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19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 23:25

 

 Amour.jpg

Georges (Jean-Louis Trintignant) et Anne (Emmanuelle Riva)

 

Vendredi 16 novembre, je suis allée voir Amour, Palme d’or à Cannes en 2012. C’est la deuxième fois, après Le Ruban blanc, que le metteur en scène autrichien Michael Haneke reçoit cette distinction recherchée. Alors que j’avais trouvé la récompense du second amplement méritée, je suis plus sceptique pour Amour. Je trouve cependant, comme beaucoup bien sûr, que Jean-Louis Trintignant y est remarquable. D’ailleurs, Haneke avoue que sans sa participation, il n’aurait jamais réalisé ce film.  S’il l’a choisi, c’est parce qu’il considère que, à l’instar des très rares grands comédiens, l’acteur « garde un secret qui ne sera jamais déchiffré ».

Le film raconte l’enfermement volontaire de Georges (Jean-Louis Trintignant) auprès d’Anne (Emmanuelle Riva) son épouse, que des accidents  vasculaires successifs transforment peu à peu en un être qu’il ne reconnaît plus. Reclus dans son grand appartement, il la soigne avec patience et amour, mais l’amour peut-il tout ?

Il me semble que ce film réaliste et dérangeant pose le problème des limites de la souffrance, qu’elle soit celle du malade ou celle du conjoint. Il interroge aussi sur les capacités de résistance à la maladie qui transforme les êtres, les amoindrit, les conduit à la déchéance physique. Il pose la question de savoir si on a le droit de choisir sa mort, si on a le droit d’aider quelqu’un à mourir.

Haneke explique ainsi son propos : « Ce n’est pas la fin de vie qui m’intéressait, mais l’incapacité dans laquelle nous sommes […] de combattre les souffrances, la solitude, le désarroi des gens que nous aimons […], cette mauvaise conscience créée par cette impossibilité à aider ». Chaque personnage, muré dans sa solitude et sa souffrance, est ici une île, que rien ni personne ne peut secourir.

Pour aborder ce douloureux problème, Haneke a donc choisi le huis clos, expliquant que « cette forme était essentielle » pour être à la hauteur du sujet. Pour ce faire, dans un souci de précision extrême qui le caractérise, il a recréé en studio un endroit qu’il connaissait bien et qui est l’appartement de ses parents à Vienne. Il était ainsi parfaitement à l’aise pour y faire évoluer ses deux protagonistes.

Très peu de lumière donc dans cet espace où la vie extérieure ne pénètre que rarement. Seul les interventions du concierge espagnol (Ramón Aquirre), de sa femme (Rita Branco), d’Eva, la fille de Georges (Isabelle Huppert) viennent rompre l’obscurité de cet univers dans lequel Georges s’est reclus volontairement pour soigner son épouse très aimée. En dépit des nombreux tableaux de nature qui tapissent les murs, des livres qui garnissent la bibliothèque, du grand piano à queue qui animait autrefois le salon, l’Art et ses échappées ne servent plus de rien, les liens  familiaux ne sont plus d’aucun secours.

Haneke précise qu’il a lui-même vécu une situation similaire avec une de ses tantes ; s il ne l’avait pas connue, dit-il, il n’aurait sans doute pas abordé ce sujet universel, auquel chacun se voit confronté un jour ou l’autre. Il le fait avec délicatesse et pudeur, même s’il ne nous épargne rien  des détails matériels pénibles qui sont inévitables dans toute longue maladie. On a beaucoup dit combien les deux comédiens de quatre-vingts ans sont admirables de retenue tout en ayant accepté d’être mis à nu, comme rarement on a pu le voir au cinéma. Le metteur en scène dit avoir voulu « saisir » le spectateur mais « ne pas l’étouffer » en lui laissant « la liberté de penser par lui-même ».

Cela est sans doute vrai puisque la scène finale est vue par certains comme un acte d’amour alors que d’autres y lisent un geste de désespoir. On demeure dans l’ignorance des motivations de Georges qui, reclus dans sa petite chambre, emporte son mystère avec lui. Certains diront que le symbolisme du pigeon emprisonné puis relâché est synonyme de délivrance ; tout comme le sont les dernières images qui montrent Georges et Anne, revêtant leur manteau comme s’ils sortaient pour aller à un concert, ainsi qu’ils en avaient l’habitude avant la maladie d’Anne.

Pourtant si Haneke assure ne rien proposer au spectateur, l’impression générale du film demeure d’un grand pessimisme. Les tentatives d’aide des concierges n’ont aucun écho. La visite de l’ancien élève pianiste  d’Anne, Alexandre (Alexandre Tharaud), la fait souffrir plus qu’elle ne lui fait plaisir, quoi qu’elle en dise. Les liens familiaux de Georges, enfermé dans sa souffrance, avec sa fille, isolée dans son incompréhension et son égoïsme, se distendent ; l’incompréhension les sépare et, comme le père le dit à sa fille, son inquiétude ne lui est d’aucune utilité. Quant à l’admirable musique de Schubert, elle sera impuissante elle aussi à apaiser Anne, ce professeur de piano qui ne vivait que par et pour la musique.

Ainsi, dans ce beau film, à la mise en scène sobre et froide, voire distante, j’ai cherché en vain un petit pan de ciel. Et en sortant de la salle de cinéma, j’ai pensé à la phrase qu’on attribue à Goethe au moment de sa mort : « Mehr Licht ! »

 

Sources :

Allo-Ciné

Ciné Obs : Michael Haneke : « Sans Trintignant, je n’aurais pas fait Amour », par Pascal Mérigeau

L’Express : « Il faut saisir le spectateur, pas l’étouffer »

 

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Published by Catheau - dans Cinéma
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commentaires

Martine 26/11/2012 14:09

Je ne me sens pas d'aller voir ce genre de film en ce moment. J'ai besoin de "m'aérer la tête". Bien que je me doute que ce soit très bien interprété.
Merci Catheau .

douce journée à vous
Martine

Catheau 03/12/2012 21:41



Il est vrai qu'il faut être en forme pour aller voir ce film, qui vous met à rude épreuve.



valdy 25/11/2012 10:24

Merci Catheau, pour cette critique éclairée. Je ne l'ai pas encore vu -ni aucun film de Haneke- bien que j'ai écouté une émission sur ce réalisateur esthétisant, sobre et sombre à la fois et se
refusant à tout montrer semble-t-il ... J'ai "le ruban blanc" ... ne reste plus qu'à ... Au final, je crois que j'attendrai pour voir "Amour" car, comme vous, je cherche la lumière et, à ce titre,
je vous remercie pour votre analyse ..

Catheau 03/12/2012 21:32



Le Ruban blanc est un film magnifique, dont j'ai aussi parlé dans un billet. A voir absolument. 



mansfield 20/11/2012 15:10

Il me semble alors qu'il faut voir ce film comme un amour sans espoir, une sorte de cause perdue, il est difficile en effet de se contenter de ce sentiment. Merci Catheau de l'avoir exprimé ainsi.

Catheau 03/12/2012 17:49



Dans une telle situation, faut-il ainsi se couper des siens et du monde ? Je ne le crois pas. J'ai essayé d'exprimer au plus juste ce que j'ai ressenti.



Carole 20/11/2012 14:23

Merci Catheau pour ce compte-rendu critique aussi fin que précis - comme toujours. J'espère pouvoir aller voir ce film, je n'en ai pas encore pris le temps.

Catheau 03/12/2012 17:45



C'est un film dur et sans concession : je ne le recommanderais pas à ceux qui vivent une situation semblable !



Nounedeb 20/11/2012 11:35

J'ai lu une critique, moins fouillée que la vôtre, qui allait dans le même sens. Et malgré l'envie de voir le jeux de ces deux grands acteurs, j'ai choisi de ne pas aller voir "Amour".

Catheau 03/12/2012 17:41



Nombreux sont ceux qui sont dans votre cas, Noune. On n'a pas nécessairement envie de voir des films durs et réalistes.



flipperine 19/11/2012 23:35

le cinéma un grand art

Catheau 03/12/2012 17:37



Le Septième art, qu'il soit en couleurs ou en noir et blanc.



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