Partager l'article ! Perrault réen-chanté : Douce et Barbe-Bleue, un opéra d'Isabelle Aboulker.: Douce (Mathilde Bonnet) et Barbe-Bleue ...
Douce (Mathilde Bonnet) et Barbe-Bleue (Philippe Gardeil)
Quelle petite fille n’a pas frémi, en même temps qu’elle était secrètement fascinée, à l’écoute de La Barbe-bleue, de Charles Perrault, ce « classique inconnu », selon Marc Soriano ? L’écrivain fut en effet pendant vingt ans le préposé au mécénat royal et au contrôle des œuvres littéraires et artistiques en l’honneur de Louis XIV et de son règne. L’on peut donc dire qu’il exerça une réelle influence sur les affaires culturelles. Exemple parfait de l’honnête homme du XVII° siècle, il contribua par ailleurs à « élargir le goût classique » en promouvant cet esprit nouveau, « plus riche de ses propres pensées que de celle des autres ».
Mais c’est en 1697, après sa disgrâce, qu’il va connaître le succès littéraire avec la parution des Histoires ou Contes du temps passé, précédées d’un frontispice, Contes de ma mère l’Oye, dont l’auteur prétendu est le fils de Perrault lui-même, alors âgé de dix ans ! Suivant en cela la mode des contes, née dans les salons précieux en 1685, il passe en même temps des vers (La Patience de Grisélidis, Peau d’Âne, Les Souhaits ridicules) à la prose avec les huit contes qui lui assureront une postérité sans égale : La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, La Barbe-bleue, Le Maître-chat ou le Chat-botté, Les Fées, Cendrillon ou la Petite Pantoufle de verre, Riquet à la houppe, Le Petit Poucet.
Avec lui, le conte devient le symbole d’un certain art français, art ambigu cependant : l’œuvre en effet n’est-elle pas censée avoir été écrite par un enfant et avoir été corrigée par Perrault ? La moralité en vers pose aussi la question du destinataire : un enfant, un adulte ?
Il me semble que ces questions sont en germe particulièrement dans La Barbe-bleue, conte terrifiant s’il en est, et que l’on raconte sans sourciller aux enfants. Quelle image que celle de ce sang caillé dans lequel « se miraient les corps des femmes mortes attachées le long des murs » ! Quant à Barbe-Bleue, époux sanguinaire, qui dispose du droit de vie et de mort sur sa femme, il est le digne héritier de Gilles de Rais. Le récit véhicule encore l’idée de la curiosité insatiable de la femme, venue de l’Eve originelle et de Pandore. On sait aussi, depuis Freud et Bettelheim, que la clé tachée de sang est le symbole de la défloration.
Par ailleurs, si le temps du conte apparaît comme révolu et anachronique (le lecteur « voit bientôt que cette histoire/ Est un conte du temps passé »), la description de la luxueuse demeure de Barbe-bleue ne peut que faire penser aux fastes de Versailles, tandis que les frères sont, l’un officier des dragons et l’autre mousquetaire.
Tous ces thèmes complexes expliquent la postérité artistique musicale de ce conte qui, de Grétry (Raoul Barbe-Bleue, 1789) et Offenbach (Barbe-Bleue, 1866) à Paul Dukas (Ariane et Barbe-Bleue, 1907) et Béla Bartók (Le Château de Barbe-Bleue, 1911), en passant par le ballet éponyme de Marius Petipa (1896), a fait le bonheur de nombreux artistes.
Douce et Barbe-Bleue (Affiche de Thomas Richard, Scorfa)
Un bel héritage dont Isabelle Aboulker s’est emparée avec délicatesse et musicalité, en composant son opéra Douce et Barbe-Bleue, créé en 2002. Il était représenté dimanche 11 février 2012, dans l’amphithéâtre Louis Richer, plein à craquer, de l’institution Saint-Louis à Saumur. Il était chanté par les enfants de la maîtrise Saint-Joseph de Lectoure (Gers), dirigée avec doigté par François Bonnet. Cette œuvre avait déjà fait l’objet de concerts en 2011, le passage à la mise en scène datant de janvier 2012. Une gageure réussie haut la voix pour ces jeunes chanteurs, affrontés à des rythmes et des lignes mélodiques variées et audacieuses.
Isabelle Aboulker qui, « avec obstination et plaisir- et contre toute logique- compose des opéras », revisite ici le célèbre conte de Perrault, La Barbe-bleue. Si elle en infléchit la fin en lui donnant une issue plus cruelle, elle étoffe le personnage de Douce, la jeune épousée, superbe contrepoint à la violence brutale d’un époux dont la barbe est symbole de toute puissance. La fin, certes, fait mentir la phrase consacrée, « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants », mais il est dit avec humour que Perrault ne s’en offusquera point.
La mise en scène d’Emmanuel Gardeil est tout en fluidité et en sobriété. Le conte musical s’y déploie, alternant le texte du récitant à la voix ensoleillée (Bernard Daubas) avec les interventions des vingt enfants du chœur et les duos entre Douce (Mathilde Bonnet, soprano), sa sœur Anne (Laure-Marie Harant, alto) et sa mère (Camille Bonnet, alto) et avec Barbe-Bleue (Philippe Gardeil, baryton basse).
Sur le fond de scène, se détache un grand livre de contes à l’écriture hermétique hautement fantaisiste, conçu par Thomas Richard. Une page en sera déchirée pour donner accès à Douce au cabinet noir ; il deviendra aussi haute tour d’ou sœur Anne regarde « la route qui poudroie et l’herbe qui verdoie ». Il sera enfin le tragique mur blanc sur lequel Douce rejoindra ses compagnes d’infortune.
Le chœur des enfants, tout de noir vêtus, dans des costumes imaginés par Bénédicte Bonnet, interprète tour à tour les serviteurs du château de Barbe-Bleue, les amis de Douce qui cherchent à la protéger, les voix enfin qui la mettent en garde. Celles-ci, claires et légères symbolisent l’innocence d’une enfance vulnérable, victime des adultes.
Douce est habillée de blanc, avec seulement un lien rouge coulant de sa manche, qui servira d’attache à la fin, au moment de sa mort. Quant à Barbe-Bleue, avec sa fine barbe aile de corbeau de seigneur de la Renaissance, son regard noir et profond, son costume XIX° à basques d’un bleu dur, il incarne avec force ce prince qui est tout, sauf charmant.
Dans cet opéra qui ménage particulièrement bien le crescendo dramatique de cette tragique histoire, on retiendra sans doute le passage où les amis de Douce font mine d’ignorer ce qu’il est advenu de la clé du cabinet noir. Très rythmé, il sera repris avec un bel enthousiasme par le chœur au moment des rappels.
Mémorable aussi, le duo final entre Douce et Barbe-Bleue. Si son époux lui reproche sa désobéissance(« Vous m’avez désobéi !»), elle reconnaît son mensonge (« J’ai menti ! ») mais surtout lui avoue son amour. Un duo dramatique et plein d’émotion, dans lequel la jeune Mathilde Bonnet ne démérite nullement devant la puissance vocale de Philippe Gardeil.
Nathalie Richard au piano et François Bex au violoncelle complètent la distribution d’un spectacle plein de charme juvénile et de fraîcheur, en dépit de la violence du thème.
Avec cette œuvre originale, où s’équilibrent texte raconté et airs lyriques, grâce à ces voix jeunes et justes sur des mélodies qui ne sont pas sans rappeler parfois Poulenc, Isabelle Aboulker réussit le pari de réen-chanter le bon vieux Charles Perrault.
Douce et Barbe-Bleue en concert
(Photo DDM, Ysabel arch.)
Sources :
Dictionnaire des Littératures de Langue française, Tome III, Beaumarchais, Couty, Rey, Editions Bordas
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