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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 16:18

  la nuit du chasseur love and hate

  Les tatouages sur les mains de Harry Powell (Robert Mitchum)

 

Décidément, incarner le Mal sied à Robert Mitchum. Le mercredi 09 mars 2011, sur Arte, hallucinant de méchanceté brutale dans un thriller « flippant », il m’avait mis les nerfs à vif dans le film éponyme de Jack Lee Thomson (1962). Et voici que je le revois, au comble de la haine, lundi 21 mars, toujours sur Arte, dans un film devenu culte, La Nuit du Chasseur (1955), de Charles Laughton, adapté d’un roman de Davis Grubb, publié en 1943.

Cet acteur anglais, dont le coup d’essai filmique fut un coup de maître, explique avec humour  son propos : « Lorsque, autrefois, j’allais au cinéma, les spectateurs étaient rivés à leurs sièges et fixaient l’écran, droit devant eux. Aujourd’hui, je constate qu’ils ont le plus souvent la tête penchée en arrière, pour pouvoir mieux absorber leur popcorn et leurs friandises. Je voudrais faire un film en sorte qu’ils retrouvent la position verticale. » C’est peu de dire qu’il y a réussi et que le spectateur se redresse d’horreur devant  ce film, unique dans l’histoire du cinéma, et unique pour son auteur qui n’en réalisa jamais d’autre.

Ce film inclassable, réalisé en noir et blanc, à une époque où l’on privilégie désormais la couleur, et tourné en trente-six jours, raconte l’histoire d’un faux pasteur assassin de veuves, Harry Powell (Robert Mitchum, sans doute son plus grand rôle), qui cherche par tous les moyens à récupérer un magot de 10 000 dollars. C’est un camarade de cellule, condamné à mort pour vol à main armée suivi de deux meurtres, Ben Harper (Peter Graves), qui lui en révèle l’existence, alors qu’il se retrouve en prison pour avoir volé une voiture. Libéré, Powell n’aura de cesse de retrouver la famille de Ben, d’épouser sa veuve, Willa Harper (Shelley Winters), de la tuer, de terroriser ses deux enfants, John (Billy Chapin) et Pearl (Sally Jane Bruce), afin de faire main basse sur le butin. Le châtiment divin s’abattra sur lui, tandis que les deux enfants seront sauvés par une femme au grand cœur, Rachel Cooper (Lilian Gish).

Ce film sur l’enfance, le réalisateur l’explique ainsi : « Notre thème, comme celui du livre original, se limite à l’épreuve des petits enfants qui doivent apprendre ceci : le Mal a de multiples visages et la bonté surgit parfois où on l’attendait le moins. Nous n’avons pas cherché le symbole mais nous avons recréé le rêve. »

L’onirisme est en effet partout présent dans ce film, où tout est vu à hauteur d’enfant, à travers les yeux de John Harper, le frère de Pearl, à qui il a fait jurer de ne jamais dévoiler à quiconque que le butin est caché dans sa poupée. Nous sommes dans le domaine du conte et tout y est possible.

L’emploi du noir et blanc favorise la création d’une atmosphère fantastique, créée par le chef opérateur Stanley Cortez (La splendeur des Amberson…). On n’est pas près d’oublier la silhouette inquiétante du pasteur au chapeau noir, se profilant sur le mur de la chambre des deux enfants, la lumière mortifère baignant la chambre de Willa Harper, allongée telle une gisante, offerte au couteau de Harry Powell, et Willa, assise dans la voiture précipitée au fond de l’eau par l’assassin, ses chevaux flottant comme des algues.

 La nuit du chasseur nuit

  La nuit sur la rivière

 

On n’oubliera pas non plus les nuits pendant lesquelles les deux enfants fuient dans la barque du père, que le vieil ami alcoolique de John n’aura pas eu le temps de calfater, et qui les emporte au gré du courant. Veillés par toute une faune nocturne, lapin, renard, chouette, grenouille, tortue, et tandis que scintille le ciel noir, ils dorment dans la barque secourable. Epopée onirique, atmosphère de merveilleux, pour un conte où deux enfants cherchent à échapper à l’ogre qui les poursuit. Superbe image, à cet égard, d’une toile d’araignée encadrant la barque qui glisse au fil de la rivière. Parviendront-ils à échapper au piège tendu par l’homme du Mal ?

Le noir et blanc concourent excellemment à faire de ce film une réflexion sur le Bien et le Mal. Le noir est au service des lieux sombres (la cave, la nuit), qui sont toujours les zones dangereuses tandis que le blanc connote toujours l’innocence. Certes, le film est manichéen avec les deux mondes en lutte, représentés par les tatouages, Love et Hate, sur la main droite et la main gauche du faux pasteur. Certes, ce combat peut paraître simpliste, lorsque Harry Powell le mime au moyen de ses deux mains. Mais c’est sans doute cette même simplicité extrême, cette épure, qui confère au film toute sa puissance d’expressivité. Nombre de réalisateurs ne s’y sont pas trompé, qui se réfèrent à ce long métrage comme à un modèle exemplaire jamais égalé.

Le film intéresse encore par le contexte sociologique qui y est véhiculé. Nous sommes dans les années 30, au moment de la Grande Dépression, quand une multitude d’enfants orphelins courent les routes en quête de nourriture, quand les hommes cherchent du travail pour survivre (« On demande  des ramasseurs de pêches », lit-on sur une pancarte). C’est l’époque où les Américains sont prêts à trouver des boucs-émissaires pour exorciser leurs peurs et l’on voit la foule, prête à lyncher Harry Powell, au moment de son procès. Le temps encore où il sont prêts  à retomber dans leurs égarements religieux fanatiques. Willa Harper ne harangue-t-elle pas les foules dans la crainte du Jugement dernier, après son mariage avec le faux pasteur ? Harry Powell n’a-t-il pas une conception rétrograde de la femme en qui il voit la Tentatrice suprême ?

La religion est présente encore, mais d’une manière très poétique, avec les récits de la Bible que raconte Rachel Cooper aux enfants (Clary, Mary, Ruby, John, Pearl) qu’elle a recueillis. John est particulièrement séduit par l’histoire de Moïse sauvé des eaux. Il y retrouve en effet sa propre histoire et celle de Pearl, échoués en barque, dans les roseaux au pied de la maison de leur protectrice. En filigrane plane le récit de la fuite de Jésus en Egypte, afin d’échapper au massacre des Innocents, fomenté par le roi Hérode.

Ce film est sans doute aussi l’un des plus beaux films jamais réalisés sur l’innocence et sur l’enfance. L’on y découvre la fragilité de celle-ci (« Les enfants sont des victimes ») mais aussi leur étonnante maturité et leur force (« Les enfants supportent tout ! »). On y voit la puissance de l’attachement de John à son père, la violence du traumatisme subi par le fils lors de l’arrestation de Ben Harper, ceinturé et couché à terre par les policiers, traumatisme revécu par l’enfant lors de l’arrestation de Powell, qu’il ne dénoncera pas. Attachement filial que Pearl, plus petite et inconsciente de sa duplicité, voudrait reproduire avec le pasteur. On y perçoit l’étonnante lucidité des enfants, qui ont des antennes et comprennent certaines chose intuitivement, et l’invention dont ils font preuve pour échapper à leurs bourreaux. Le film dit aussi l’éveil de la sensualité adolescente avec le personnage de Ruby, qui tombe amoureuse du pasteur.

 

La nuit du chasseur john et powell

  Harry Powell le pasteur menaçant John Harper (Billy Chapin)

 

La Nuit du Chasseur est un film sans concession, qui filme le Mal à l’état pur et fascine par son âpreté. C’est Harry Powell ouvrant son canif dans sa poche alors qu’il regarde une femme en train de danser ; c’est le même Powell, brandissant la lame pour tuer Willa Harper sans aucun état d’âme ; c’est enfin le pasteur menaçant John dans la cave, laissant glisser le couteau le long de son cou. C’est ainsi qu’une lecture psychanalytique du film en dévoilera les perversions de la pédophilie et du viol, l’arme blanche et le fusil étant à décrypter comme des symboles phalliques.

A la croisée de nombreux genres, le conte, le western (Harry Powell chantant, à cheval), la fable, le film « gothique » noir, l’étude psychologique, hommage aux films de D. W. Griffith (emploi de Lilian Gish, grande actrice du muet), La Nuit du Chasseur est un film d'un expressionnisme fort et dérangeant, un "diamant noir".

Et, en dépit de tous les discours bien-pensants de Harry Powell, Dieu semble étrangement absent de ce film, qui commence par une magnifique séquence en plongée, où des enfants jouent à cache-cache et découvrent le cadavre d’une femme. Et dans ce film, où quasiment tous les adultes sont dangereux, sauf Rachel Cooper, malgré un happy end rassurant, on n’est guère certain que Love l’ait emporté sur Hate.

 

  La nuit du chasseur willa

  Le pasteur tuant Willa Harper (Shelley Winters)

 

Sources :

Dossier : La Nuit du Chasseur http://www.abc-lefrance.com /article.php3

 

 

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Published by Catheau - dans Télévision
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commentaires

Anne 28/03/2011 22:30


En ces mêmes années le film vu qui m'aura marqué, le livre et Le Petit prince profondément lus. Le regard du pasteur, celui de la fille, l'enfance. Ces mots, ce soir, sais-tu que tu as le droit de
vivre ?


Catheau 29/03/2011 22:34



La Nuit du Chasseur, pas vraiment un film pour enfants... A bientôt, Anne.



Dominique 28/03/2011 19:10


un film fort et dérangeant : je suis tout à fait d'accord, les images de ce film font partie de celles que l'on oublie pas, plusieurs scènes sont gravées dès la première vision
Mitchum est formidable
Dans un genre différent je classe un peu dans la même catégorie le formidable "Freaks"


Catheau 29/03/2011 22:31



Vous avez raison, Dominique, mais, dans Freaks, les monstres ne sont pas ceux que l'on croit. Amicalement.



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