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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 14:41

Régnier

 Lettre écrite par Henri de Régnier à un jeune poète, père d'un de mes amis 

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

Le onze onze onze, c’était mon anniversaire. A cette occasion, un ami m’a offert une lettre du poète Henri de Régnier. Postée le 22 novembre 1933 de la rue Singer, Paris XVI°, elle est datée du 21 novembre 1933. Elle fut écrite au père de cet ami, alors qu’il était tout jeune professeur à l’institution du Sacré-Cœur à Annonay dans l’Ardèche, et qu’il s’essayait à la poésie. J’en restitue ici la teneur :

 

Cher Monsieur,

 

J’ai bien reçu votre aimable lettre et j’ai lu avec beaucoup d’intérêt le sonnet qu’elle m’apportait, ayant aussi écrit de nombreux « vers de jeunesse » avant d’acquérir une forme personnelle. Les vôtres sont encore jeunes mais ils témoignent d’un réel sentiment poétique. Le reste viendra avec le temps et le travail.

Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments sympathiques.

 

Henri de Régnier

 

Considéré souvent comme un symboliste 1900, un peu désuet, Henri de Régnier fut le gendre de José-Maria de Heredia : il avait épousé sa seconde fille Marie, connue sous le pseudonyme de Gérard d’Houville. Il fut malheureux en amour puisque la poétesse aima Gabriele d'Annunzio et entretint une relation avec Pierre Louÿs, le  mari de sa propre soeur. Elle en eut un fils que Pierre Louÿs reconnut.

A la lisière du Parnasse et du symbolisme, ce poète « de suprême élégance et de détachement », que ses amis appelaient Stick, sut user avec art des thèmes du baroque et dire « un passé obsédant dont on sent le poids et la marque ». Empreinte de mythologie et de panthéisme, sa poésie, où les éléments ont une grande place, est celle des reflets et des métamorphoses.

J’ignore quelle fut la réaction de l’apprenti-poète à la lecture de cette courte missive, écrite par cet écrivain, âgé de soixante-neuf ans, qui allait disparaître trois ans plus tard. Celui dont les poèmes « ne portent nulle marque d’effort » (La Revue des revues, 15 janvier 1896) l’enjoignait à travailler sur la durée, tout en reconnaissant son don poétique.

Pour ce jeune professeur féru de poésie, écrire à Henri de Régnier, c’était alors s’adresser à un écrivain reconnu qui, avec son élection en 1911, avait fait entrer le symbolisme à l’Académie française. Dans cette courte lettre cependant, ni morgue ni mépris, simplement un conseil amical de la part d’un auteur qui écrivait : « Juger est quelquefois un plaisir, comprendre en est toujours un. »

La démarche du père de mon ami est aussi celle d’une génération d’hommes qui avaient fait leurs humanités et étaient nourris de culture classique. Elle me rappelle aussi celle de mon père qui avait écrit à François Mauriac pour lui demander des conseils sur l'orientation de sa vie. A cette époque, on savait admirer et on se cherchait des mentors. Le jeune homme qui écrivait à Henri de Régnier a fait le choix de la carrière des armes ; mon père a repris l’étude paternelle de notaire. Ils sont cependant tous deux demeurés ces hommes ardents dans le cœur de qui couve la flamme de la poésie, capables de composer un sonnet à l’improvisade et de réciter par cœur d’innombrables poèmes jamais oubliés.

Odelette 2

 Si j'ai parlé  
 De mon amour, c'est à l'eau lente  
 Qui m'écoute quand je me penche  
 Sur elle ; si j'ai parlé  
 De mon amour, c'est au vent  
 Qui rit et chuchote entre les branches ;  
 Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau  
 Qui passe et chante  
 
 Avec le vent ;  
 Si j'ai parlé  
 C'est à l'écho,  
 
 Si j'ai aimé de grand amour,  
 Triste ou joyeux,  
 Ce sont tes yeux ;  
 Si j'ai aimé de grand amour,  
 Ce fut ta bouche grave et douce,  
 Ce fut ta bouche ;  
 Si j'ai aimé de grand amour,  
 Ce furent ta chair tiède et tes mains fraîches,  
 Et c'est ton ombre que je cherche.  
 

Henri de Régnier, Les Jeux rustiques et divins


henri-de-régnier

Henri de Régnier (1864-1936)

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Dits de poètes
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commentaires

domsaum 19/11/2011 14:02

Moi, mon anniversaire est passé depuis 2 mois... aussi je cite Henri de Régnier dont je viens de découvrir le poème:
"Septembre, septembre,
Cueilleur de fruits, teilleur de chanvre,
Aux clairs matins, aux soirs de sang,
Tu m'apparais, debout et beau,
Sur l'or des feuilles de la forêt
Au bord de l'eau..."

Catheau 24/11/2011 09:27



Un beau souvenir qu'un de tes anniversaires. Merci pour cet écho.



Nounedeb 17/11/2011 17:19


Mes hommages un peu tardifs, et mes mercis pour tout ce que vous me faites découvrir, et vos propres poèmes, Catheau.


Catheau 18/11/2011 09:58



Merci, Noune. J'aime à partager des textes que j'aime.



Monelle 17/11/2011 10:12


Merci pour ce billet bien documenté !
Avec retard mais sincèrement Bon Anniversaire !
Quand à la lettre à un mois près elle était écrite le jour du mien (29/12/33)!
Monelle


Catheau 18/11/2011 09:53



Merci, Monelle, de vos souhaits. Ce qui est bien avec cet anniversaire, c'est que c'est toujours un jour férié ! Amusant, ce hasard de dates ! Amitiés.



Valériane d'Alizée 16/11/2011 18:40


L'histoire de l'Art est truffée de personnalités ayant réussi à perdurer pour la postérité, tandis que d'autres, hélas, sombrent au fil des générations dans l'oubli...Quelle iniquité ! Henri de
Régnier, tout comme Francis Vielé-Griffin figure poétique méconnue, semblent ne plus exister en regard des anthologies numérisées de la "toile" qui s'ingénient à les mépriser. L'énumération des
exclus serait d'ailleurs fort longue à rédiger, si nous devions en dresser ne serait-ce qu'une liste succincte.
Merci à vous, donc, de contribuer à rendre la "parole" le temps d'un poème à un créateur de cette envergure !!!


Catheau 18/11/2011 09:38



Merci, Valériane, pour ce long commentaire avec lequel je suis en parfait accord.  Je possède une vieille Anthologie des poètes français contemporains (Le Parnasse et
les écoles postérieures au Parnasse) où j'aime à découvrir des pépites poétiques. Ce joli présent m'a donné l'occasion d'évoquer Henri de Régnier, qui ne fut guère épargné
par ses pairs, même à son époque. Amicalement.



Alice 16/11/2011 18:28


Je suis heureuse pour toi que tu ais reçu cette lettre en cadeau, j'aime ton choix du poème d'Henri de Régnier qui écrit avec une grande sensibilité pour parler de l'amour.
Joyeux anniversaire avec du retard, le mien c'est aujourd'hui :-) merci à toi de le publier en ce jour, une pensée chaleureuse pour l'auteur du cadeau et son épouse. Amitiés


Catheau 18/11/2011 09:30



Je ne savais pas que ta date d'anniversaire suivait de près la mienne. J'espère que tu l'as fêtée comme il se doit. Le jeune poète dont il est question est le père de François, que tu connais.
Amitiés.



Martine 16/11/2011 17:30


Bonsoir Catheau,

Je n'ai aucun souvenir de cet auteur. j'aime sa poésie, fine et élégante. On retrouve cela dans sa réponse.
c'est un joli cadeau cette lettre.
Joyeux non anniversaire Catheau.

Bien amicalement
Martine


Catheau 18/11/2011 09:26



Un auteur qu'on ne lit plus guère : il mérite mieux que ce long purgatoire. C'est en effet un présent original qui m'a fait très plaisir. Merci, Martine, pour vos souhaits.



christiane album 16/11/2011 15:56


Beau poéme , merci Cathy ! . J' ai quitter "Blogzoom" à cause des pannes + bugs ! , à mon grand regret crois moi . Bonne fin de journée ..


Catheau 18/11/2011 09:22



Une lettre à rajouter dans le carnet de poésie de bonne-maman. A bientôt.



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