Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 18:04

Medusa Arnold Böcklin

Medusa, Arnold Böcklin

 

J’ai toujours été fascinée par Méduse ("reine") et par ses cheveux de serpents. On connaît l’histoire de cette malheureuse fille de Phorcys et Céto, sur qui Poséidon jeta son dévolu. Séduite par le dieu marin dans un temple dédié à Athéna, elle fut punie par la déesse courroucée qui la métamorphosa en Gorgone, la faisant ainsi compagne d’Euryale et de Sthéno. Ses cheveux devinrent serpents et son regard eut le pouvoir de pétrifier ceux qui avaient l’audace de la regarder. Persée la décapita, l’utilisa pour délivrer Andromède du monstre et l’offrit enfin à Athéna, qui la fixa sur son bouclier, son égide. Ces épisodes sont fréquemment représentés dans l’iconographie.

La tête de Méduse fait aussi penser à l’allitération imitative dont use Oreste, devenu fou  à l’annonce de la mort d’Hermione dans Andromaque. Dans cette ultime scène 5 de l’acte V, il cède en effet à la démence quand Pylade lui annonce que Hermione s’est suicidée sur le corps de Pyrrhus, lui-même l’ayant assassiné pour elle. Après s’être adressé à son rival, il voit Hermione l’embrasser et, cédant à l’ubris,  il apostrophe alors les Erynies :

[…] Quels Démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?

Hé bien, Filles d’Enfer, vos mains sont-elles prêtes ?

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

A qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?

Venez-vous m’enlever dans l’éternelle Nuit ?

Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.

Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione ;

L’Ingrate mieux que vous saura me déchirer,

Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.

Cette vision célèbre des Erynies provient de l’Oreste d’Euripide (v. 255-257). Quant à l’image précise de la chevelure aux serpents, attribut de nature des déesses vengeresses,  elle viendrait des Métamorphoses d’Ovide, qui écrit au vers 454 :

Elles peignaient les serpents noirs de leurs cheveux.

Mais la source en est peut-être la Médée de Sénèque, dont le vers 14 présente déjà l’allitération qui a enchanté des générations d’écoliers :

Crinem solutis squalidae serpentibus, (Hérissées d’une chevelure aux serpents dénoués).

En 1674, Boileau traduira le Traité du sublime de Longin, où sont cités les vers d’Euripide et, au chapitre XIII, il imitera Racine :

Mère cruelle, arrête, éloigne de mes yeux

Ces Filles de l’Enfer, ces spectres odieux.

Ils viennent ; je les vois : mon supplice s’apprête,

Quels horribles serpents leur sifflent sur la tête !

On sait aussi comment Sigmund Freud tira parti de la tête coupée de Méduse, en faisant de l’effroi devant la Méduse l’effroi de la castration. Ce symbole de l’horreur, c’est la déesse vierge Athéna qui le porte sur son costume, devenant ainsi une femme inatteignable, éloignée de toute concupiscence sexuelle.

Mais devant la tête de Méduse, on pourra aussi songer aux vers d’Apollinaire dans Le Bestiaire ou cortège d’Orphée (1911) :

Méduses malheureuses têtes

Aux chevelures violettes

Vous vous plaisez dans les tempêtes

Et je m’y plais comme vous faites

 

Sources :

Racine, Œuvres  complètes I, Théâtre-Poésie, Edition présentée, établie et annotée par Georges Forestier, Bibliothèque de la Pléiade, 1999

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Entre Ombre et Lumière,

Thème : Une forme qui ressemble à une autre

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Catheau - dans Des personnages.
commenter cet article

commentaires

Martine 07/05/2011 10:10


Bonjour Catheau,

J'aime cette référence à l'histoire. Effectivement, avec Méduse le thème est superbement serv. Merci pour cet enrichissant partage

Bon weekend :)
Martine


Catheau 15/05/2011 15:26



Merci, Martine, l'Histoire est une corne d'Abondance pour illustrer les thèmes. Amitiés.



alain 05/05/2011 06:25


Toute les légendes grouillent (si j'ose m'exprimer ainsi) d'images étonnante qui forcent l'imaginaire. Belle illustration avec méduse. Bonne journée à toi.


Catheau 06/05/2011 08:51



Merci, Alain. L'animalité en nous, toujours prête à surgir...



fransua 04/05/2011 21:38


je ne voudrais pas de cett coifure pourrien au onde mais l'hitoire du londe estainsi faite


Catheau 04/05/2011 22:31



Qui voudrait en effet de cette animalité grouillante, symbole des peurs primales et instinctives ? Merci, Fransua, de votre visite.



Libre necessite 04/05/2011 09:40


Toujours très documenté.Merci Dan


Catheau 04/05/2011 22:21



Les tragiques grecs, une source inépuisable. Merci de me lire.



Hauteclaire 04/05/2011 00:45


Bonsoir Catheau
une forme impressionnante, où s'entremêle réalité, drame et profondeur de l'inconscient.
Il est aussi des coïncidences ... en réfléchissant à votre thème ... ce sera pour mardi.
Bises du soir


Catheau 04/05/2011 22:20



Les serpents, comme une peur primitive. Amitiés.



Elo 03/05/2011 19:40


Encore un bel article où j'apprends ! alala que ferais-je sans tes leçons de culture ! Bises


Catheau 04/05/2011 22:19



Merci, Elo. J'espère qu'elles ne sont pas trop didactiques ! Amitiés.



Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche