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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 15:00

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Le triomphe de la guillotine, Nicolas-Antoine Taunay

 

Dans Une rencontre de Milan Kundera, l’écrivain  consacre son chapitre III, intitulé « Les listes noires ou divertimento en hommage à Anatole France », à ce républicain socialiste et humaniste, victime d’un long purgatoire. Il y évoque celui dont le successeur à l’Académie française, Paul Valéry, ne fit l’éloge qu’avec une ostensible réserve, celui dont Aragon disait : « Il ne faut plus que, mort, cet homme fasse de la poussière ! » Un rejet qui étonne contre un homme qui sut prendre parti pour Dreyfus, qualifiant le « J’accuse » de Zola de « moment de la conscience humaine ».

Peut-être faut-il en trouver la raison dans l’incompréhension suscitée par son roman historique Les Dieux ont soif, dans les rangs de la gauche, qui se demanda comment cet anticlérical avait pu se métamorphoser en antirévolutionnaire. C’était bien évidemment un contresens de lecture pour un écrivain qui avait dit : « J’aime la Révolution parce que nous en sortons, et j’aime l’ancienne France parce que la Révolution en est sortie. »

Marqué par la couleur rouge (« Les dieux ont soif de sang », avait-dit Camille Desmoulins), ce roman, publié d’abord en feuilleton dans La Revue de Paris, du 15 octobre 1911 au 15 janvier 1912, puis en volume chez Calmann-Lévy en 1912, se veut une œuvre de démythification. Narrant des événements qui se passent de mai 1793 à la fin juillet 1794 (11 thermidor, an II), il raconte l’histoire d’Evariste Gamelin, un peintre raté, qui devient juré au Tribunal révolutionnaire. Faisant « taire ses sentiments dans l’intérêt supérieur de l’humanité », persuadé d’être un pur, cet austère à « l’irrémédiable chasteté » met en pratique jusqu’au fanatisme la devise des révolutionnaires inscrite au-dessus de la porte de l’église des Barnabites devenue siège de l’assemblée générale de la section : « Liberté, Egalité, Fraternité ou la Mort. »Et l’on pourrait dire de lui ce qui fut dit de Robespierre l’Incorruptible : « Il est vertueux : il sera terrible. »

Il condamnera ainsi à la guillotine le sceptique et tolérant ci-devant Brotteaux des Ilettes, le prêtre réfractaire Louis de Longuemare, Athénaïs la prostituée au grand cœur, Maubel qu’il croit avoir été l’amant de sa maîtresse Elodie Blaise, Fortuné de Chassagne, aimé de sa sœur Julie, Mme de Rochemaure qui aura intrigué pour faire de lui un juré au Tribunal révolutionnaire. Quant à lui, il sera emporté dans la tourmente qui abattra Robespierre.

Piètre personnage en fait que cet Evariste Gamelin, au visage de Minerve, opportuniste et fanatique, qui n’a que l’audace des faibles. Alors que sa sœur Julie présente d’incontestables caractères de volonté et de courage, il est d’une certaine manière un personnage féminin faible, et le jouet du destin. (Son prénom Ev-ariste est d’ailleurs révélateur à cet égard, associant Eve, la pécheresse, à Oreste, le meurtrier poursuivi par les Erynies.) C’est Elodie Blaise qui lui déclare son amour et c’est Mme de Rochemaure qui s’entremet pour lui. Ballotté au gré des événements, il n’est qu’un être « ordinaire qui se croit extraordinaire ».

Et pourtant, l’on comprend qu’il aurait pu devenir un véritable artiste s’il ne s’était pas aventuré dans un art au service du pouvoir : ne crée-t-il pas des jeux de cartes à l’effigie des dirigeants révolutionnaires ? Dans la toile qu’il laisse inachevée, l’œuvre de sa vie, Oreste consolé par sa sœur, transparaît un art qui aurait pu être autre chose qu’un art officiel et pompier. Ce tableau est d’ailleurs une des clés du roman puisqu’il associe les thèmes de la famille, de l’inceste, du meurtre, de la culpabilité.

Kundera a très justement fait remarquer qu’avec cet anti-héros, Anatole France pénètre le mystère des bourreaux. Avec Gamelin, qui s’occupe bien de sa mère, qui distribue son pain à une pauvre femme, on comprend que « les bourreaux sont des hommes normaux », comme étaient des hommes ordinaires les nazis qui officiaient dans les camps d’extermination et fêtaient sereinement Noël avec leur famille.  En 1891, France avait déjà écrit : « Les hommes de 1793 furent dans une situation horrible. Ils furent surpris, lancés dans une formidable explosion : ils n’étaient que des hommes. »

C’est d’ailleurs une des autres réussites du roman que de nous faire vivre cette période historique tragique en nous donnant à voir le quotidien de personnages banals. Les queues interminables pour obtenir du pain, les difficultés des petits artisans, le déroulement précis de ces procès rigoureusement formels mais où le sort des accusés est joué d’avance, Anatole France a l’art de recréer l’atmosphère et la mentalité de cette époque.

A cet égard, on soulignera que Kundera admirait particulièrement le chapitre X, à l’exact milieu du roman, qui relate la partie de campagne au cours de laquelle se délassent les personnages. Il y voyait « une ampoule allumée », illustrant ce désir de vivre et d’aimer malgré les horreurs. Avec le personnage d’Elodie Blaise, Anatole France approfondira cette idée qui lui tient à cœur, à savoir que la vie dévore la vie et que le propre des vivants est d’avant tout d’oublier les morts. Ainsi, à la fin de l’œuvre, la maîtresse d’Evariste tiendra à son nouvel amant Desmahis exactement les mêmes propos que ceux dont elle entretenait le peintre avant sa mort.

Peut-être est ce une des raisons pour lesquelles ce roman marqué au sceau de l’ironie tragique ne fut pas compris. Ne fait-il pas d’une certaine manière la critique des idéaux utopistes ? Ne met-il pas en garde contre les idéologies mortifères ? Le personnage de Brotteaux des Ilettes, sceptique convaincu, grand lecteur de Lucrèce, ne peut en effet manquer d’apparaître comme le porte-parole d’Anatole France. Pour lui, le Dieu que la Révolution a mis à bas et l’Etre suprême, c’est tout un.

Ainsi, on ne saurait que conseiller de lire ou de relire cet ouvrage trop longtemps délaissé. On y apprend que les hommes deviennent cruels et féroces quand ils sont persuadés de détenir la Vérité, au risque d’être « dévorés par l’Histoire », comme l’est Evariste Gamelin.

 

Sources :

Les Dieux ont soif, Anatole France, Préface de Daniel Leuwers, GF Flammarion

« A. France / P. Michon : relire Les Dieux ont soif à la lumière des Onze », Annie Mavrakis

Dictionnaire des Œuvres de tous les temps et de tous les pays, Tome II, Robert Laffont, pp. 350-351

 

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

Anna 30/10/2012 11:46

Merci pour ce bel article : je connais très peu Anatole France et vous en parlez d'une manière intéressante.

Catheau 31/10/2012 18:36



J'ai créé un groupe de lecture avec des amies et, cette année, le thème est le roman historique. Nous avons étudié Fort-Saganne, Un pont sur la Drina, L'Oeuvre au Noir,
Les Chouans... Cette lecture nous a permis de redécouvrir Anatole France, un auteur un peu oublié et vilipendé en sonttemps.



flipperine 22/10/2012 18:05

je ne connais pas ce livre et je ne pense pas le lire l'histoire et moi pas très copines

Catheau 22/10/2012 22:29



L'Histoire à travers des personnages romanesques est plus accessible !



mansfield 22/10/2012 16:12

Je termine Vol de Nuit de Saint Exupéry et je cours lire ce livre. Je me demande si malgré moi, je ne ferai pas un parallèle entre Rivière tout dévoué à sa tâche et Gamelin...A bientôt Catheau

Catheau 22/10/2012 22:27



Intéressant ce parallèle. A voir !



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