satisfait !

I n’y a-rien qui l’agite,

C’pus belle’fleur du bouquet.

 

Tout’mine’ comme eun' marotte,

C’chérubin du bon Dieu,

In serrant ses nonottes

Prind du r’pos tant qu’i peut.

 

All’sont monté’s d’avanche,

Laissant écrir papa…

Oh ! les biaux pétits anches,

Conqués’ bouchi-boulà !

 

Jules Mousseron

Denain, 27 novembre 1923

 

  P1000362 P1000363

 

Dans le Carnet de poésie de ma grand-mère se trouve une suite de dix quatrains aux rimes croisées, intitulée « Un biau tableau ». Le poème est signé de Jules Mousseron et il est daté du 27 novembre 1923. Ma grand-mère étant originaire de Valenciennes, la « Venise du Nord », il est probable que c’est en s’y rendant qu’elle a pu rencontrer, à Denain, le poète picard, qui n’a pas refusé de lui recopier ce texte qui tient sur deux pages.

Il est la description du tableau de trois petites filles endormies les unes contre les autres, sans doute celles du poète lui-même, puisqu’il dit qu’elles sont montées d’avance, « laissant écrir’ papa… »

J'ai restitué le texte, en espérant que je l'ai fait sans erreur. En effet, j'ai cherché le sens de certains mots dans un dictionnaire français-picard, mais ne les ai pas tous trouvés.

Jules Mousseron, qui se définissait lui-même comme un poète mineur (poète et mineur de fond !), est né à Denain, au « coron Plat », dans une famille de mineurs, le 1er janvier 1868 et mort le 23 novembre 1943. Il travaille lui-même à la mine, « al fosse Renard », dès l’âge de douze ans et un jour comme galibot. Nanti du certificat d’études, il parfait son éducation en suivant avec courage des cours du soir et en chinant des livres au marché de Denain, qui satisfont sa passion de la littérature.

En 1886, il rencontre Adélaïde Blottiaux, qu’il épousera, et il commence à écrire des vers pour elle, des odes champêtres, d’abord en français. Sous l’influence de Julien Renard et André Jurénil, « il descend de son petit Parnasse pour le coin de sa rue » : la langue des mines et ses compagnons. Il se met à écrire des textes en rouchi, le patois picard. Le mot rouchi  provient sans doute d’une confusion de la mauvaise lecture d’une lettre où l’on parlait du patois de « dronchi », c’est-à-dire « d’ici ». Le rouchi est le dialecte de cette région houillère du Borinage, entre Nord et Belgique dont font partie Valenciennes et Denain. Ses textes, qu’il présente dans les spectacles locaux, remportent un franc succès. Il devient le « rapporteur » de la tradition ouvrière des mineurs du Pays Noir. Il publie en 1897, grâce à une souscription, son premier recueil, Fleurs d’en bas, composé d’une quinzaine de poèmes et d’une vingtaine de chansons.

Dès lors, il ne cessera plus d’écrire, devenant l’auteur de douze volumes où l’on compte près de trois cents chansons. Poèmes, chansons, anthologies, monologues seront vendus à des milliers d’exemplaires. Ses livres, qui sont aussi le texte de ses « concerts » et de ses discours publics, ont pour titre Coups de Pic et Coups de Plumes (1904), Eclats de Gaillettes (1913), Autour des Terris (1929) ou encore Mes Dernières Berlines (1933), mêlant textes graves et histoires drôles.

Conteur, comédien et « commis voyageur » de la poésie, selon l’appellation de Jean Dauby, il va de spectacle en spectacle, fréquentant les estaminets, animant les kermesses, les fêtes locales les défilés des harmonies. Il récite ses poèmes et chansons devant un public enthousiaste, souvent des mineurs, dont il conte les heurs et malheurs. Si certains lui ont reproché son absence d’engagement politique marqué, le porte-parole des « sans-voix » fait cependant l’éloge des valeurs du milieu ouvrier, l’amour, le courage et la fraternité. La poésie est surtout pour lui le moyen de soulager la misère  des « gueules noires », si souvent victimes de grandes tragédies.

C’est en 1899 qu’il crée le personnage de Cafougnette, qui apparaît dans ses premières allocutions publiques et surtout dans ses monologues (1899-1943). Il deviendra bientôt le thème comique central de son œuvre. Zeph Cafougnette (Zeph étant le diminutif de Joseph) est un mineur de Denain comme son créateur. Fort en gueule, vantard, et en même temps « ninoche » (innocent), il est sûr de son bon sens et défie les riches. Il est devenu si populaire qu’il est sans cesse présent dans les histoires drôles du Nord de la France : « Tout l’monne, ichi, dins not’ pays,/ Connot l’arsouille d’Cafougnette… » La célébrité de Cafougnette est telle que la ville de Denain a créé en 1950 un géant à son effigie. Le patronyme de ce personnage est même devenu un nom commun. Ainsi, on parle de « cafougnettes » à propos d’histoires drôles en picard, en ch’timi. Cafougnette n’est-il pas l’égal de Toto ou de Marius !

La notoriété de Mousseron s’étend alors au-delà des frontières du Nord. Le poète recevra les Palmes académiques en 1908 et sera fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1936. Il ne quittera cependant jamais la mine où il travaillera jusqu’en 1926.

Jules Mousseron donnera ainsi ses lettres de noblesse au dialecte picard, cette langue parlée dans les régions Nord-Pas-de-Calais (sauf Dunkerque, de langue flamande), Picardie (moins la frange Sud) et en Belgique dans la province du Hainaut, jusqu’à la Louvière. Souvent appelé improprement « patois de Nord » ou ch’timi, c’est dans la région de Valenciennes- comme il est indiqué plus haut- qu’il prend le nom de rouchi. D’autres auteurs porteront haut le flambeau du dialecte picard, tel Alexandre Desrousseaux (1820-1892), créateur du « P’tit Quinquin », l’hymne des gens du Nord, ou encore Léopold Simon (1901-1979), le « touche-à-tout » le plus doué de tous les Cht’imis.

A ceux qui pensent que le patois est la « langue primitive qui s’est déposée au fond de la société, et y demeure immobile […], comme de la vase », Jules Mousseron, avec ce poème à la langue vive, concrète, imagée et expressive, apporte un démenti manifeste. Si c’est de la vase, celle-ci « contient de l’or, beaucoup d’or » (Génin).

Et il me plaît de penser que ma grand-mère, si fine et si délicate, qui rêvait aux vers de Sully Prudhomme ou d’Anna de Noailles, ne dédaignait pas d'écouter ou de lire le « chantre de la mine ».

 

Jules Mousseron mineur

  Jules Mousseron, poète et mineur

 

 

Sources:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Mousseron

http://www.cafougnette.com/mousseron.php

http://www.ville-denain.fr/personnages.php3

http://www.nordmag.fr/culture/patois/patois.htm

 

Pour le Jeudi en poésie

www.over-blog.com/.../CROQUEURS_de_MOTS.html

 

 

Mercredi 28 avril 2010

 

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