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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 17:09

 

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Le père Francesco, libraire de l'abbaye de Kergonan

(Photo Thierry Creux, Ouest-France)

 

Vendredi 22 août 2014, je me suis rendue à l’abbaye bénédictine Sainte-Anne de Kergonan à Plouharnel, qui proposait une exposition inédite et passionnante. Intitulée Sur les traces d’un patrimoine vivant : sept siècles d’écrits à Kergonan, elle présentait 90 pièces uniques : parchemins des XII° et XIII° siècles, incunables (premiers livres imprimés au XV° siècle), bibles polyglottes, coutumiers de Bretagne, cartes anciennes, belles reliures, parchemins enluminés, documents hagiographiques.

Initiée par Madeleine Juberay, la directrice de la Maison du Tourisme de Plouharnel, cette exposition est originale à plus d’un titre. Ayant un statut particulier, les fonds patrimoniaux des abbayes sont en effet difficilement compulsables. Et le père Francesco de préciser : « Jamais le monastère n’avait jusque-là envisagé ou projeter de donner à voir les plus belles pièces de sa bibliothèque. » Le choix des documents à exposer a été difficile à cet égard ! Par ailleurs, à l’ère du tout-numérique, si elle est paradoxale, l’exposition témoigne cependant de l’intérêt majeur que conserve le livre ; l’afflux des visiteurs des cinq continents en est le témoignage vivant.

Dans son discours d’accueil, lors de l’inauguration de l’exposition, Dom Philippe Piron, le prieur de l’abbaye, a souligné le rapport privilégié du moine avec le livre : « Le moine est l’ami du livre. Il est un chercheur de Dieu et pour accomplir cette vocation, l’Ecriture sainte est omniprésente dans la vie du moine. » Et le proverbe de l’abbé André Moisan prend ici toute sa force : « Homme de livre, homme libre ! »

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Dom Philippe Piron, prieur de l'abbaye Sainte-Anne de Kergonan et le père Francesco, libraire

(Photo Thierry Creux, Ouest-France)

J’ai particulièrement été intéressée par les documents et les informations en lien avec la Bible. La « Bible de Gutenberg », dite encore « Bible à quarante-deux lignes » sera en effet le premier livre imprimé en Europe au moyen de caractères mobiles. Les premières pages de cet ouvrage comportent deux colonnes de 40 lignes par page, parfois 41. Pour économiser du papier, Gutenberg décida d'imprimer 42 lignes par page, puis de diminuer la taille des caractères. Réalisée à Mayence entre 1452 et 1455 sous la responsabilité de Johannes Gutenberg et de ses associés, Johann Fust et Pierre Schoeffer, elle se présente en deux volumes in-folio : le premier et une partie du second tome comportent l’Ancien Testament et le second volume renferme aussi le Nouveau Testament. Une partie des exemplaires a été imprimée sur parchemin (vélin), une autre sur du papier importé d'Italie.

Reproduisant le texte de la Vulgate (la Bible latine traduite par saint Jérôme), elle est composée de 324 et 319 feuillets. Sur les 180 exemplaires imprimés, 49 seulement ont été conservés, dont 12 en Allemagne, 9 aux USA, 5 en France et 1 en Suisse sur vélin parfait. Les plus beaux exemplaires valent plus de 20 Millions d’euros. Les vitrines exposent une Bible latine de 1520, une Bible hébraïque de 1534. Un Nouveau Testament, daté de 1541, propose une nouvelle traduction latine par Erasme. Différente de la Vulgate, elle serait plus fidèle à l’original grec.

J’ai découvert là les bibles polyglottes, qui sont écrites ou imprimées en plusieurs langues. Ainsi les Hexaples d’Origène d’Alexandrie sont très célèbres. Disposées en six colonnes parallèles, elles comparent le texte hébreu avec les versions anciennes, en hébreu, en grec, en araméen, en syriaque et en latin et portent l’art typographique à un rare point d’excellence. Datée de 1520, la Polyglotte d’Alcalà présente l’Ancien Testament sur trois colonnes, en hébreu, en latin et en grec (plus une version araméenne du Pentateuque) et le Nouveau Testament en grec et en latin. La Polyglotte d’Anvers (1568), dite « Bible royale », imprimée par Christophe Plantin, fut patronnée par Philippe II d’Espagne. La Polyglotte de Paris (1629-1645), qui ajoute l’arabe et le syriaque pour l’Ancien Testament et l’hébreu samaritain pour le Pentateuque, sera complétée par la dernière grande Polyglotte, la Polyglotte de Londres avec une version persane.

De nombreux livres sont exposés qui renvoient à l’exégèse biblique. Ainsi, on trouve De unica Magdalena (1519) de John Fisher, traitant de la querelle de la Madeleine ou des trois Maries. Il s’agissait de savoir si la tradition liturgique occidentale était dans le vrai, qui faisait de Marie de Béthanie (Jn 11 et 12), 1-8), de Marie de Magdala dont le Christ avait expulsé sept démons et de la pécheresse de Luc (7, 36-50), un seul et même personnage. Grégoire le Grand soutenait qu’il ne s’agissait que d’une seule femme et s’opposait de ce fait à Lefèvre d’Etaples, adepte de la critique historique. Dans une Disceptatio, il se prononça en effet pour l’existence de trois femmes différentes. L’affaire se développa entre 1517 et 1519.

La Règle de saint Benoît est bien sûr évoquée dans l’exposition. Benoît de Nursie (480-547) est le fondateur de l'ordre des Bénédictins (529) et il a largement inspiré le monachisme occidental ultérieur. Il est considéré comme le patriarche des moines d'Occident, à cause de sa Règle, établie en 540, qui eut un impact majeur sur le monachisme occidental et sur la civilisation européenne médiévale. Les grands commentaires sur la Règle commencèrent dès le XIII° siècle. Le plus ancien document de la Règle du fondateur est d’ailleurs conservé au monastère. Un ouvrage de 1681 rappelle la Règle de 1510-1563 ; la Vie de saint Benoît (1611) est racontée par Andrea Vaccario ; Règle, Traditions et explications (1685) de Rancé développe les aspects de la Règle. Celle-ci fut en effet soumise à des variations qui se manifestèrent dès le IX° siècle. De Marmoutier (540) et Cluny (910) jusqu’à la congrégation de Saint-Vannes-et-Saint-Hydulphe (1604) et celle de Saint-Maur (1621), en passant par les Célestins ou Bénédictins blancs (1264) et les Olivétains (1348), les formes en furent nombreuses.

Un ouvrage évoque encore la querelle entre Mabillon et Rancé sur les études monastiques. On connaît la formule monastique « Ora et labora » et la congrégation de Saint-Maur dut ainsi réagir à la controverse ouverte par l'abbé de La Trappe, Rancé, sur la place que doivent tenir les études par rapport au travail manuel dans la vie monastique. Rancé remet en valeur le silence et le travail manuel, si possible pénible, et nie l'intérêt des études scientifiques dans un monastère. Mabillon répondra à ce dernier par un Traité des études monastiques (1691).

D’autres livres rappellent le rayonnement de l’ordre bénédictin : Annales de l’ordre de Lucques (1739) par Dom J. Mabillon, L’année bénédictine de Jacques de Blémur (1667), l’Apologie de la Mission de Saint-Maur (1702) par Dom Thierry Ruinart ou encore l’Office liturgique de Saint-Benoît (1707).

J’ai admiré aussi les premiers livres imprimés au XVI° siècle : Consolation de la philosophie (Boèce), Le Livre de la Femme forte (1501), Coustumier de Bretagne (1502), Sermons de Carême (1511). J’ai été séduite par la variété de certains documents du XVII° siècle. En effet, parmi les livres religieux (Missel de Saint-Malo, 1609, Vie de saint Basile le Grand et saint Grégoire de Naziance par Godefroy Hermant, 1679, Sermons du sanctoral de Vincent Ferrier, 1539, Exercices pour se préparer à bien mourir, 1660), figurent notamment un ouvrage d’alchimie, Traicté du feu et du sel par Blaise Vigenère (1622) ou un magnifique Armorial de Bretagne (1649) recensant 250 familles.

Au cours de cette exposition on balaie du regard toute l’histoire du catholicisme en Europe. Ce sont les Règles de la Compagnie de Jésus (1582), constitution des Jésuites rédigée par Ignace de Loyola ou l’Histoire des papes en deux tomes par Alfonso Chacon (1677). On y voit une superbe gravure de la bataille de Lépante (1751). Des saints célèbres sont évoqués, tel saint Philippe Néri (1515-1595), à travers Vie de saint Philippe Néri par Giacomo Rica (1713). Fondateur de la congrégation de l’Oratoire, il est le saint le plus populaire de la réforme catholique. Celui que l’on appelait familièrement Don Pippo mais qui était en même temps un Socrate romain n’était nullement dénué d’humour. Le jour où on lui amena une jeune fille pieuse qui se mourait d’une maladie mystérieuse, il déclara sans ambages: « Qu’on la marie ! » Et il était aussi celui qui affirmait : « Mon Jésus, ne te fie pas à moi ! »

De très beaux ouvrages, antérieurs pour certains au concile de Trente (1542), soulignent l’importance de la liturgie : Livres liturgiques (1533), Processional de Gand (1620), Missel de Rennes (1533), Cérémonial de l’Eglise de Rome (1582). Outre une vitrine consacrée à saint Louis en l’honneur du huitième anniversaire de sa naissance en 1214, d’autres livres ont retenu mon attention et ma curiosité. Certains surprenants comme cette Doctrine chrétienne en moyen breton (1713) par Diego de Lesdema, traduite par un jésuite espagnol, un autre de musique non liturgique : Le Maistre des novices dans l’art de chanter (1744). Entre art militaire (De re militari, 1534) et Histoire des ordres monastiques (1715), l’exposition fait la part belle à de somptueuses planches gravées, telles celles qui représentent les différents habits du religieux ou les figures de la Bible (en 207 planches) dans Figures de la Bible, daté de 1728. On n’oubliera pas non plus le Bullaire des papes (1572), depuis saint Léon le Grand, de Laerzio Cherubini.

On sait qu’une bulle (pontificale, papale ou apostolique) est un document scellé (du latin bulla, le sceau) par lequel le pape pose un acte juridique important, tel qu’une définition dogmatique ou la convocation d’un concile. Au VI° siècle, la chancellerie papale commence à authentifier ses documents d’un sceau de plomb pour les documents ordinaires, d’une « bulla » d’or ou d’argent pour ceux qui sont de la plus haute importance. Des cordelettes de soie ou de chanvre insérées dans le sceau tenaient le document fermé. Au XII° siècle, sur le sceau étaient frappées, d’un côté, les effigies de Pierre et Paul et, de l’autre, le nom du pape régnant. La bulle est désignée par les premiers mots de son texte.

En manière d’achèvement, l’exposition propose deux siècles de reliure (de 1553 à 1789) et on ne peut qu’être admiratif devant le travail de ceux qui ont permis aux livres de traverser les siècles. Qu’elles soient sur ais de bois, en veau estampé, en parchemin rigide ou parchemin souple, « à la fanfare » avec arabesques, feuillages et griffons, ou encore en basane (peau de mouton) avec encadrement, on se dit qu’une belle reliure ne peut que multiplier le plaisir de la lecture. De beaux livres avec une reliure à la « Du Seuil » sont ici présentés.

Augustin Du Seuil (1673-1746) est un relieur célèbre du XVIII° siècle. Il est à l’origine d’une reliure qui présente les caractéristiques suivantes : une reliure en basane brune ou rouge ; un encadrement extérieur de deux ou trois filets sur les plats, très proches des bords ; un encadrement intérieur similaire sur les plats, avec un fleuron aux quatre coins ; un dos à nerfs apparents avec des décors de fleurs. L’ensemble est tout en délicatesse et en élégance. Un Office de la Semaine sainte (1698), un Bréviaire de Paris (1720), une Vie des saints de Bretagne (1724) pour un classique de l’hagiographie bretonne par un mauriste, un Office de nuit et des laudes (1760), une Vie du cardinal d’Amboise par Louis Le Gendre (1726), un Almanach de Bretagne (1765) en sont de superbes spécimens. Est exposé aussi un Almanach de Bretagne de 1789, un des derniers ouvrages imprimés avec privilège du Roi. On découvre enfin une page d’un bréviaire ayant appartenu à saint Yves de Tréguier, des pages d’un antiphonaire du XV° siècle, un manuscrit du XII° siècle, un parchemin latin du XV° avec des lettrines ornées.

Cette belle exposition m’a ainsi permis d’approcher la richesse et la profondeur de la lecture monastique. Associant la lecture à caractère spirituel à une réflexion méditative sur les textes, le livre devient ainsi le moyen d’entrer en dialogue avec Dieu et de se mettre à son écoute. Il est alors le lieu privilégié de cette lectio divina à laquelle doit tendre tout moine.

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      La Bible de Gutenberg vers 1455

 

Sources :

Cartouches de l'exposition

Article de Ouest-France, 20 juillet 2014. "Plouharnel : l'abbaye de Kergonan expose ses trésors littéraires"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 

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Published by Catheau - dans Expositions
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commentaires

Susan17 08/10/2014 17:59

Voilà une visite super intéressante , merci Cathy ! . J'ai un nouveau blog avec changement de pseudo mais le problème reste toujours là avec ce pommé ce qui est bien frustrant , enfin ! . Tu as
succombé à la pub , dommage mais moi pas . Bonne soirée à tous les deux ...

Catheau 09/10/2014 16:09



Non, je n'ai pas succombé à la pub, c'est Overblog qui parachute ses pubs. Pour moi, elles n'apparaissent pas car j'ai téléchargé Addblock Plus qui les supprime. Je te le conseille. J'aimerais
bien aller sur ton blog...



Martine 03/10/2014 06:39

Bonjour Catheau

Quelle richesse! Que c'est passionnant! J'imagine sans problème vos regards émerveillés et votre sourire devant la beauté de ces ouvrages.
Merci de nous faire partager cela. J'en apprends aussi beaucoup
;)

Catheau 03/10/2014 11:16



Merci, Martine. Le nombre impressionnant des visiteurs de cette exposition témoigne aussi de l'intérêt que l'on porte encore au livre, quoi qu'on en dise !



picard 01/10/2014 21:40

merci de nous faire partager les richesses de cette expo, moment fort pour toi qui aimes tant les livres et les mots...chemin spirituel parmi d'autres...

Catheau 03/10/2014 11:14



Une exposition que tu aurais aimée, toi qui pratiques si bien l'art de la reliure !



Carole 01/10/2014 21:34

Très savant... et surtout très émouvant !

Catheau 03/10/2014 11:13



Un compte-rendu sûrement un peu austère mais la vie du moine ne l'est-elle pas ? J'ai aimé cette balade parmi de "beaux" livres.



M'amzelle Jeanne 21/09/2014 21:00

Merci pour ce document et ses références donnant comment et depuis quand, nous avons le bonheur de prendre un livre dans nos mains.
Font-ils toujours de la Bénédictine ces gentils moines ?

Catheau 03/10/2014 11:08



Merci de votre passage, Jeanne. Les moines de Kergonan ont une librairie très bien achalandée et ils fabriquent de très belles faïences. On peut aussi y faire des péchés de gourmandise car ils
vendent des produits d'autres abbayes . Amitiés à vous. 



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