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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 18:09

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Fatima Soulhia-Manet dans le rôle de Marguerite Duras

 

Cette année, on célèbre le centenaire de la naissance de Marguerite Duras. C’est l’occasion pour plusieurs théâtres de programmer certaines de ses pièces. Ainsi, au Vieux Colombier, Muriel Mayette met en scène La Maladie de la mort, un long poème en prose dit par Sukiane Brahim et Alexandre Pavloff. A la Gaîté-Montparnasse, Fanny Ardant, avec Nicolas Duvauchelle et Agathe Bonitzer, joue la folie de l’amour maternel dans Des journées entières dans les arbres. A l’Atelier, Didier Bezace a choisi Emmanuelle Riva, l’héroïne d’Hiroshima mon amour, pour interpréter l’émouvant personnage féminin de Savannah Bay, aux côtés de Anne Consigny. Il monte également Le Square et Marguerite et le président. Quant au théâtre de Belleville, il innove en proposant une approche biographique de l’écrivain avec Marguerite et moi.

C’est cette pièce qui était jouée jeudi 27 mars 2014 à La Closerie de Montreuil-Bellay. Composé de textes extraits de grands moments de radio ou de télévision comme les interviews de Duras réalisées par Bernard Pivot ou Max-Pol Fouchet entre 1970 et 1990, faisant la part belle à la vidéo, le spectacle est interprété par Fatima Soulhia-Manet et Christophe Casamance, qui en ont réalisé la mise en scène, sur une idée originale de Dominique Terrier.

La mise en scène est dépouillée, permettant ainsi à la parole singulière de l’écrivain de monopoliser toute l’attention du spectateur. Sur de petites tables, à cour, sont disposés un poste de radio, des boissons. Sur le devant de la scène, un fauteuil de plastique rouge ; en fond de scène, un camion rappelant une des œuvres emblématiques de l’auteur et, par terre, une pile de livres. A jardin, un porte-manteau, sur lequel on aperçoit le gilet dont s’habillait l’écrivain par-dessus le célèbre chandail blanc à col roulé. La comédienne les revêtira après avoir enlevé le chemisier vert qu’elle porte au début.

Dans ce décor simplissime, Christophe Casamance, qui interprète le journaliste, debout ou assis, évoluera au gré du dialogue. Fatima Soulhia-Manet déambulera d’un endroit à l’autre, allumant une cigarette, buvant un verre, écoutant la radio. Elle s’assiéra encore sur le fauteuil rouge pour donner d’elle-même ce portrait éclaté et parfois surprenant. « Ca m’arrive beaucoup, beaucoup de fois, je parle avec les gens dans les trains, les avions, je fais la conversation avec les gens dans les épiceries, les garages, dans les cafés, etc… C’est irrésistible, je ne peux pas m’arrêter quelquefois… » Cette femme qui parle, c’est la dame du Camion, mais c’est aussi l’auteur elle-même, telle qu’elle se dévoile ici.

En effet, ce sont les nombreuses facettes de Marguerite Duras qui se font jour à travers ce spectacle original. Une part importante de la pièce est ainsi consacrée à ses opinions politiques. On y redécouvre cette femme, qu’une enfance passée dans le monde colonial de l’Indochine, que les récriminations maternelles quotidiennes de la mère contre l’injustice, rendit viscéralement de gauche.

Une militante, qui reconnaît pourtant sans ambages son désamour pour le parti communiste. Une femme généreuse, qui aspire à l’égalité entre les êtres, ce que nous montre l’extrait d’une vidéo qui donne la parole à une femme déshéritée. Une intellectuelle lucide qui remet les pendules à l'heure : "Mais non, personne n'a la même vie, personne n'est comme l'autre... personne... C'est ça la connerie de penser qu'entre un intellectuel et un autre intellectuel, il y a une différence, et pas entre un ouvrier et un autre ouvrier." Mais aussi un esprit partisan intolérant qui, à la question : « Mais vous admettez qu’il y ait des gens qui pensent autrement que vous ? », répond : « Euh, non, je ne l’admets pas."

On y apprend aussi qu’elle aime passionnément la chanson, « Capri, c’est fini », qu’elle adore faire la cuisine et particulièrement l’omelette viêt-namienne si complexe à réaliser, et qu’on ne saurait cuisiner pour soi seul (« Faire pour soi des pommes de terre sautées, c’est littéralement inconcevable ! La nourriture est faite vraiment pour tout le monde. Comme la vie, elle est vraiment faite pour tous.»)

Elle nous dit son ennui des bains de soleil et son incompréhension devant les gens qui sont en couple : « Moi, je plains les gens qui sont en couple ! » Elle nous raconte avec humour et dérision les histoires bêtes qui la font rire : "Vous saviez ça, qu'il y avait des gens qui n'avaient jamais de fous-rires? [...] C'est ça qui est terrifiant, de ne pas connaître ça, cette ivresse de la rigolade, disons le mot !"  Elle ne nous cache rien non plus de son alcoolisme, de son désir d’autodestruction, quand elle buvait quatre litres de rouge par jour.

J’ai beaucoup aimé l’évocation du « roman familial » de l’écrivain, dans l’Indochine d’autrefois. Le père mort, le frère aîné adulé par la mère, la passion pour le petit frère trop tôt disparu, le souvenir d’une mère opiniâtre et travailleuse qui ne l’aimait pas. « J’en suis née, et j’écris », dira-t-elle.

La comédienne Fatima Soualhia-Manet ne cherche pas à ressembler à Marguerite Duras, ainsi que Jeanne Moreau avait pu le faire dans le film que Josée Dayan avait consacré à l’écrivain. Cependant, sa voix grave, sa diction remarquable, son indéniable présence scénique, sa force de persuasion, ont une rare puissance d’évocation. Jouant subtilement de la parole et du silence, par ailleurs une des caractéristiques de l’écriture durassienne, « ourlée de silence », son interprétation parvient aisément à nous rendre attachant cet écrivain, qui fut autant adulé que haï.

Et si le spectateur a été sensible à cette approche théâtrale biographique de Marguerite Duras, il lui restera ensuite à retourner au texte. Aurélia Steiner, une héroïne de l'écrivain, ne dit-elle pas : « Ma vie personnelle n’existe pas, je n’ai d’histoire que dans mes livres… » ?


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      Christophe Casamance et Fatima Soulhia-Manet

(Photo L'Express-Culture)

 


 

 

 

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Published by Catheau - dans Théâtre
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commentaires

Picard B 02/04/2014 15:25

Je revis notre soirée ... Merci de cet article qui va aider ma mémoire...amitié

Catheau 05/04/2014 11:01



Une soirée assez"pédagogique" pour aller plus loin dans l'oeuvre. Merci pour la balade printanière d'hier.



mansfield 31/03/2014 14:06

Un texte qui résonne comme une invitation, Marguerite Duras est l'un de mes auteurs préférés.

Catheau 05/04/2014 11:00



J'aime particulièrement Moderato cantabile que j'avais étudié avec mes élèves. Pardonnez-moi d'avoir un peu déserté votre blog ces temps derniers.



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