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13 janvier 2015 2 13 /01 /janvier /2015 11:37

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Kidane le Touareg et sa fille Toya dans Timbuktu de Abdherramane Sissako

Après avoir été plongés pendant trois jours dans l’horreur des attentats de Charlie Hebdo et de la Porte de Vincennes, voir hier après-midi Timbuktu (2014), quatrième long métrage du Mauritanien Abderrahmane Sissako, est une étrange expérience. Le réalisateur nous donne en effet à percevoir combien les musulmans – en l’occurrence ici les Africains -  sont les premières victimes du Jihad.

Inspirée de faits réels, la lapidation à Aguelhok (Mali) d’un couple ayant eu des enfants hors mariage et l’exécution d’un Touareg sur la place de Tombouctou, cette fiction lente et poétique raconte l’installation d’un groupe de djihadistes dans cette même ville. Le metteur en scène résume ainsi son propos : «  Gao a été occupé, Kidal a été occupé, mais le film s’appelle Timbuktu. Une ville mythique et millénaire, d’échanges et de rencontres, qui contient des valeurs architecturales, des manuscrits, à l’équivalent des bouddhas géants d’Afghanistan. A Tombouctou, les valeurs de l’humanité étaient en danger, c’est ce qu’il fallait dire. » Dans l’impossibilité de tourner dans cette ville, Abderrahmane Sissako a choisi la ville de Oualata, à l’extrême Est de la Mauritanie, placée sous haute protection. On sait que, désormais, Tombouctou a été libérée le 27 janvier 2013 par les forces maliennes et françaises.

A cet égard, le symbolisme du film est clair. D’emblée, le début donne à voir la volonté de destruction d’un monde : une gazelle est poursuivie par des djihadistes en jeep qui crient : « Ne la tuez pas. Fatiguez-la ! » et des fétiches, fichés dans le sable du désert, sont décapités et détruits par des rafales de kalachnikovs.

Puis, sous une forme chorale, la narration s’attache à décrire la chape de plomb qui s’installe progressivement sur la ville, par le biais de l’intimidation et de la terreur. Elle s’exprime à travers les allées et venues des hommes en armes dans le labyrinthe des ruelles et sur le réseau des terrasses. Elle se manifeste à travers des ordres absurdes et dérisoires : un homme est contraint de relever le bas de son pantalon selon la « mode » djihadiste ; une femme est emprisonnée parce qu’elle refuse de porter des gants pour vendre son poisson ; une autre est mariée de force à un « bon » djihadiste au grand dam de sa mère ; une troisième est flagellée de quatre-vingts coups de fouet parce qu’elle a chanté et fait de la musique avec des amis…

L’admirable, cependant, est que la population résiste à sa manière ; l’imam du lieu empêche les hommes en armes de pénétrer dans la mosquée pendant la prière et explique comment il pratique, lui, le djihad intérieur ; et l’on n’oubliera pas non plus cette scène où des garçons jouent au football avec un ballon invisible, ce sport ayant été interdit. Dans cette résistance, une femme, Zabou (Kettly Noël), possède un statut spécial qu’explique le réalisateur : « Quand les djihadistes étaient à Gao, c’était la seule qui pouvait marcher sans se couvrir la tête, la seule qui pouvait chanter, danser, fumer, et leur dire qu’ils étaient des « connards ». Un coq sur l’épaule, vêtue d’une invraisemblable robe à traîne, mi marabout, mi sorcière, elle est sans doute considérée comme folle et pour cette raison bénéficie d’une liberté particulière. En cela, on peut d’ailleurs se demander si elle n’est pas le porte-parole féminin du réalisateur.

zabou

En parallèle avec l’installation de la charia dans la ville, on suit l’histoire du Touareg Kidane (Ibrahim Ahmed dit Pino) qui est demeuré en cet endroit alors que nombreux sont ceux qui ont fui. Il vit sous la tente aux abords de la ville en harmonie avec sa femme Satima (Toulou Kiki), sa fille Toya (Layla Walet Mohamed) et le petit bouvier de douze ans  qui garde ses huit vaches. En harmonie aussi avec les éléments que sont le vaste ciel étoilé et les dunes infiniment mouvantes. Quand sa vache préférée, prénommée GPS, est percée d'une lance par un pêcheur, il tue malencontreusement ce dernier au cours d’une violente dispute. Il sera jugé par un tribunal sommaire et condamné à mort.

Entremêlant ces différents destins et donnant ainsi à voir la terreur lente qui s’instaure insidieusement dans la ville, le film ne m’est apparu nullement manichéen. Le réalisateur le souligne : «  Je ne veux pas m’engouffrer dans les clichés ni évoquer la violence de façon spectaculaire. » Ainsi, même si on voit la lapidation d’un couple, la scène, insoutenable, est relativement elliptique.

Quant aux djihadistes, ils sont présentés comme des hommes ordinaires : Abdelkrim (Abel Jafri), un des chefs, a bien du mal à ne pas convoiter Satima, l’épouse de Kidane, et à ne pas fumer ! Le réalisateur se moque de lui en en faisant un bien piètre conducteur de jeep. Ne le met-il pas encore en scène dans une incroyable danse, sous les yeux d’une Zabou, rêveuse et moqueuse ? On voit aussi un de ceux qui condamnent Kidane dire qu’il est ému par le sort de ce dernier ; tous deux n’ont-ils pas des enfants qu’ils aiment ? Certains djihadistes sont présentés comme des enfants : c’est notamment le cas de celui qui doit affirmer ses convictions dans une vidéo de propagande ou du jeune interprète que l’on sent parfois touché par le sort de ceux dont il  est amené à traduire les paroles (en français, en anglais, en tamasheq, en arabe). C’est ce curieux mélange d’horreur et d’humanité, de violence et de banalité, qui confère à ce film sa vérité et son étrangeté aussi. : « Celui qui est barbare est d’abord un être humain. Avant d’être égorgeur, il a été enfant », remarque Abdherramane Sissako.

La beauté de ce film tient enfin à son esthétique épurée. J’ai été sensible à la beauté des personnages féminins, rehaussée par les couleurs sombres ou éclatantes de leur vêtement : sérénité et sagesse de Satima, intensité du regard de la petite Toya, vibration de la voix de la chanteuse (Fatoumata Diawara), résistance orgueilleuse de Zabou la magicienne, chagrin silencieux de la jeune femme mariée de force.

On pourra reprocher à ce long métrage un symbolisme un peu appuyé et des ruptures dans la narration qui en casse parfois le rythme. Mais ce bémol n’entache en rien la portée d’une œuvre humaniste et forte, qui dénonce l’intolérance avec lucidité et nuance tout à la fois. Distingué par le Prix du Jury œcuménique et le Prix François-Chalais, sélectionné dans la catégorie « Meilleur film en langue étrangère » pour les Oscars 2015, ce film m’a surtout émue parce qu’il dénonce le fait que ce sont les enfants, les générations à venir, qui sont les premières victimes innocentes de l’intolérance et de l’obscurantisme.

A cet égard, la jeune Layla Walet Mohamed, qui interprète le rôle de Toya, illumine ce beau film méditatif, elle que Abdheramane Sissako a choisie alors qu’il avait d’abord pensé à une petite fille de trois ans. « La magie du cinéma, c’est ça ! dit-il, C’est un aimant qui attire. Elle est pour moi le plus beau cadeau. Je l’associe à la gazelle : la beauté, la fragilité, l’harmonie. »  Et je n’oublierai pas sa course éperdue dans le désert qui clôt le film. Essoufflée, bouleversée, désemparée, elle s’enfuit vers nulle part tandis que ses parents ont été assassinés et qu’elle répète à l’infini – me semble-t-il : « Allah akbar ! »

 


Sources :

Allo-Ciné

Interview de Abdheramane Siisako, Michel Henry, 9 décembre 2014, Libération, Next Cinéma

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Cinéma
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commentaires

Carole 18/01/2015 01:16

J'ai bien l'intention d'aller voir ce film, qui justement passe à Nantes aussi en ce moment.
Merci pour ce compte-rendu, aussi précis qu'élégant, comme toujours chez vous !

Catheau 21/01/2015 16:56



Merci, Carole, de votre commentaire amical. Je pense que ce film devrait vous plaire car il est tout en nuances.



Martine 16/01/2015 20:13

En lisant votre compte-rendu, il me semblait assister au film. Quelle précision, description. La photo choisie est superbe. Les deux acteurs sont d'une beauté. Et quels sourires!
Tout n'est pas noir ou blanc. Entre les deux s'étale une ribambelle de gris...

Merci Catho

Catheau 21/01/2015 16:54



L'esthétique de ce film est effectivement superbe et ne dessert en rien son propos dénonciateur.



Susan17 16/01/2015 10:14

Bonjour Cathy , voilà un film que j'aimerai voir mais je repasserai pour lire ton article . Je t'ai envoyer une invitation mais celle ci vient de moi !! . Bon week end malgré ce bien mauvais début
d' année , je vous embrasse , Susan

Catheau 21/01/2015 16:53



Merci pour ton invitation à découvrir ton nouveau blog. A bientôt au téléphone.



mansfield 13/01/2015 20:43

Un très beau commentaire, très visuel, et parfois presque aussi insoutenable que pourraient l'être des images. Comme il est difficile de considérer l'Islam comme une religion tolérante et
respectueuse des libertés. Et pourtant je veux croire qu'elle est porteuse de ces messages mais que des hommes aveuglés par la haine les abîment.

Catheau 21/01/2015 16:51



Un beau portrait d'imam dans ce film, qui vient s'opposer à la violence de jihadistes.



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