Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 février 2015 5 06 /02 /février /2015 16:04

romeo-et-juliette.jpg

 Roméo et Juliette, la scène de la nuit de noces, Acte III, scène 5

(Compagnie Le Vélo Volé)

A quoi tient la réussite d’une adaptation modernisée d’une pièce-culte du répertoire théâtral mondial ? A une traduction intelligente qui restitue la saveur de la langue d’origine tout en la rendant contemporaine et en opérant des choix pertinents dans le canevas de la pièce ? A un parti-pris nouveau et assumé qui fait d’un des protagonistes le récitant de l’histoire ? A l’unité d’une troupe de comédiens qui investit chacun des rôles avec fougue et énergie ? A un choix musical original qui confère à l’œuvre une autre résonance et lui donne sa couleur ?

C’est sans doute à tous ces éléments réunis dans une alchimie mystérieuse et secrète que l’on doit le plaisir d’avoir assisté hier soir, jeudi 7 février 2015, au Théâtre de Saumur, à la représentation de Roméo et Juliette de Shakespeare par la Compagnie du Vélo Volé. Dirigée par François Ha Van, cette très jeune troupe d’une dizaine de comédiens et musiciens nous a proposé une relecture pleine de vie et de sensualité de cette histoire d’amour et de mort.

C’est en effet toujours une gageure d’adapter cette « très excellente et très lamentable tragédie », selon les termes du dramaturge lui-même. S’inscrivant dans une série d’amours tragiques célèbres (Pyrame et Thisbé, Tristan et Yseult…), probablement rédigée entre 1591 et 1595 et publiée en 1597, cette pièce, depuis sa création, n’a cessé d’inspirer les créateurs, de l’opéra au cinéma en passant par le ballet et la comédie musicale.

La note d’intention de François Ha Van, partisan d’un « théâtre pour tous », nous renseigne sur son propos. Ayant choisi de faire de Frère Laurent, « le maître magicien des plantes », le récitant, un élément central de son adaptation, il souligne que ce personnage crée ainsi "le lien entre notre présent et l’intrigue shakespearienne […] Il traverse les siècles pour témoigner contre l’absurdité de l’histoire de ces deux amants. Et surtout pour nous concerner encore plus, pour que notre cœur batte au rythme du leur, pour vivre avec eux cet enchaînement sans répit de la légèreté légitime de l’amour à la tragédie. En si peu de temps… » Et lors de l’entretien en « bord de scène » avec les élèves, qui a suivi la représentation, le metteur en scène a précisé qu’il souhaitait que la pièce fasse réfléchir les jeunes sur la folie de la haine, de toutes les haines.

C’est dans ce but que Cécile Leterme, angliciste et comédienne de la troupe, en osmose avec le metteur en scène, a rédigé une adaptation contemporaine, aux accents modernes certes, mais toujours dans le respect d’un texte. Fidèle à l’alternance baroque qui associe comique (les échanges entre Mercutio et Benvolio ou les saillies de la nourrice) et tragique (le duel entre Roméo et Tybalt, la scène au tombeau des Capulet), elle n’a retenu d’une pièce en cinq actes que les scènes qui permettent la progression dramatique et a gommé les intrigues et personnages secondaires. Ces derniers, de vingt-cinq qu’ils étaient dans la pièce d’origine (sans compter les « citoyens de Vérone, seigneurs et dames, parents des deux familles ; masques, gardes, guetteurs de nuit, gens de service » et « le chœur »), ne sont ici plus que dix : Roméo, fils de Montague (William Dentz) ; Mercutio, parent du prince et ami de Roméo (Gregory Corre) ; Benvolio, neveu de Montague et ami de Roméo (Guillaume Tagnati) ; Tybalt, neveu de lady Capulet ; Capulet, chef d’une des deux maisons ennemies (Sylvain Savard); lady Capulet, femme de Capulet (Julie Quesnay) ; Juliette, fille de Capulet (Sophie Garmilla) ; la nourrice (Stéphanie Germonpré), frère Laurent, franciscain (Laurent Suire), et Pâris, jeune noble, parent du prince. Quant à Escalus, prince de Vérone, on l’entend en voix off.

romeo-et-juliette-mort-de-j.jpg

La pseudo-mort de Juliette, acte IV, scène 5

(Photo Cie Le Vélo Volé)

La scénographie a fait sobrement le choix du noir et blanc (on oubliera les mises en scènes flamboyantes comme celle de Zefirelli !), éclairé seulement par le rouge du sang et celui des fleurs du tombeau. Il convient bien sûr au tragique de la pièce mais il est en même temps fidèle, d'une certaine manière, à l’époque de Shakespeare. On y jouait en effet souvent en plein jour, une contrainte qui obligeait le dramaturge à créer l’illusion du jour et de la nuit. Les jeux de lumière, réglés par François Ha Van, ont ici une fonction très importante. On retiendra la croix dessinée sur le sol lors des scènes dans la cellule de frère Laurent (avec notamment un effet de résonance des voix très particulier), ou encore la scène dans le tombeau des Capulet, baignée d’une lueur blafarde avec le halo de la poursuite sur le corps vêtu de blanc de Juliette. De plus, c’est une belle idée de symboliser les morts du tombeau par des comédiens allongés en manière de gisants.

A jardin, sur un voile accroché aux cintres, en blanc sur fond noir, est dessiné un balcon d’où tombe une échelle de corde ; dans le fond de scène, on a représenté une porte monumentale qui peut être celle de la maison des Capulet ou de tout autre lieu de Vérone ; à cour, derrière un grand voile à demi-transparent, on devine les musiciennes (accordéon, violoncelle, guitare, tambourin) et les chanteuses (Raphaëlle Sahler et Marie Tournemouly).

romeo-et-juliette-nourrice.jpg

La nourrice et Roméo

(Photo Cie Le Vélo Volé)

Le noir et le blanc, c’est aussi la couleur des costumes des personnages. Roméo, Tybalt, Mercutio, Benvolio, Paris portent tous pantalon, gilet, chaussures souples noires qu’éclairent parfois une chemise blanche à manches courtes. Les femmes arborent aussi ces deux couleurs : impériale, lady Capulet, au chef d’un noir luisant de corbeau, déambule fièrement dans une longue robe noire fendue ; la nourrice, toute en rondeurs, porte un aguichant caraco lacé noir sur une jupe-culotte grise recouverte d'un tablier banc ; chaussée de souples Ben Simon noirs, qui lui permettent de virevolter avec grâce, Juliette est vêtue d’une courte robe à bretelles aux motifs géométriques sur des jambes nues. Avec ses longues tresses qu’elle dénouera par la suite sur sa blanche robe de noces, elle laisse bien transparaître l’extrême jeunesse et l’enthousiasme juvénile d’une héroïne à qui Shakespeare a donné treize ans. Elle s'empare du rôle avec une grande intensité.

Cette harmonie de couleurs confère à l’ensemble une intemporalité voulue. Elle permet encore une indifférenciation des personnages, notamment chez les jeunes hommes. Ils sont nés Montaigu ou Capulet, mais ils pourraient aussi bien être nés dans la famille adverse tout comme les Serbes et les Croates, les Juifs et les Palestiniens, ou les clans rivaux qui s’opposent dans les banlieues.

Ces garçons aiment à jouer avec leur Borsalino sombre : ils sont toujours prompts à dégainer  leurs couteaux et à manier avec dextérité leurs bâtons qui font à l’occasion office d’épées. On remarquera que le combat de la scène 1 de l’acte III, qui voit la mort de Tybalt et de Mercutio, est admirablement réglé par les pratiquants en arts martiaux que sont Maître Sudoroslan et François Ha Van lui-même. Mais comme ce dernier l’a précisé aux lycéens après la représentation, l’imprécision n’est pas de mise dans ce type de scène qui peut se révéler dangereuse pour les comédiens.

J’ai aimé quelques trouvailles de mise en scène, telle celle de la scène du balcon, jouée par Juliette sur une escarpolette, dont les mouvements accompagnent ceux de son cœur adolescent. Pour la scène du bal dans la maison des Capulet, les longs bâtons des personnages masculins masqués de noir jouent le rôle de leurs danseuses. Quant à la brève scène 5 de l’acte III, lors de la nuit de noces des deux amants, elle est interprétée derrière un long velum blanc à demi transparent, tombant aussi des cintres. Une belle lumière exalte l’étreinte des corps demi-nus des deux personnages.

Lors de l’entretien avec les comédiens, une lycéenne a interrogé Sophie Garmilla sur la gêne éventuelle que cette scène dénudée pouvait susciter en elle. La comédienne a précisé que c’est seulement lors de la « première » qu’elle s’est « dévoilée » pour la première fois  ; les choses ont été facilitées grâce à la délicatesse de son partenaire et de l’ensemble des comédiens. Même si elle n'aime guère les scènes de nudité, cela ne lui a pas posé de problèmes particuliers, à partir du moment où elle considère que ce choix est justifié et pertinent par rapport au propos. Elle a fait par ailleurs remarqué subtilement qu’il ne faut pas confondre ce qu’elle a appelé la « pudeur de la peau » avec la « pudeur des sentiments ».

romeo-juillet9-tombeau.jpg

La mort de Roméo et Juliette

(Photo Cie Le Vélo Volé)

Toujours après le spectacle, une spectatrice a souligné l’homogénéité de la troupe et l’harmonie qui en résulte. Si les comédiens ont déjà joué la pièce plus de deux cents fois, leur énergie demeure intacte pour exprimer la fulgurance de ce « fatal amour » et « leur chute infortunée et lamentable », ainsi que le dit le chœur dans le Prologue. Nous sommes ici avec un théâtre des corps, lesquels expriment avec fougue et vigueur ce fol amour lumineux de l’extrême jeunesse, dont la « chambre de lumière » du lit de noces précède le « tombeau triomphant » de la mort.

On regrettera peut-être que Laurent Suire (frère Laurent), très convaincant dans ce beau rôle d’homme d’Eglise humaniste et compréhensif, et qui fait ici office de coryphée, ne soit pas toujours très audible. Si William Dentz propose un Roméo passionné (mais parfois un peu en retrait face à Juliette) le personnage de Pâris, l’amoureux malheureux, mériterait de gagner en force. Par ailleurs, il m’a semblé que la scène finale, la mort de Roméo et de Juliette dans le tombeau des Capulet, s’opérait avec une certaine hâte, un peu au détriment de l’émotion.

Ces quelques remarques n’entament en rien le plaisir que j’ai éprouvé à réentendre les répliques de Juliette que tout le monde a en mémoire : « Ô Roméo ! Roméo ! Pourquoi es-tu Roméo ? (Acte II, scène 2) ou encore : « Veux-tu donc partir ? Le jour n’est pas proche encore : c’était le rossignol et non l’alouette dont la voix perçait ton oreille craintive. Toutes les nuits il chante sur le grenadier, là-bas. Crois-moi, amour, c’est le rossignol. » (Acte III, scène 5). Même traduite, la magie de la langue du grand William demeure opérante.

Enfin, je n’aurais garde de préciser que c’est le choix de la musique tzigane qui, selon moi, parachève la réussite de cette mise en scène. Elle joue le rôle du chœur tragique antique, ponctuant l’action, la soulignant, la sublimant aussi. Cette musique, qui est celle d’un peuple de nomades, contribue à ce voyage dans le temps et dans l’espace que propose la Compagnie du Vélo Volé. Pendant l’entretien, François Ha Van a expliqué que c’est après avoir eu un coup de foudre pour des chants tziganes chantés par une de ses comédiennes musiciennes qu’il avait décidé d’employer cette musique dans une de ses pièces. Et j’aime cette idée d’un coup de foudre musical présidant à l’adaptation d’une pièce qui chante l’amour fou de Roméo et de Juliette.

romeo-juliette-ouest-farnce.jpg

 Le salut de la troupe du Vélo Volé à la fin de la représentation de Roméo et Juliette 

(Photo Ouest-France)

 

Sources :

Programme de La Direction des Affaires Culturelles, Saumur Agglo

Roméo et Juliette/ La Compagnie Théâtrale Le Vélo Volé

 

 

 

 

 


 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Catheau - dans Théâtre
commenter cet article

commentaires

Carole 08/02/2015 12:10

Merci, Catheau, pour ce très beau compte-rendu où tout suscite la réflexion. Le choix du noir et blanc, en particulier, me semble plein d'intérêt. J'ai vu récemment une remarquable "Antigone" (de
Sophocle) en noir et blanc. Comme pour la photographie, le noir et blanc crée une forme de "concentration". Trop souvent au théâtre, notre attention est dispersée par des "effets", des "pitreries",
toute sorte d'éléments censés nous tenir en éveil, qui en réalité nous font perdre cet état de concentration indispensable au spectacle.

Catheau 08/02/2015 17:10



C'est Georges Pitoëff, je crois, qui disait : "Dans un décor épuré, l'acteur supportant le texte devient roi." Et c'est en effet, ainsi que vous le dites, ce que permet aussi le choix du noir et
blanc.



Martine 06/02/2015 20:20

Eternels Roméo et Juliette. Je suis toujours étonnée que l'on arrive à renouveler la lecture de cette pièce!
Merci Catheau
;)

Catheau 08/02/2015 17:04



C'est, me semble-t-il, le propre des chefs-d'oeuvre de proposer toujours des lectures renouvelées. Merci de votre fidélité.



Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche