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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 14:56

Gorki

 

Le premier acte de l'autobiographie de Gorki, Enfance (qui sera suivie de En gagnant mon pain et Mes universités), achevée en 1914, signe son retour en Russie. Il a alors déjà beaucoup vécu l'exilé qui s'appelle Alexeï Maximovitch Pechkov et qui est né le 16 mars 1868 à Nijni-Novgorod (future Gorki entre 1932 et 1990), d'un père ébéniste, Maxime Pechkov, et d'une mère, Varvara Kachirine, fille d'un teinturier. Contraint à travailler très jeune, il a fréquenté les marginaux de la société russe, les “bossiaks”, qu'il a imposés en littérature. Symbole de la lutte contre l'oppression tsariste, il a été assigné à résidence en Crimée. Il a connu le succès au théâtre avec Les Fas-Fonds ; il a fondé la maison d'édition Znanie ; il a été emprisonné. Il a vécu aux Etats-Unis puis à Capri.

Durant l'hiver 1913, très malade, l'écrivain, qui a choisi le nom de plume de Maxime Gorki (Le prénom est celui de son père et de son frère morts pendant sa toute petite enfance ; le patronyme signifie “amer”), se résout sur la demande de ses amis à écrire ses souvenirs d'enfance. Ces derniers sont essentiels pour comprendre ce romancier épris de liberté et de justice. Selon Hubert Juin, qui a écrit la préface de l'édition Folio Classique, ce livre possède « un ton inimitable » et « une netteté de style dont ses Oeuvres complètes offrent peu d'exemples ».

On ne peut en effet qu'être fasciné par la manière dont l'auteur raconte sa venue au monde et les premières années de sa vie, jusqu'à l'âge de douze ans, où il part "gagner [son] pain". Cette enfance marquera profondément son parcours futur et son idéologie, fondée sur une volonté farouche d'instruction pour les masses. Celui qui fréquenta très peu l'école, et qui écrivait qu'il n'en avait retenu que peu de chose, ne cessera de marteler son désir d'éducation. Quand son cousin Sacha est désireux de fuir sa famille et de l'emmener avec lui, il écrit : « Ce n'était pas possible ; j'avais moi aussi mon idée, je voulais devenir un officier à grande barbe blonde, et, pour cela, il fallait étudier. »

Il a compris que l'étude est le seul moyen de sortir de sa condition et de faire disparaître la brutalité sauvage remplie de cruauté de « cette race stupide » dont il fut la victime. Le récit de sa petite enfance est ponctué de scènes violentes, dont le grand-père maternel ou les oncles sont les principaux instigateurs. Après la mort du père, cela commence quand l'enfant et sa mère, accompagnés de la grand-mère, reviennent vivre chez le grand-père Kachirine à Nijni-Novgorod. Les oncles Mikhaïl et Iakov réclament leur héritage : « Ils montr[ent] les dents et se secou[ent] comme des chiens », tandis que leur père, tout rouge, frappe la table avec une cuiller, que les deux frères s'empoignent, que les chaises tombent et que les enfants se mettent à pleurer. Scène emblématique d'un « conte cruel » dont Gorki écrit qu'il reflète « ce cercle étroit, étouffant où vivait et vit encore le peuple russe ».

Au-delà de la souffrance de sa propre existence, le narrateur s'oblige à raconter cette réalité car il sait « qu'il est indispensable de la connaître parfaitement pour l'extirper de notre âme, pour la faire disparaître de notre vie, si pénible et honteuse”. Mais le propos de Gorki, s'il se veut didactique, est aussi nuancé : « Ce qui étonne chez nous, écrit-il à la fin du chapitre XII, ce n'est pas tant cette fange si grasse et si féconde, mais le fait qu'à travers elle germe malgré tout quelque chose de clair, de sain et de créateur, quelque chose de généreux, de bon qui fait naître l'espérance invincible d'une vie plus belle et plus humaine. »

Certes, les scènes de violence sont souvent insoutenables : l'enfant est régulièrement fouetté de verges jusqu'à en perdre connaissance ; les deux frères de Varvara sa mère, Mikhaïl et Iakov, ont voulu tuer Maxime, le père de Gorki, en le noyant dans un lac gelé ; ils écrasent le compagnon Tsyganok sous le poids d'une croix ; le grand-père frappe même sa femme en présence de son petit-fils ; l'oncle Mikhaïl assène un pieu sur sa mère ; à la fin de sa vie, Varvara devenue irritable bat régulièrement son fils.

C'est encore tout un petit peuple souffrant au travail que décrit Gorki : le charretier Piotr qu'on retrouve mort, la gorge tranchée ; la femme de Iakov battue à mort par son époux ;  l'aide Grigori qui deviendra aveugle et sera abandonné par la famille Kachyrine ; Varvara, la mère veuve, qui n'a de cesse de se remarier pour sortir de sa condition, mais mourra ruinée par son second mari. Tous moujiks pitoyables et magnifiques.

Et pourtant, au plus profond de l'horreur et de la brutalité, on perçoit l'amour exclusif du petit-fils pour sa grand-mère, qui illumine le livre. Le petit-fils, qu'elle appelle sa « petite âme bleue », le dit très vite au chapitre premier : « […] elle parut, me réveilla et me guida vers la lumière. Elle lia d'un fil continu tout ce qui m'entourait, en fit une broderie multicolore et tout de suite devint mon amie à jamais, l'être le plus proche de mon coeur, le plus compréhensible et le plus cher. Son amour désintéressé du monde m'enrichit et m'insuffla une force invincible pour les jours difficiles. »

La voix « pensive et mystérieuse » de la grand-mère Kachyrine assise près de la fenêtre lui dit des contes et des légendes, lui fait part des événements de sa vie, lui parle de son père. Sous les yeux de son petit-fils, Ivguénia se met à danser et retrouve toute la beauté de sa jeunesse ; elle soigne un sansonnet et s'attache à lui apprendre à parler. L'enfant l'entend évoquer son passé avec son époux : « C'était une chanson triste où il était question de maladies, d'incendies, de coups et de morts subites, d'adroites filouteries, de simples d'esprits et de seigneurs cruels. » Elle recommande à son petit-fils de garder son coeur d'enfant et d'attendre que Dieu lui indique sa mission et lui montre sa voie. Elle croit en un Dieu de compassion qui, « par moments, se met à sangloter ». Toujours prête à défendre ses enfants contre les violences de son mari, la grand-mère est l'objet de l'admiration sans bornes de son petit-fils : « Tu es vraiment une sainte! On te tourmente, on te martyrise, et toi, tu supportes tout! » On retiendra encore la description des nuits à la belle étoile où l'enfant et Ivguénia regardent le ciel tandis que la grand-mère raconte encore de longues histoires choisies, qui rendent la nuit « significative et plus belle ».

Avec cette enfance, qui se déroule entre les figures d'un grand-père tyrannique et d'une aïeule tendre et compatissante, dans un milieu d'artisans livré aux duretés d'une vie sans espoir, Gorki fait un tableau sans concessions du peuple russe. Il s'y révèle un portraitiste remarquable tout en prônant l'importance de l'action et de l'indépendance. Entre la mort inaugurale du père et celle de la mère à la fin du livre, l'enfant butine dans cette enfance comme dans une ruche dont le miel fut souvent “impur et amer”. En nous la livrant sans fard, il nous donne aussi quelques clés pour aborder aux rivages de la beauté et des tourments de “l'âme russe”.

 

 

Enfance, Maxime Gorki, Folio Classique n°823, Préface d'Hubert Juin.

Lundi 31 mai 2010

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Published by Catheau - dans Lectures
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