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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 22:30

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Rue Saint-Martin

(Photo Wikipédia)

 

De l’aventure surréaliste aux compagnons des camps de concentration, Robert Desnos fut un chantre de l’amitié. En 1930, dans Corps et biens, il avait déjà écrit :

« Il avait le cœur sur la main

Et la cervelle dans la lune

C’était un bon copain… »

Dans Les portes battantes (1936-1938), il évoquait « cet ami que je n’ai pas revu… » :

« Mais le temps viendra bientôt

Où les rencontres d’amis seront désirables

Et où, de toutes façons,

Ils auront quelque chose à se dire »

Avec Etat de veille, recueil de poésie engagée (vingt poèmes publiés en 1943, dans la collection « Pour mes amis », édités hors commerce par Robert J. Godet, avec une gravure originale au burin par Gaston-Louis Roux), on retrouve ce fil de l’amitié, patiemment tissé avec ceux qui se battent aux côtés du poète pour la libération de la France.

C’est en effet le moment où Desnos est entré dans le réseau Agir après la rafle du Vel d’hiv. Il fournit alors des informations pour la presse clandestine et « fabrique des pièces pouvant aider des membres du réseau et des israélites ».

Ainsi dans le deuxième poème, « Histoire d’une ourse », on peut lire :

« J’entends des pas lourds dans la  nuit,

J’entends des chants, j’entends des cris,

Les cris, les chants de mes amis.

 

Leurs pas sont lourds

Mais quand naîtra le jour

Naîtra la liberté et l’amour. »

 

Dans le très beau poème, « Couplets de la rue Saint-Martin », c’est avec une pudeur retenue qu’il évoque son ami André Platard, disparu un matin, et qui sera fusillé par les nazis.

 

Je n’aime plus la rue Saint-Martin

Depuis qu’André Platard l’a quittée.

Je n’aime plus la rue Saint-Martin,

Je n’aime rien, pas même le vin.

 

Je n’aime plus la rue Saint-Martin

Depuis qu’André Platard l’a quittée.

C’est mon ami, c’est mon copain.

Nous partagions la chambre et le pain.

Je n’aime plus la rue Saint-Martin.

 

C’est mon ami, c’est mon copain.

Il a disparu un matin,

Ils l’ont emmené, on ne sait plus rien.

On ne l’a plus revu dans la rue Saint-Martin.

 

Pas la peine d’implorer les saints,

Saints Merri, Jacques, Gervais et Martin,

Pas même Valérien qui se cache sur la colline.

Le temps passe, on ne sait rien.

André Platard a quitté la rue Saint-Martin.

 

                                                              1942

 

in Etat de veille, avril 1943

 

D’une certaine manière, ce poème fait suite au dixième, daté de 1936, intitulé « Aujourd’hui je me suis promené… ». Le poète y raconte comment il se promène avec un camarade « même s’il est mort »,et comment celui-ci lui dit :

« Toi aussi tu viendras où je suis,

Un Dimanche ou un Samedi, »

Deux textes qui se répondent et qui sont préfiguration du sort qui sera dévolu à Desnos lui-même…

Composé d’une suite de quatre strophes, alternant quatre et cinq vers, ce poème est d’une extrême simplicité. S’apparentant à une chanson populaire, telle une rengaine, il demeure à l’esprit grâce à l’emploi du son [in] repris à la rime, à la répétition lancinante de l’adverbe « rien », à une suite de vers, composés uniquement de phrases juxtaposée, comme dans le langage quotidien.

Le désamour du poète pour la rue Saint-Martin s’explique par la disparition de l’ami, le copain, avec qui il partageait « la chambre et le pain », retrouvant à travers ce partage l’étymologie du mot co-pain. Il s’exprime surtout par le leitmotiv du vers « Je n’aime plus la rue Saint-Martin », répété cinq fois, et qui fait office de refrain.

André Platard demeure présent au cœur de Desnos. Son nom revient trois fois dans le poème, ce qui lui permet de le ramener à l’existence. Il en va de même pour l’emploi du présent permanent : « C’est mon ami, c’est mon copain ». Pourtant, même l’imploration des saints du quartier ne sert plus de rien, ils sont désormais inefficaces, en dépit de l’accumulation de leur  nom (« Merri, Jacques, Gervais, Martin »). L’allusion au Mont Valérien ajoute encore au tragique de l’évocation.

Enfin, le sort funeste de l’ami est exprimé de manière très euphémisée par les formes verbales « on ne l’a plus revu » et « André Platard a quitté… ». L’atmosphère ici est toute empreinte de pudeur et de délicatesse et fait immanquablement songer à « Pauvre Rutebeuf » de Villon :

« Que sont mes amis devenus

Que j’avais de si près tenus

Et tant aimés … »

Même épure, même dépouillement, révélateurs, me semble-t-il de ce que recherchait Desnos dans Réflexions sur la poésie : « Unir le langage populaire, le plus populaire, à une atmosphère inexprimable, à une imagerie aiguë… »

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Lilou Frédotte : l’amitié

 


 

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Published by Catheau - dans Dits de poètes
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commentaires

InstantsAlice 04/03/2012 18:22

Merci pour cette belle présentation. Desnos rend très sensible sa tristesse. J'aime cet auteur. Amités

Catheau 05/03/2012 09:09



Merci, Alice. Une tristesse tout en pudeur.



duriezphotos 04/03/2012 14:35

Poéme émouvant et un peu triste .Bonne fin de journée Cathy et bon courage pour tes cours de français ! ..

Catheau 05/03/2012 09:08



Voltaire, Laclos, Apollinaire au programme, je crois. Cela me plaît bien ! A bientôt au téléphone.



Brunô 04/03/2012 11:38

Un bon moment de lecture de ce passionnant travail de compilation, bravo !

Catheau 05/03/2012 09:05



Desnos est en effet en ce moment sur ma table de chevet. Amitiés.



Sylvie 03/03/2012 10:18

bonjour
cet article est très riche d'enseignement, merci pour ce partage
bon weekend :)
sylvie

Catheau 05/03/2012 09:04



Tant mieux s'il est une invitation à lire Desnos. Amitiés à vous.



valdy 02/03/2012 20:41

Qu'ajouter Catheau... , cet article est un cadeau ...:))
Valdy

Catheau 05/03/2012 09:00



D'une amie à ses amis de la toile. A bientôt, Valdy.



Monelle 02/03/2012 10:10

Des vers qui expriment la grande amitié mais aussi la grande douleur de l'avoir perdue avec des mots simples qui deviennent grands !
Merci pour tous ces extraits et votre propre analyse !
Monelle

Catheau 05/03/2012 08:59



C'est en effet cette simplicité qui fait la force du poème. Merci, Monelle, de vos commentaires toujours justes.



Martine 02/03/2012 05:35

bonjour catheau,

Que j'aime la poésie de R. Desnos: aussi claire et lumineuse qu'un ruisseau au soleil. Même l'ombre est belle sous sa plume.
Beauté pudique de ce poème qui m'a beaucoup touchée. Merci Catheau

Bonne journée à vous
Martine

Catheau 05/03/2012 08:56



A l'occasion du retour de ses cendres, Eluard a dit qu'il fut "un pirate tendre et fou, fidèle comme pas un à ses amours, à ses amis, et à tous les êtres de chair et de sang dont il ressent
violemment le bonheur et le malheur..." A bientôt.



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