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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 18:00

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Le logis que j’habite est toujours [abrité ;

Je le trouve parfois un peu grave [en été,

Car il est entouré d’un bois de [pins austère

Qui fait au gai soleil un voile de [mystère.

Quand tout est dépouillé, le [logis toujours vert

Prend sa revanche alors : notre [été, c’est l’hiver.

 

Tous ces sapins, si noirs dans nos jardins si roses,

Alors que tout riait, nous les trouvions moroses ;

Et voici maintenant que ces êtres à part,

Contre le froid nous font de leurs corps un rempart.

Près de nous l’épaisseur de leur sombre verdure

Est comme une amitié sévère, mais qui dure.

 

Je ne les aimais pas pourtant : je les ai vus

Dans les mois éclatants si sombrement vêtus,

Impassibles parmi cette gaieté des choses.

Quand ces splendeurs s’en vont en des apothéoses,

Quand l’automne est venu sur la terre allumer

Un feu brillant qui dore avant de consumer,

 

Quand la couleur s’exhale en de plus chaudes gammes,

Je les ai vus rester si froids parmi ces flammes,

Indifférents encore au seuil du lendemain

Que j’ai dit : ces géants n’ont pas un cœur humain.

 

La neige vint et, seule, elle a vieilli ces arbres,

A glacé leur jeunesse en des froideurs de marbre.

Aux autres, sa blancheur est un charmant décor,

Mais, sur les hauts sapins touffus, elle a pris corps,

Elle éteint leur couleur, elle agrandit leur masse,

Il me semble que tout le froid sur eux s’amasse.

Mais voici qu’un rayon de soleil ce matin

S’est joué sur le bois neigeux ; et lui, hautain,

Lui, si farouche et fier, est vaincu par ces armes,

Et j’entends le grand bois de pins qui fond en larmes.

 

                                         Comtesse de Galard Bearn

 

Dans le carnet de poésie de ma grand-mère, se trouve ce poème, non daté, en alexandrins, composé de trois sizains, un quatrain et un dizain, en rimes suivies. Je ne sais s’il a été copié à l’encre noire par son auteur elle-même, lors d’une rencontre avec mon aïeule. Toujours est-il qu’il semble que ma grand-mère ait rajouté au-dessous au crayon de bois le nom de celle-ci : la comtesse de Galard Béarn.

Le poème, très anthropomorphique, est la description d’un bois de pins austère et froid qui borde la demeure de la comtesse. Celle-ci, qui n’aimait pas ces arbres, s’est mise à apprécier leur amitié fidèle et leur protection. Soudain, par un matin de neige, alors que le soleil les frappe de ses rayons, elle entend le bois de pins, morose et grave, fondre en larmes.

Si le poème peut sembler convenu par certains aspects, il n’en demeure pas moins qu’il révèle une plume sensible et attentive aux spectacles de la nature. La dernière strophe est teintée de fantastique avec la présence de la neige qui vieillit les pins, les durcit comme le marbre, augmente leur taille et cristallise le froid sur eux. Et l’on pense au premier vers du sonnet « Obsession » de Baudelaire :

« Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales… »


Ce poème m’a donné l’occasion de découvrir Martine-Marie-Pol de Béhague, comtesse de Galard de Béarn, née en 1869 et morte à Paris, le 26 janvier 1939.  Mécène et grande collectionneuse, elle taquina aussi la plume.

Fille cadette du comte Octave de Béhague et de la comtesse, née Laure de Haber, elle-même fille d’un banquier berlinois, elle épousera à Paris, le 10 février 1890, René-Marie-Hector de Galard de Brassac de Béarn, lieutenant de cavalerie. Elle lui apportera en dot 3 5000 000 francs-or. Rapidement séparés, ils ne divorceront qu’en 1920.

Grande voyageuse, la comtesse sillonne les mers sur son yacht vers l'Egypte ou la Chine. Elle y fut même reçue par l'impératrice de la Cité interdite, Tseu-Hi. Elle est par ailleurs sans cesse à la recherche de pièces rares, des manuscrits anciens aux objets extrême-orientaux en passant par des antiques et des porcelaines de Saxe. Elle rassemble aussi des toiles de Watteau, Fragonard, Tiepolo, Guardi et même un Titien, constituant ainsi une fabuleuse collection.

Devenue propriétaire de l’hôtel particulier de ses parents, au 123 de la  rue Saint-Dominique dans le VII°, elle le fait reconstruire à partir de 1893 par l’architecte Walter-André Destailleur. Il édifie un véritable palais, surnommé la « Byzance du Septième » par Robert de Montesquiou. L’écrivain Henri de Régnier écrivit que cet hôtel était « un des plus beaux palais de notre ville ». Il deviendra l’ambassade de Roumanie, l’année de la mort de la comtesse de Galard de Béarn. Celle-ci contribua de plus à la restauration de l'hôtel de Sully.

Ambassade de Roumanie hôtel de béhague

En 1902, les travaux comportent la création de la façade sur jardin, ornée de colonnes ioniques jumelées, et en 1904, la construction de la façade d’entrée sur rue. Le décor de la Salle du Chevalier, éclairée par une lumière zénithale, est un chef-d’œuvre de Jean Dampt (désormais au Musée d’Orsay). Ce dernier exécutera également une figure en haut-relief du Temps emportant l’Amour qui fut présentée au salon de 1898. Cette œuvre décore le grand escalier de marbre polychrome, qui est inspiré de l’escalier de la Reine à Versailles.

hôtel de behague

La Salle de Concert, conçue en 1898 par l’architecte Gustave-Adolphe Gerhardt dans le style byzantin, est le plus grand théâtre privé de Paris et bénéficie d’une décoration d’une richesse exceptionnelle. « Un beau lieu dont on ne sait s’il est théâtre ou église », se demandera Robert de Montesquiou.


hôtel de béhague salle de concert

Dans ce lieu raffiné, la comtesse de Galard de Béarn accueillait le Tout-Paris des arts et des lettres. Coiffée parfois d’une perruque verte, elle recevait, étendue sur un sofa recouvert de peaux de bêtes. Ses hôtes sont des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des écrivains dont notamment les symbolistes : elle soutiendra Verlaine et, égérie de Paul Valéry, fera de ce dernier son bibliothécaire particulier. Helleu, Pascal Dagnan-Bouveret, Carlos Schwabe, Jean Dampt, Ferdinand Bac se pressaient dans ses salons. Dans son hôtel particulier, on jouera Wagner, Carmen de Bizet, Fauré y dirigera son Requiem et Isadora Duncan y dansera.

Dans la Bibliothèque de l’Institut de France, on peut consulter la correspondance de cette femme cultivée et éclairée, composée de plus d’une centaine de lettres. On y trouve aussi un ouvrage original, intitulé Livre du bord, par les passagers de la dahabieh Hathor, en croisière sur le Nil, et rédigé par les happy few de l'époque. La comtesse de Galard de Béarn s’y trouve en élégante et érudite compagnie : le prince Pierre d’Arenberg, le comte et la comtesse de Ganay,  le comte et la comtesse Paul Le Marois et Gustave Schlumberger, historien politique et célèbre numismate.
 

Robert de Montesquiou
Le comte Robert de Montesquiou, Giovanni Boldini

Martine-Marie de Galard de Béarn possédait aussi le  château de Fleury-en-Bière (XII°-XVIII° siècles), en Seine-et-Marne, qu'elle contribua à sauver entre 1910 et 1939.

Fleury en bière seine et marne

Elle fit encore construire La Polynésie, propriété sur la presqu’île de Giens, selon les plans de l'architecte René Darde. A Hyères, elle fréquente les Noailles et reçoit Paul Valéry. Le jardin de cette villa est exemplaire de la vogue des "jardins méditerranéens" après 1925. Il est ainsi organisé autour de terrasses, patios et pergolas, à partir d'axes constitués par des allées et des escaliers. Un escalier descend vers un bassin circulaire puis vers la mer. Il est bordé de plantations à la floraison estivale, caractérisant le passage de la villégiature d'hiver à celle d'été.

La Polynésie Martine de Béhague

Dans ce domaine, elle fit édifier la maison des Vigneaux, à l’intention du peintre anglais Robert Norton, qui n’y résida qu’un an, puisqu’il mourut en 1939, la même année que sa bienfaitrice. Cette maison fut acquise et rénovée en 1957 par un groupe d’admiratrices américaines, pour être offerte au poète et diplomate Saint-John-Perse. Quittant son exil américain commencé en 1940, l’auteur d’Eloges et d’Anabase résidera aux Vigneaux jusqu’à sa mort en 1975 et il évoquera cette demeure dans sa correspondance.

Par-delà la mort, la comtesse, qui aimait tant la littérature, dut être heureuse que sa demeure fût habitée par celui qui écrivait :

« Et nos poèmes encore s’en iront sur la route des hommes, portant semence et fruit dans la lignée des hommes d’un autre âge. » (Vents, 1964).

Et, n’est-ce pas cet étonnant voyage que le poème de la comtesse, intitulé « Les Pins » (dont je ne saurai jamais s'ils bordaient son "logis" de Fleury-en-Bière ou de La Polynésie), a entrepris à travers le carnet de poésie de ma grand-mère ?

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Martine-Marie-Pol_de_B%C3%A9hague

http://www.calames.abes.fr/pub/

http://www.inventaire.culture.gouv.fr/public/mistral/merimee_fr?ACTION=RETROU...

 


Lundi 29 mars 2010 

 

 

 

 

 

 

 

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