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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 18:32

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Jeudi 20 mars 2014, c’était le jour du printemps. Mais peut-on parler de renouveau quand un frère très aimé, enfui il y a longtemps, revient dans la maison familiale, peut-être pour y mourir ? C’est cette situation particulière qu’a imaginée le dramaturge Jean-Luc Lagarce dans sa pièce intitulée J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, jouée ce soir-là au théâtre Beaurepaire à Saumur, dans une  mise en scène épurée de Mathilde Boulesteix,  

Il s’agit d’une œuvre chorale écrite en avril 1994, à la demande de Théâtre Ouvert, et créée en 1997, d’abord en Suisse par Joël Jouhanneau et en France par Stanislas Nordey. L’Aînée, La Mère, La Plus Vieille, La Seconde et La Plus Jeune vont tour à tour évoquer l’attente du jeune frère, « enfui […] depuis que son père l’avait chassé » et qui revient tel l’Enfant prodigue.

Mathilde Boulesteix  s’y montre sensiblement fidèle au synopsis (avril 1994) rédigé par Jean-Luc Lagarce en réponse à la commande du Théâtre Ouvert. Il écrit en effet : « La première femme, la deuxième femme, la troisième femme, la quatrième et la cinquième, toutes semblables, toutes sensiblement du même âge, habillées à l’identique, […] la même couleur pâle, comme les murs, comme la lumière de cette fin d’après-midi. » Les cinq comédiennes (Laure Nicolas, Julie Salles, Mathilde Boulesteix, Isaure Lapierre, Mylène Crouzilles) sont toutes très jeunes : trois d’entre elles (L’Aînée, La Plus Vieille et La Plus Jeune) sont vêtues de robes claires à tout-petits carreaux, vert pâle et gris ; La Mère (Mathilde Boulesteix) porte un sévère pantalon gris foncé et La Seconde, une robe rouge virevoltante à motifs blancs.

Le groupe féminin de ce huis-clos domestique, la tonalité douce de leurs vêtements, confèrent à l’ensemble une grande mélancolie. Elle sont bien à l’image de ce qu’écrit l’auteur : « Les servantes ou les nonnes./ Des infirmières, oui, bien sûr, des infirmières comme il en est dans les rêves ou les femmes silencieuse et paisibles chargées de la toilette des Morts. »

Cette impression est renforcée par le fait que les cinq interprètes sont déjà en scène  quand les spectateurs entrent dans la salle. Vestales de l’Attente, elle sont à la place qu’elles occuperont durant la majeure partie de la pièce : La Plus Vieille est assise à jardin dans un rocking-chair et elle plie un vêtement ; La Mère est debout devant la table de la salle à manger en fond de scène et elle dispose les assiettes pour le repas ; sur le devant de la scène, sur la droite, L’Aînée, tendue dans l’attente, est aussi debout, tandis qu’à cour, la Seconde, rêveuse, est assise sur un coffre (d’où surgiront à un moment les photos du passé) au pied duquel La Plus Jeune est accroupie et dessine. Tandis que « le jeune homme revenu de tout » repose (ou se meurt) dans « cette chambre où il vivait lorsqu’il était enfant et adolescent », le « ballet des filles et leurs éclats » peut enfin commencer.

Mathilde Boulesteix a fait le choix de ne pas incarner le jeune frère (ce que certaines mises en scène proposent). Le garçon demeure ainsi cette figure en creux que chacune des femmes va investir et ressusciter selon les mouvements de son cœur. Les interrogations, le mystère, n’en ont - me semble-t-il - que plus de force. Le metteur en scène excelle encore à créer une atmosphère mélancolique. J'ai particulièrement aimé le moment où L'Aînée se met au piano et chante doucement. Celui aussi où elle danse avec La Seconde échevelée sur l'air de Mon amant de Saint-Jean.

La pièce consiste ainsi en un long ressassement dans lequel la Grand-Mère, la Mère et les Trois Sœurs diront l’attente interminable, les espoirs, les désillusions, entraînés par la fuite du fils et du frère trop aimé. Se fera jour peu à peu la vérité de chacune, dans un prisme déformant et douloureux qui met à mal la figure du père. « C’est comme une chanson, de longues déclarations l’une à l’autre, le secret de leurs vies, leur légende patiemment construite. Elles se la jouent pour elles-mêmes. »

On ne peut qu’être admiratif devant la qualité de jeu de ces cinq belles comédiennes qui se sont chacune emparées de leur rôle avec beaucoup de sensibilité et d’émotion. La Mère, tout en rigidité, en intériorité et en éclats soudains (elle va jusqu’à casser les assiettes du repas), se refuse à endosser la responsabilité de la fuite de son fils : « Il partait toujours et toujours il revenait. Comment est-ce que je pouvais penser cela ? » Devant ses filles, elle défend le père que La Plus Jeune accuse de violence : « Il ne vous a pas touchées, n’a jamais touché personne. »

La Plus Vieille est plus en retrait. En observatrice dans son rocking-chair, elle a cependant toujours eu peur des relations entre le père et le fils, la crainte « aussi qu’ils ne puissent plus se retrouver  et se pardonner encore ». Elle accuse ses petites-filles de fabuler : « Rien du tout. C’est de l’arrangement. Vous inventez un peu plus chaque fois. »

L’Aînée, toujours « sur le bord des larmes », est celle qui formule le plus précisément la souffrance de l’attente, qui les a immobilisées et figées sur place : « Je regardais la route et je songeais aussi, comme j’y songe souvent, le soir, lorsque je suis sur le pas de la porte et que j’attends que la pluie vienne,/ je songeais encore aux années que nous avions vécues, toutes ces années ainsi,/ nous, vous et moi, toutes les cinq, comme nous sommes toujours et comme nous avons toujours été, je songeais à cela,/ toutes ces années que nous avions vécues et que nous avons perdues, car nous les avons perdues,/ toutes ces années que nous avions passées à l’attendre, celui-là, le jeune frère, depuis qu’il était parti, s’était enfui, nous avait abandonnées,/ depuis que son père l’avait chassé ».

La Seconde exprime avec fougue l’amour fou qui la liait à son frère et elle évoque le souvenir du temps où elle dansait avec lui dans une valse-hésitation passionnée : « M’a prise brutalement contre lui, à peine serrée dans ses bras, à peine embrassée, et aussitôt rejetée violemment,/ voulu m’éloigner et m’emporter avec lui, les deux à la fois, en même temps. »

Quant à La Plus Jeune, celle « qui ne comptait pas » dans son « recoin », elle vit dans le souvenir de la violence familiale et se refuse aux mensonges de celles qui dénaturent le passé : « vous voulez toujours embellir cette vie-là, cette époque, je n’ai jamais eu pourtant le souvenir qu’il y eût des jours sans cette colère et sans ces cris et sans cette violence ».

Dans ce « quintette pour voix de femmes », d’une certaine manière, c’est le sort dévolu aux femmes qui est mis en scène. Celles-ci, bien trop souvent, ne passent-elles pas  leur vie à ne pas vivre, à attendre que quelque chose leur arrive enfin ? L’écriture de Jean-Luc Lagarce, toute en lenteur, en reprises, en répétitions, est au service de ce sentiment d’attente diffus qui fait hésiter les cinq héroïnes entre enfermement et aspiration à la liberté. C’est la particularité du travail de recherche de la Compagnie de l’Instant Précis de choisir des textes aux écritures singulières et poétiques ». Dans sa « Note d’intention », Mathilde Boulesteix indique bien que cette pièce est une réexposition permanente de l’attente [et que] les mots y sont envisagés comme des coups de gomme cherchant à effacer, rectifier en vain l’indélébile croquis initial ».

On aura sans doute compris que cette pièce, où se déclinent une infinité de figures féminines, réelles ou imaginées, ne m’a pas laissée indifférente. Entre cris et chuchotements, entre regrets et remords, entre innocence et culpabilité, à la lisière de l’amour et de la haine, on n’est pas loin des Atrides et l’on pense à Tchékhov et à ses Trois Sœurs. En ce soir de printemps, j’ai beaucoup aimé cette « lente pavane » pour un frère défunt… ou peut-être pas, puisque les derniers mots de La Mère sont : « […]  j’avais cru entendre un bruit. »

 

Sources :

 * J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Jean-Luc Lagarce, Les Solitaires Intempestifs, 1997, 2005

 * Le programme de la Direction des Affaires Culturelles


 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Théâtre
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