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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 15:28

  epicerie Ernaux

 

Le 2 octobre 2014, à La Grande Librairie, François Busnel recevait, entre autres invités, Annie Ernaux pour la parution de ses entretiens avec Michelle Porte, dans un ouvrage intitulé Le vrai lieu. Celui-ci fait suite à un documentaire qui avait été réalisé en 2011, et dans le souci de conserver une parole spontanée et libre que l’écrivain craignait de voir disparaître : « J’avais un sentiment de frustration, de perte définitive de quelque chose que je n’avais jamais dit dans tous mes entretiens précédents. »

 

Annie Ernaux explique que ces entretiens ont été une descente dans la mémoire mais qui s’est opérée à deux. Pour elle, cette expérience a été difficile car elle s’est faite dans un lieu clos et sous l’œil scrutateur de la caméra. Contrainte de parler, elle s’est sentie comme dans le cabinet d’un psychanalyste et non pas comme lors d’un entretien avec un journaliste. Cela a généré chez elle une forme de spontanéité : des choses sont advenues, irrationnelles, une autre vérité non surveillée.

 

Dans ce livre, l’écrivain dit comment les lieux nous façonnent. Elle y évoque ceux de son enfance, les lieux collectifs sous le regard des clients, du café et de l’épicerie d’Yvetot, qui n’étaient pas ceux de sa vie intime. En ayant eu honte en classe, elle n’en a pas parlé ni rien écrit avant la trentaine. Ensuite, elle n’a cessé de revenir à cet endroit qui est surtout un lieu social.

 

Si Yvetot et Cergy, là où vit Annie Ernaux, sont des lieux réels, l’écriture est pour elle le lieu immatériel où se rassemblent le familial, le social, le sexuel, là où elle puise, dit-elle. Ni refuge ni sanctuaire, il favorise l’immersion dans quelque chose qui est plus grand que sa propre vie et la mémoire du monde. S’il existe différentes manières d’écrire à la 1ère personne, l’écriture, lieu plus qu’autre chose, permet l’apparition d’un je transpersonnel.

 

Mais quelle est la bonne distance ? Il est très compliqué de le dire et Annie Ernaux reconnaît qu’elle ne sait pas comment elle écrit. Elle précise par ailleurs qu’elle considère comme un privilège d’avoir pu faire des études. Elle était véritablement une exception dans son milieu et son époque. Ecrire est un grand privilège, affirme-t-elle.

 

En même temps, l’écriture représente un danger, plus dans la forme que dans le contenu. La forme n’est jamais donnée et il faut toujours se demander quelle est celle qui est la plus exacte pour ce que l’on écrit. Annie Ernaux, qui se définit comme étant quelqu’un qui écrit, souligne que, selon elle, la révolution des femmes n’a pas eu lieu : n’est-elle pas en ce jour la seule femme à La Grande Librairie ? Certes, il ne faut pas se focaliser sur la différence sexuelle mais les difficultés sont à l’évidence d’ordre social. Il est difficile de trouver sa voix et d’entrer dans une culture légitime quand on n’est pas née dans cette culture dominante. Anne Ernaux a une conscience très vive d’être une transfuge de classe tout autant que de langue. Prenant l’exemple du terme « embouqué » qui appartient au patois normand, elle précise qu’elle ne l’emploie pas mais qu’elle souhaite qu’il y ait dans son écriture « quelque chose de ça ». Cette voix singulière, elle aspire à la faire passer dans la langue.

 

Quant au rôle de la lecture, Anne Ernaux considère qu’il est ambivalent. Si dans son enfance et son adolescence, lire fut pour elle un grand bonheur, le contenu de ses lectures l’éloignait cependant de son monde, de ses parents, de son quartier. Ainsi, évoquant la salle à manger de la pension Vauquer chez Balzac, elle ajoute que c’est un lieu qui n’existait pas chez elle.

 

La lecture, c’était vraiment un autre monde auquel elle rêvait d’appartenir mais tout cela, ce désir de changer de classe, était très confus dans son esprit : « J’aimais vivre et lire », dit-elle. Pour l’écrivain qu’elle est, tout livre est un lieu où on entre et où on est libre. Elle dira plus tard dans l’émission, en réponse à Dany Laferrière, nouvel académicien français, qu’un mot peut sauver. Elle ajoutera : « J’écrivais pour venger ma race. L’écriture peut être une lutte en faveur d’une idée de la justice. [...] Oui, écrire peut changer la vie. » Le parcours personnel d’Annie Ernaux n’en est-il pas  la preuve éclatante ?

 

 

 

 

Liens vers mes autres billets sur Annie Ernaux :

 

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commentaires

Martine 15/10/2014 05:17

Lire, pour moi, c'est aussi nécessaire que de manger, boire ou respirer. Je ne peux pas imaginer ma vie sans livres. Quel pouvoir d'évasion un livre!
;)

Catheau 01/11/2014 17:05



Merci, Martine, de votre témoignage enthousiaste que je partage absolument !



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