Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 février 2015 4 05 /02 /février /2015 18:24

P1300969.JPG

 La plage de Cofete vue du belvédère de la Degollada de Agua Oveja

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 27 décembre 2014)

Quand Jean de Béthencourt, en 1404, met le pied sur la terre volcanique de l’île rouge d’Herbania (« qui n’a pas d’herbe »), il s’exclame : « Que fuerte ventura ! » (« Quelle grande – ou forte – aventure ! »), donnant ainsi son nom à cette île aride des Canaries. Ce bout de terre arrachée aux volcans, à cent kilomètres seulement des côtes africaines, est en effet sauvage et solitaire et il faut un certain temps pour s’acclimater à ces terres brûlées où s’enfuit parfois une chèvre, où un busard pique dans le fond d’un barranco.

unamun.jpg

Miguel de Unamuno à Fuerteventura

C’est sur cette terre austère que fut déporté, de mars à juillet 1924,  le grand écrivain espagnol Miguel de Unamuno y Jugo (1864-1936). S’étant élevé par ses écrits contre la dictature de Primo de Rivera, il fut ainsi relevé de ses fonctions de recteur de l’université de Salamanque. En dépit de l’exil, cette île violente dut convenir à celui qui sut exprimer les tourments de l’âme espagnole et son mysticisme foncier dans Le sentiment tragique de la vie chez les hommes et chez les peuples (1912). Il écrit ainsi : « Cette île a un style propre, un style qui est celui du squelette. Sa terre est squelettique comme ses ruines volcaniques, ses montagnes en bosses de chameau […] surgies du fond de la mer, un don pour ceux qui savent ce qu’est le secret intime de sa force. »

P1300968.JPG

Vue surplombante de la plage de Cofete

(Photo ex-libris.ver-blog.com, samedi 27 décembre 2014)

En nous rendant cet hiver en 4x4 sur la péninsule de Jandia, au sud de l’île de Fuerteventura, nous avons pu approcher cette beauté si particulière. Empruntant une piste poudreuse et tortueuse, construite en 1946 par des prisonniers politiques de la colonie pénitentiaire de Tefia, dans un décor de montagnes âpres et grises, nous sommes parvenus au belvédère de la Degollada de Agva Oveja. C’est de là que nous avons d’abord découvert le panorama sublime de l’infinie plage de Cofete qui a servi de cadre au récent film Exodus. Au pied des falaises, se situe en effet la cuvette du cratère de Jandia, dont la plus grande partie a disparu dans l’océan Atlantique et dont ne subsiste que la partie sud de la caldeira, qui forme l’impressionnant Arco de Cofete.

P1300980.JPGL'entrée du cimetière marin de Cofete

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 27 décembre 2014)

Guidés par les candélabres des euphorbes, nous avons atteint le hameau de Cofete, fait de cabanes sommaires sans eau ni électricité. Nous avons ensuite accédé à la plage composée d’un sable blanc, issu de la décomposition des roches et des coquillages où se trouve l’émouvant premier cimetière marin de l’île. Balayées par le vent, à même le sable, les tombes des premiers habitants témoignent d’un passé lointain et ignoré. On raconte que c’est là que seraient enterrés les bagnards ayant construit la piste qui mène de Morro Jable à Cofete.

P1300978.JPGLe cimetière marin de Cofete

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 27 décembre 2014)

Au loin, à 1,5 kilomètre, dressée devant son mur de montagnes, la Villa Winter nous a fait signe. Elle fut édifiée entre 1946 et 1958 par l’ingénieur allemand Gustav Winter. Le maître des lieux, qu’on appelait don Gustavo, était célèbre par ses lunettes et son chien noirs. Il isola sa demeure de toute intrusion en devenant le gestionnaire unique de la péninsule de Jandia dont il avait obtenu la location. Disposant de deux étages, d’une tour dans la partie nord-ouest et d’un balcon face à la mer, la Villa Winter est désormais dans un état de quasi abandon.

P1300997.JPGLa Villa Winter, vue de la plage de Cofete

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 27 décembre 2014)

La vieille Rosa (que nous avons aperçue assise telle une momie à l’entrée gauche du patio), et son frère, y vivotent chichement, ayant obtenu l’autorisation d’y demeurer jusqu’à leur mort. Ensuite, la société immobilière allemande qui en est la propriétaire mettra la maison en vente. Dans ce bout du monde aride, les deux vieillards l’entretiennent ; enfin c’est un bien grand mot car la demeure, qui eut son heure de gloire, se délabre inéluctablement.

P1300998.JPGLe patio de la Villa Winter

 (Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 27 décembre 2014)

La Villa Winter distille une atmosphère très particulière d’autant plus qu’elle jouit d’une réputation sulfureuse des plus fantaisiste. La légende court auprès des Allemands que le Führer y serait venu et que la tour de la Villa aurait fait usage de phare pour les sous-marins allemands croisant dans les parages. Certains vont jusqu’à prétendre qu’après la guerre, la maison aurait servi de clinique de chirurgie esthétique pour des criminels nazis désireux de se créer un nouveau visage avant de gagner l’Amérique du Sud !

P1310015.JPG

La tour de la Villa Winter

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 27 décembre 2014)

Tout cela n’est guère sérieux et on sait seulement que Winter construisit non loin de là une piste d’atterrissage, désormais désaffectée, qu’il fora des puits, qu’il tenta de reboiser avec des pins le Pico del Zarza, et qu’il encouragea les cultures sur les restanques – notamment la pomme de terre (les célèbres papas) et la tomate. Dans cette maison solitaire et farouche on a installé un petit musée rural qui présente des instruments aratoires et des sculptures fantaisistes. Tout cela sent la relégation et l’abandon et, quand on est à l’intérieur, on n’a qu’une envie, celle de sortir sur la terrasse pour respirer le ciel et la mer.

P1310019.JPGLa mer vue de la terrasse de la Villa Winter

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 27 décembre 2014)

Et c’est bien la fascination de la mer que Fuerteventura révéla à Unamuno en exil, cette mer « demeurée jusqu’alors pour lui une puissance inconnue et presque hostile ». « La mar » fit véritablement son entrée dans l’âme et l’œuvre de l’écrivain et devint un des éléments essentiels de son « paysage poétique ». Et, du haut de la terrasse de la Villa Winter, devant ce panorama non-pareil à 180°, on comprend pourquoi l’écrivain basque aurait aimé achever ses jours dans l’Ile Pourpre de Pline, où la mer est partout.

 

Sources :

Persée : Sebastiàn de la Nuez, Unamuno en Canaries

dominicus.malleotus.free.fr/canaries/village_cofete.htm

http://www.villawinter.com/chronik.htm

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Catheau - dans Promenades
commenter cet article

commentaires

Martine 27/02/2015 05:59

Bonjour Catheau,

Quelle visite. C'est toujours passionnant avec vous. L’histoire faite de petites histoires sur fond de sable et de bleu iodé et mouvant
Merci Catheau
;)

Catheau 08/03/2015 11:34

Une maison aussi solitaire qu'envoûtante, loin des hommes mais près d'une mer infinie. A bientôt chez vous. Bon dimanche printanier.

mansfield 07/02/2015 18:07

Un univers très particulier où tout semble léthargique et fourmille en même temps de souvenirs enfouis et ce sable.... qui balaie tout et qui évoque la plage et le large et le vent... Vous
restituez tout cela avec bonheur!

Catheau 08/02/2015 17:05



Merci, Mansfield, pour ce commentaire si judicieux.



Susan17 06/02/2015 06:53

Voilà un article très intéressant qui nous fait découvrir ce paradis
sauvage que nous ne connaitrons jamais , merci . je te téléphone et
vous embrasse bien ,

Catheau 08/02/2015 17:03



Une terre aride  dont nous avons aimé le charme sauvage.



Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche