Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 22:02

 Cendrars par modigliani

Blaise Cendrars, Modigliani, 1913

 

J’ai vu mardi dernier l’extraordinaire exposition que le musée de La Piscine à Roubaix consacre à Chagall. L’ensemble de plus de 200 œuvres qui y est exposé couvre la vie de l’artiste et tous les champs d’expression auxquels il s’est essayé. On y découvre en effet peintures et dessins, sculptures et céramiques, costumes et collages et les études pour le plafond de l’Opéra que lui commanda Malraux. Intitulée Marc Chagall, L’Epaisseur des rêves, cette rétrospective témoigne de l’importance de la forme et du volume chez l’artiste, l’inventeur du « pays d’apesanteur » ainsi que le qualifia Aragon.

En 1913, Blaise Cendrars consacre à son ami Marc Chagall son quatrième Poème élastique. Nés la même année, en 1887, les deux artistes nouèrent une amitié entre 1912 et 1914. « Les peintres et les poètes, c’était du pareil au même », on vivait tous mélangés », raconte Cendrars. Vivant ensemble la bohème parisienne à la Ruche de Montparnasse, ils étaient liés par l’usage commun du russe mais surtout par un même goût pour la modernité urbaine et les formes artistiques nouvelles.

Le poète est vraiment fasciné par le monde onirique et fantaisiste du peintre. Ses images verbales, ses mots en liberté, seront un écho à la structure des tableaux de Chagall : ne titrera-t-il pas d’ailleurs certaines des toiles de cette époque ? En 1922, à son retour de Russie après la Révolution russe, l’atelier de Chagall aura été vidé et ses œuvres d’avant-guerre revendues. Soupçonnant Cendrars d’y avoir contribué, il rompra avec lui.

Toujours est-il que demeure ce poème. Un texte qui témoigne avec force de leur amitié et de la relation fusionnelle qui peut exister entre les mots et les formes et les couleurs.


 Chagall_Marc_06_autoportrait_max.jpg

      Autoportrait au col blanc, Marc Chagall, 1914

 

 

Marc Chagall

 

Il dort

Il est éveillé

Tout à coup, il peint

Il prend une église et peint avec une église

Il prend une vache et peint avec une vache

Avec une sardine

Avec des têtes, des mains, des couteaux

Il peint avec un nerf de bœuf

Il peint avec toutes les sales passions d’une petite ville juive

Avec toute la sexualité exacerbée de la province russe

Pour la France

Sans sensualité

Il peint avec ses cuisses

Il a les yeux au cul

Et c’est tout à coup votre portrait

C’est toi lecteur

C’est moi

C’est lui

C’est sa fiancée

C’est l’épicier du coin

La vachère

La sage-femme

Il y a des baquets de sang

On y lave les nouveaux-nés

Des ciels de folie

Bouches de modernité

La Tour en tire-bouchon

Des mains

Le Christ

Le Christ c’est lui

Il a passé son enfance sur la croix

Il se suicide tous les jours

Tout à coup, il ne peint plus

Il était éveillé

Il dort maintenant

Il s’étrangle avec sa cravate

Chagall est étonné de vivre encore

 

In Dix-neuf poèmes élastiques

 

 

Autoportrait-a-la-pendule.JPG

      Autoportrait à la pendule, Marc Chagall, 1947

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 27 novembre 2012)

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème libre

 


Partager cet article

Repost 0
Published by Catheau - dans Jeudi en Poésie
commenter cet article

commentaires

Martine 01/04/2013 21:21

Je viens de le relire. Et l'émotion est toujours aussi forte!
Quelle belle page Catheau

Martine ( après les huiles, maintenant dans les pastels)

Catheau 06/04/2013 11:10



Le peintre que vous êtes attend le poète qui la dépeindra un jour ! Il existe quelque part.



Anna 01/01/2013 12:39

Merci Catheau ! Belle année 2013 à vous aussi, qu'elle vous apporte tout ce que vous pouvez souhaiter. Bises de l'autre bout du monde !

Catheau 12/01/2013 04:34


J'espère, Anna, que l'année débute pour vous sous des auspices favorables. À bientôt.


valdy 15/12/2012 10:21

Deux artistes dont les oeuvres jouent particulièrement sur ma sensibilité. Par eux, la profusion des couleurs, des images, des vibrations cérébrales ;-)... Pour eux, votre art de la synthèse qui
nous permet le voyage jusqu'à l'exposition. Merci donc Catheau

Catheau 01/01/2013 02:55


Quel merveilleux endroit que La Piscine à Roubaix pour découvrir ce peintre prolifique.


Martine 10/12/2012 07:56

Magnifique! J'admire le choix des peintures et de ce poème en illustration.
En le lisant, son rythme m'a prise par la main et ...
Valse pinceaux! Je suis toute éclaboussée de couleurs! Mais ça valait la peine. La toile vit, l'oeuvre interpelle.
je peux me reposer... jusqu'à la prochaine

Merci Catheau pour cet excellent moment sur vos lignes
amitiés
Martine

Catheau 01/01/2013 02:49


Je réponds bien tardivement pour cause de voyage au bout du monde. Que 2013 continue à nous enchanter de vos mots, de vos toiles, de vos photos. A bientôt, chère Martine.


Anna 09/12/2012 21:02

Merci de nous faire partager ce poème, intéressant puisqu'il souligne les relations qui peuvent exister entre l'art de peindre et les mots.

Catheau 01/01/2013 02:42


J'ai aimé en effet la transposition poétique en mots des coups de pinceau. Bonne année du bout du monde où je me trouve : que 2013 vous soit favorable !


Alice 07/12/2012 15:57

Une intéressante vision de l'ami écrivain sur son ami poète, il voit de près ... bel exemple ! Une exposition importante qui a dû te combler.

Catheau 09/12/2012 19:05



Comme tu le dis, Alice, cette exposition m'a comblée et j'en ferai bientôt un billet. Bonne semaine à toi.



J'ai vraiment apprécié 07/12/2012 14:50

Un bel hommage qu'on sent bouillonnant effectivement!

Catheau 09/12/2012 19:04



Tout le bouillonnement et l'effervescence de cette période artistique si riche. A bientôt, Mansfield.



Nounedeb 07/12/2012 13:36

Mille mercis, Catheau. Je découvre ce poème, qui, comme vous le dites, est en relation fusionnelle avec l'oeuvre de Chagall, que j'aime tant.

Catheau 09/12/2012 19:03



A voir le nombre des visiteurs à l'exposition de La Piscine, je crois que Chagall a beaucoup d'admirateurs. Je trouve que le regard de Cendrars sur Chagall est très juste : c'est pour
cela que je l'ai choisi.



Carole 06/12/2012 23:26

Une vigoureuse évocation... et j'y retrouve en effet "tout" Chagall, ardent, violent, délicat... un peintre hors du commun.

Catheau 09/12/2012 18:58



Le bestiaire, l'âme juive, les femmes, le Christ... Cendrars avait le regard et la plume aiguës.



flipperine 06/12/2012 23:26

un joli poème

Catheau 09/12/2012 18:56



Un poème qui permet d'imaginer très fidèlement la peinture de Chagall. Je suis contente que vous l'appréciez.



Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche