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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 12:53

 Modiano-by-Nicolas-Hidiroglou2

Patrick Modiano par Nicolas Hidiroglou 


La présence de Patrick Modiano à la télévision est toujours un événement que savourent ses afficionados. Mais c’est aussi une épreuve pour le journaliste qui l’interroge, ne sachant jamais si son interlocuteur ira jusqu’au bout de sa réponse et ne se perdra pas dans les méandres d’une pensée en perpétuelle recherche de la chose juste qu’il veut exprimer. Pour Modiano aussi, on imagine que c’est un moment délicat que celui où il doit se faire l’exégète de ses propres mots. Et il y a quelque chose de profondément émouvant à voir ce grand écrivain hésiter, balbutier, s’interrompre, et être comme soulagé lorsque le journaliste formule ce qu’il a tenté de dire.

Il en était ainsi jeudi 11 mars 2010, à La Grande Librairie, le soir où François Busnel recevait Modiano pour son dernier roman L’Horizon. L’écrivain a d’abord reconnu être un grand marcheur mais beaucoup moins que du temps de sa jeunesse. Lorsqu’il marche dans Paris, il vérifie comment « ça a évolué » et comment il a intériorisé ce qu’il a vu entre 17 et 25 ans, pour en faire dans ses œuvres un Paris intemporel.

La Place de l’Etoile, le roman qui marque son entrée en littérature, rend compte d’une Occupation neuve et fantasmatique et elle est le fruit d’un long travail de mémoire. Le paradoxe de l’écriture de Modiano réside dans le fait qu’à travers une syntaxe claire, des phrases courtes et simples, un lexique du flou, est à l’œuvre un travail perpétré de livre en livre. « Je vais oublier », dit l’écrivain, alors « je voudrais cerner le truc ». Selon Marie Desplechin, il y a là une démarche assez proustienne et une constante depuis le premier roman.

Le temps de 1940-1945 est pour lui une obsession, d’autant plus que 1945 est la date de la naissance de l’écrivain. Pour lui, ceux qui sont nés en cette année-là sont le fruit de cette période trouble, qui est leur nuit originelle. Les gens nés après la guerre sont le fruit de rencontres hasardeuses. Ainsi, en 1982, dans De si braves garçons, l’écrivain évoque ces « enfants du hasard et de nulle part ». Les guerres favorisant les rencontres fugaces, les mouvements de prisonniers, de travailleurs, en temps normal, selon lui, ses parents ne se seraient jamais rencontrés. N’est-il pas le fils d’une comédienne flamande, Luisa Colpeyn, et d’un juif d’origine italienne ?

A Busnel remarquant qu’il ne parle pas d’amours mais de rencontres, Modiano répond que ces époques de fièvre sont anormales et que ce genre de rencontre ne résiste pas à la normalité. Dans Un Pedigree, il met en scène des jeunes gens qui n’ont pas eu le temps de se stabiliser et qui n’ont donc pas de colonne vertébrale. La guerre a accentué cette sorte de désordre et ils ont abordé cette époque trouble en étant du sable mouvant. Ils sont comme des fleurs qui n’ont pas eu le temps… (d’éclore).

Lorsque Busnel évoque en un condensé brutal les relations de son père avec la bande de la rue Lauriston, Modiano rétorque que son père ne savait pas qui il était et que tout ça était compliqué pour lui. Etranger dans un Paris étrange, il a continué à vivre comme s’il n’avait pas de loi.

Modiano

En ce qui concerne Lacombe Lucien, le film de Louis Malle, dont il a écrit le scénario, Modiano parle à son propos de gens fracassés. Il décrit le personnage comme un jeune paysan qui survit grâce à son instinct de conservation. Son père est prisonnier en Allemagne, sa mère vit avec un autre homme et de ce désordre initial naît son incertitude. Sans repères, il se laisse entraîner et s’oriente vers le mauvais chemin. Et pourtant, il aurait suffi d’un rien, ajoute Modiano, il aurait suffi que quelqu’un l’aiguille autrement. C’est un enfant perdu au départ, ce qui explique sa dérive. Ce film a choqué à l’époque par l’absence de jugement moral porté sur le personnage. L’explication de l’écrivain apporte donc un éclairage sur sa psychologie.

Cependant, à Busnel qui lui demande si cet anti-héros aurait pu s’appeler Patrick Modiano, l’écrivain répond que tout en essayant de le comprendre, il ne peut s’identifier à lui.

Le journaliste rappelle alors le livre de Rober Paxton sur l’Occupation, qui a fait date. On entend ensuite J. P. Rappeneau, le réalisateur du film Bon voyage, qui a travaillé avec Modiano. Il précise que l’écrivain sait tout sur la période de 1940 et racontait de multiples anecdotes. Quelques cinéastes ont été tentés d’adapter l’univers de Modiano. Patrice Leconte notamment l’a fait pour Villa triste avec un film intitulé Le Parfum d’Yvonne, qui essaie de traduire la sensualité et le parfum vénéneux et troublant de l’œuvre.

Dans une interview, Patrice Leconte fait remarquer que Patrick Modiano est en effet réputé pour être un écrivain inadaptable. S’il existe bien une intrigue sur le plan factuel, le flou domine car il n’y a pas de bases réalistes. L’essentiel réside dans tout ce qui n’est pas dit et dans les émotions souterraines. Si Modiano n’est pas le bon ami des cinéastes, c’est parce qu’il fait vraiment de la littérature et la sienne propre !

On peut comparer cette littérature à celle de Simenon. Les romans de ce dernier paraissent sans problèmes alors qu’ils en posent en fait, et de bien réels, car au fur et à mesure tout s’effrite.

La difficulté d’une adaptation de Modiano se situe dans l’existence de nombreuses allées et venues dans le temps, malaisées à rendre au cinéma. Quant aux blancs, ils sont comme de l’acupuncture, qu’il est n'est pas facile de recréer. Et dans un roman, le lecteur peut continuer sur sa lancée. De plus, il n’y a pas de mot « Fin » dans un roman de Modiano.

Dans le dernier roman de l’auteur, L’Horizon, un homme, Bosmans, part à la recherche d’une femme, Margaret Le Coz, dans le Paris des années 1960. Ce sont deux solitudes qui se sentent traquées. Et Modiano d’expliquer comment naît un roman. Au départ, c’est une image cinématographique, une image précise qui l’atteint : rue du 4 Septembre, une fille qui sort d’un bureau. Après, il ne sait plus comment continuer. Il est alors comme un conducteur qui conduit sans visibilité et chaque jour d’écriture est comme une sorte de rattrapage. Il essaie de trouver quelque chose qui puisse suivre, sans savoir vraiment où il va ; il raccroche comme des wagons. Ca  se fait par segments et c’est, comme dans le travail de joaillerie, ce qu’on appelle le « serti invisible ».

L’écriture est toujours une question de détail. Il suffit parfois de rayer deux phrases et de rajouter quelque chose d’infinitésimal. Ecrire donne l’impression de glisser sur une pente en essayant toujours de se rattraper. Le but à atteindre,  c’est une « matière sombre à saisir ».

Pour l’écrivain, il est fascinant de penser aux quarante ans de sa vie, d’y discerner tous les carrefours, d’y retrouver les rencontres qui ne se sont pas développées. La trame d’une vie est enveloppée de ces choses inachevées, de ces débris possibles qui ne sont jamais advenus. Modiano évoque cette vision assez terrible de ce que peut être une vie : comme si votre vie visible était environnée d’une "matière sombre" virtuelle. « Pourquoi avait-il choisi ce chemin plutôt qu’un autre ? »

L’écrivain dit que son mouvement naturel est de se jeter en avant et de ne pas hésiter. Comme dans un  kaléidoscope, il y a tellement de grains, de jeux (je ?), de solutions. La vie aurait pu être différente. La « matière sombre », ce sont ces virtualités, ces choses enfouies et c’est tout cela qui lui a donné l’impulsion d’écrire.

François Busnel remarque que dans L’Horizon, on trouve quelque chose de nouveau que révèle d’abord le titre. Quant au dernier paragraphe, il ouvre vers l’avenir. Et Modiano de répondre que dans un livre écrit à la 3ème personne, on prend le risque d’être Dieu le Père. Avec une fin ouverte, les personnages peuvent s’échapper du livre comme ils peuvent s’échapper d’un tableau.

Modiano est d’accord avec Busnel pour reconnaître qu’Un Pedigree, qui a remporté un immense succès, a permis l’émergence d’une note nouvelle dans l’œuvre. Cet ouvrage autobiographique ne peut se dissocier de ses romans. Il dit que ce texte, c’est comme quand on appuyait sur une touche sur les panneaux du métro et que l’on voyait apparaître le réseau des correspondances. Tous ses romans sont dans Un Pedigree.

L’Horizon se déroule à Berlin et à Paris. Dans un reportage, Jean-Louis Ezine du Nouvel Observateur, parle de ce Paris disparu que Modiano ressuscite. (Et Modiano, qui croyait bien connaître Ezine, précise qu’il n’a su que trente ans après leur rencontre qui il était vraiment, en lisant son ouvrage Les Taiseux, dans lequel il évoque la recherche du père.)

Selon Ezine, Modiano est l’écrivain des villes, l’arpenteur des paysages urbains, celui qui montre comment le passé passe dans les villes. Celui qui n’a pas oublié par exemple que la rue Delaisement, disparue aujourd’hui, faisait le lien entre Neuilly et Levallois, qui sait que telle bijouterie actuelle était une échoppe de livres en 1951, qui connaît dans le XIV° des maisons d’édition désaffectées, qui sont censées avoir disparu, mais qui conservent encore une certaine activité. Ces dernières librairies sont un rempart, un refuge pour l’auteur. Modiano marche vite dans Paris et il en connaît bien les zones périphériques. Sur certains plans ont été conservés nombre de rues qui n’existent plus, rues fantômes qui sont la porte ouverte à son imagination.
Il rappelle l’anecdote qui est à l’origine de La place de l’Etoile, qui se passe en 1942. Modiano a demandé à quelqu’un : « Indiquez-moi la place de L’Etoile ». L’homme lui a désigné la côté gauche de sa poitrine, indiquant ainsi l’emplacement  de l’étoile jaune que furent contraints de porter les Juifs. La Place de l’Etoile symbolise ainsi l’honneur et le déshonneur.


le paris onirique de modiano

                                                                                       Le Paris onirique de Modiano

Modiano est cet écrivain de la rive droite devenu écrivain de la rive gauche, topographie correspondant à son parcours personnel. Le romancier est le spectateur de la vie des cafés, nombreux dans ses œuvres, lieux de passage où se font les rencontres, où se nouent les intrigues.

François Busnel lit alors une phrase à la page 168, qu’il trouve fantastique. Celle-ci dit qu’une ville, c’est une vie et que la forme d’une ville correspond à la forme d’une vie. Modiano ajoute que la ville de Berlin (ville natale de Margaret le Coz l'héroïne) l’a frappé parce qu’elle a grandi avec les gens de sa génération, celle de 1945, et les a accompagnés. La ville a voulu masquer les terrains vagues et essayer de mettre de l’ordre dans les marécages.

Dans L'Horizon, le père de Margaret Le Coz est présenté comme un auteur, dont le narrateur dit que c’était une erreur de jeunesse. Modiano précise, quant à lui, qu’il a commencé à écrire très jeune et qu’il essaie d’éviter de se relire. S’il a la sensation d’être la même personne, il n’en finit pas d’être le père et le grand-père de celui qu’il a été.

Il ajoute que son premier livre aurait pu être autre chose et qu’il aurait voulu écrire une histoire d’amour comme Le Diable au corps, et que l’on regrette toujours. Il dit encore qu’on écrit des livres parce qu’on n’est pas content du précédent et que c’est une sorte de fuite en avant.

Cette fuite en avant conduit-elle Patrick Modiano et ses personnages vers un nouvel horizon ? C’est ce que laisse entendre la dernière phrase du roman : « Il lui semblait atteindre un carrefour de sa vie, ou plutôt une lisière d’où il pourrait s’élancer vers l’avenir. Pour la première fois, il avait dans la tête le mot : avenir, et un autre mot, l’horizon. Ces soirs-là, les rues désertes et silencieuses du quartier étaient des lignes de fuite, qui débouchaient toutes sur l’avenir et l’HORIZON. »


                                                           modiano 2
 
                                                                                                     Les escaliers du Vert-Galant, Le Paris de Modiano,
                                                                                                                                   Philippe Loparelli




Lundi 29 mars 2010

 

 

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commentaires

Claude Doglio 12/03/2013 18:33

Je fais un lien avec un copié/collé, je pense qu' overblog doit vous permettre aussi dans votre blog ce genre d' insertion... Je vous conseille de vous renseigner auprès de votre hébergeur. Bien
cordialement

Catheau 19/03/2013 07:08



Je sais bien sûr comment (techniquement) insérer un lien. En fait, je vous demandais comment mon articlle sur Modiano trouverait sa place sur votre blog, dans quel cadre. Amicalement.



Claude Doglio 12/03/2013 06:09

Écrivant sur mon Blog/Roman je trouve votre compte rendu intéressant, et l'insère, cependant il y a une petite erreur, il s'agit de l'émission du 11 mars 2010...

Catheau 12/03/2013 10:43



Merci de m'avoir signalé l'erreur de date que j'ai rectifiée. Comment insérez-vous mon billet dans votre blog  ?



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