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21 septembre 2012 5 21 /09 /septembre /2012 17:19

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      Les Contes d'Hoffmann, acte II, Olympia et son père Spalanzani

Le cinéma Le Palace, à Saumur, ne retransmettra plus les opéras du Met. C’est dommage car les  mélomanes saumurois s’étaient habitués à ces rendez-vous. Hélas, ils étaient sans doute trop peu nombreux pour que cela soit rentable. Désormais, ce sont les spectacles de l’Opéra Bastille et de l’Opéra Garnier que le cinéma proposera.

C’est ainsi que le mercredi 19 septembre 2012, à 19h 30, nous avons pu assister à l’opéra fantastique en cinq actes (ou trois actes avec Prologue et Epilogue), Les Contes d’Hoffmann, de Jacques Offenbach, dans une mise en scène de Robert Carsen. La direction musicale y est assurée par Tomas Netopil qui conduit l’orchestre et le chœur de L’Opéra national de Paris. Michael Levine en a créé les décors et les costumes, une juste alliance entre tradition et modernité.

Cet opéra, un des plus représentés au monde, fut composé sur un livret de Jules Barbier, d’après le drame qu’il écrivit en 1851, en collaboration avec Michel Carré. Créée le 10 février 1881 à l’Opéra-Comique (pour lequel le compositeur l’avait expressément conçue), l’œuvre fut très vite l’objet de suppressions ou d’ajouts indépendants de la volonté du compositeur. Si l’on peut assurer que les quatre premiers actes sont de sa main, il n’en a pourtant pas composé les préludes ou les entractes qu’il écrivait à la dernière minute et il n’aurait pas tout orchestré. Ce qui est certain, c’est qu’il n’a pas achevé le dernier acte qu’on a pu cependant reconstituer car on en a les esquisses avec cinq livrets. Il est donc assez aisé d’en restituer la teneur. De plus, les distributions prévues à l’origine ont changé : Hoffmann était un baryton et le quadruple rôle féminin a été parfois confié à une seule soprano colorature tandis que les personnages de la Muse et de Nicklausse ont été un temps séparés. L’aventure de l’opéra est donc aussi celle de ses éditions successives, d’autant plus qu’un incendie détruisit la salle Favard où se trouvait la partition de la création.

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Les Contes d'Hoffmann : l'intrigue se déroule pendant une représentation de Don Giovanni

Jean-Christophe Keck, qui a entrepris l’édition de l’œuvre intégrale d’Offenbach, considère que cet opéra est plus qu’un testament pour le compositeur. Selon lui, il constitue la synthèse d’une vie et c’est un chef-d’œuvre par « une intensité et une puissance musicale sans précédent ». Peut-être aussi parce que le musicien y a travaillé avec passion de 1873 et 1880 et qu’à la fin, la mort planait sur lui. Par ailleurs, le but d’Offenbach était « avant tout d’avoir un succès à l’Opéra-Comique ». Il ne l’obtint que de manière posthume puisqu’il meurt le 05 octobre 1880.

L’argument peut sembler complexe avec la multiplicité des personnages mais avoir fait de l’écrivain Hoffmann lui-même le personnage central de l’œuvre confère à celle-ci une grande cohésion. Le fait que tout se passe autour d’une représentation du Don Giovanni de Mozart va encore dans ce sens, le théâtre étant le point focal de l’intrigue.

Quand l’opéra débute, lors du Prologue (ou de l’acte I, c’est selon), on découvre un Hoffmann (Stefano Zucco, ténor) amoureux de la prima donna Stella (soprano), laquelle est en train d’interpréter le rôle de donna Anna. La Muse de l'écrivain se métamorphose en Nicklausse (Kate Aldrich, mezzo-soprano interprète les deux rôles), un de ses amis d’enfance, pour le protéger de ses tentations amoureuses. Avec l’aide du valet de Stella, Andrès (Eric Huchet, ténor), le puissant conseiller Lindorf  (Franck Ferrari, baryton basse) cherche à obtenir la clef de la loge de la diva, qui était destinée à Hoffmann. Dans la taverne de Luther le cabaretier (Jean-Philippe Lafont, basse), l’écrivain est invité par ses amis à chanter la légende du nain Kleinzach. Quand Hoffmann aperçoit Lindorf, il l’accuse de lui faire de l’ombre puis il déclare à tous que Stella est l’incarnation à la fois de la jeune fille, de l’artiste et de la courtisane. Alors que le second acte du Don Giovanni va commencer, les amis de l’écrivain, servis par Luther, s’apprêtent à écouter les contes rédigés par Hoffmann.

Dans l’acte II, l’écrivain est amoureux d’Olympia (Jane Archibald, soprano), une poupée mécanique conçu par son « père », l’inventeur Spalanzani (Fabrice Dalis, ténor). Nicklausse tente de lui monter la vraie nature de la jeune fille dont les yeux ont été fabriqués par l’inquiétant opticien Coppélius (Franck Ferrari, baryton basse), qui lui a fourni des lunettes qui embellissent la réalité. Devant les invités de Spalanzani, Olympia chante et danse avec Hoffmann subjugué. Le mécanisme s’emballe et le danseur tombe, brisant ses lunettes. Coppélius, que Spalanzani n’a pas payé, se venge  en détruisant Olympia, dont Cochenille le valet (Eric Huchet, ténor) rapporte les membres désarticulés devant l’écrivain désespéré.

L’acte III est consacré à Antonia (Ana Maria Martinez, soprano), la jeune fille du violoniste Crespel (Jean-Philippe Lafont, basse), victime comme sa mère d’un mal fatal occasionné par leur passion du chant. Bien que Crespel ait interdit à son valet Frantz (Eric Huchet, ténor) de faire entrer quiconque, Hoffmann, qui aime la jeune fille, et Nicklausse sont introduits chez Antonia qui se met à chanter. En proie à un malaise, elle s’enfuit dans sa chambre tandis que son père revient. Le diabolique Docteur Miracle (Franck Ferrari, baryton basse) survient alors et veut soigner Antonia malgré les dénégations de son père. Hoffmann, ayant eu connaissance de son mal, veut à son tour lui interdire de chanter. Puis le Docteur Miracle fait apparaître sur la scène le fantôme de la mère d’Antonia (Une Voix ou La Voix de la tombe, Qiu Lin Zhang), qui invite sa fille à chanter. Elle en mourra bien sûr.

Cntes d' Hoffmann la voix

La Voix, ou le fantôme de la mère d'Antonia, acte III

L’acte IV est celui de la courtisane Giulietta (Sophie Koch, soprano) qui célèbre avec Nicklausse les plaisirs de l’amour. Hoffmann, quant à lui, se prononce contre l’amour dans une chanson à boire. Le maléfique capitaine Dapertutto (Franck Ferrari, baryton basse) circonvient la jeune femme avec un diamant en lui demandant d’obtenir l’ombre de son amant, Schlémil (Michal Partyka, baryton).  Puis Giulietta séduit Hoffmann et lui demande son reflet comme gage d’amour. Bien qu’il comprenne l’horreur de ce qu’il a fait, il ne peut se résoudre à quitter sa maîtresse. Ensuite, Schlémil défie en duel le poète qui lui a volé Giulietta. Vainqueur, Hoffmann voit pourtant sa dulcinée partir au bras d’un troisième larron, son souteneur Pitichinaccio (Eric Huchet, ténor).

Tandis que Don Giovanni s’achève, Hoffmann, ivre, a terminé ses trois contes. Stella, qui a triomphé dans le rôle de Dona Anna, l’abandonne pour Lindorf. L’opéra se clôt sur le retour de la Muse consolatrice qui disparaît avec le poète.

Le livret s’inspire essentiellement de trois nouvelles de l’écrivain allemand Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, une pour chaque acte. L’acte d’Olympia est tiré du conte intitulé L’Homme au sable, une histoire complexe et très inquiétante que le librettiste a simplifiée. L’histoire d’Antonia est issue d’une nouvelle qui porte les titres de Le conseiller Krespel ou Le violon de Crémone. L’acte de Giulietta s’inspire d’un conte intitulé Les aventures de la nuit de la Saint-Sylvestre. De nombreux éléments appartiennent à d’autres textes d’Hoffmann et l’on y retrouve bien sûr les thèmes propres au fantastique : l’automate d’apparence humaine, le savant fou, l’ombre et le reflet perdus chers à Chamisso ou à Maupassant, le miroir, sans oublier la présence du Diable qui apparaît ici sous les avatars de l’opticien Coppélius, du capitaine Dapertutto, du Docteur Miracle et, dans une moindre mesure, sous les traits du conseiller Lindorf.

Franck Ferrari interprète avec puissance ce rôle de deus ex machina, que l’on voit s’opposer souvent à la Muse, gardienne du poète (sa présence fait penser aux Nuits de Musset). Dans l’acte d’Antonia, on le voit jouer avec la poursuite et il fait apparaître sur scène le fantôme de la mère de la jeune chanteuse. Le trio de la fin de cet acte est magistral de beauté et de puissance avec l’acmé du chant qui conduit à la mort d’Antonia. En voyant agir ce personnage diabolique, j’ai pensé bien souvent à Woland dans Le Maître et Marguerite de Boulgakov, et notamment à la fameuse scène où il orchestre apparition et disparition dans le théâtre de Moscou. On sait d’ailleurs que l’écrivain russe s’est largement inspiré d’ Hoffmann.

L’opéra d’Offenbach apparaît comme un œuvre toute remplie de correspondances en lien avec l’art. Ainsi, si Stella interprète Donna Anna dans Don Giovanni, c’est sans doute parce que Hoffmann adulait Mozart au point d’avoir pris comme troisième prénom Amadeus. Il a de plus écrit une nouvelle intitulée Don Juan, dans laquelle il se livre à une véritable analyse de l’opéra de Mozart. Par ailleurs, Hoffmann, dont les trois amours sont vouées à l’échec, se présente comme un double inversé de Don Juan, stéréotype même du comédien, et passé maître dans l’art de la conquête.

Le décor du théâtre est magistralement utilisé ici : l’acte d’Olympia se déroule dans la coulisse ; celui d’Antonia investit la fosse d’orchestre au-dessous de la scène ; celui de Giulietta donne à voir les fauteuils d’orchestre devenus lieux de débauche. La mise en abyme du théâtre dans le théâtre fait ainsi de ce lieu l’endroit de l’Art par excellence. Quant à l’acte de la  création artistique, il est incarné par Hoffmann que l’on voit sans cesse en train d’écrire fiévreusement sur des feuillets froissés et que la Muse accompagne au début et à la fin de l’opéra.

Lors d’un des entractes, Robert Carsen, interrogé par Alain Duault, a évoqué les trois figures féminines de l’opéra. Selon lui, elles sont le pendant des trois femmes de Don Giovanni (Donna Anna, Donna Elvira et Zerline) et elles représentent trois aspects de l’amour. Olympia, c’est l’amour innocent de la toute jeunesse, pleine d’illusions ; Antonia incarne l’amour romantique et l’aspiration à l’Art tandis que Giulietta est la métaphore de l’amour vénal. Il rejoint en cela la phrase que prononce Nicklausse dans l’épilogue de l’opéra lorsqu’il commente l’action qui s’est déroulée : « Trois drames dans un drame. Olympia… Antonia… Giulietta… ne sont qu’une même femme : la Stella ! » Une phrase qui est sans doute une clé pour comprendre cette intrigue qui raconte la déchéance d’Hoffmann, le trio féminin étant tout simplement une seule figure dont l’évolution serait retracée au fil de l’intrigue et qui viendrait en parallèle de celle de l’écrivain. Hoffmann serait donc alors cet amoureux qui poursuit sans cesse la même femme, ainsi qu’il le dit dans le Prologue (ou l’acte I) : « Oui, Stella ! Trois femmes dans la même femme ! Trois âmes dans une seule âme, artiste, jeune fille et courtisane ! ». Et malgré l’abandon de la cantatrice, l’écrivain sera sauvé par sa Muse qui a veillé sur lui tout au long de l’opéra. La dernière image est très belle : accompagné par la poursuite, le poète quitte la scène à cour, suivi de la Muse.

Contes d'hoffmann la muse et hoffmann

Hoffmann et la Muse

Par les nombreux thèmes qu’il véhicule, cet opéra est d’une très grande richesse. En dépit de la lourdeur de son rôle, Stefano Zucco, interviewé dans la coulisse, a dit à Alain Duault le plaisir immense qu’il prend à jouer le rôle d’Hoffmann. « C’est l’Eden ! », a-t-il déclaré. Je l’ai trouvé cependant en retrait, sans grand relief dans son jeu et dans son chant face à ses partenaires féminines. Où est le héros romantique consumé d’amour ?

A contrario, dans l’acte II, Jane Archibald est époustouflante dans le rôle d’Olympia, la poupée mécanique nymphomane. Ses mouvements saccadés et précis, la clarté de sa voix, ses aigus impeccables impressionnent. Incarnant Antonia menacée par un mal inéluctable, la voix d’Ana-Maria Martinez  exhale une intense mélancolie. J’ai déjà dit la très forte impression que m’a faite le trio de l’acte III, quand Antonia se mesure avec sa mère dans un chant mortifère. Sophie Koch dans le rôle de Giulietta m’a, en revanche, moins convaincue, en dépit de sa prestance et de son abattage. On ne l’oubliera pas évoluant parmi ces lubriques fauteuils de théâtre qui ont le mouvement d’une gondole et qui se transforment en lupanar, au son de la célèbre Barcarolle.

lcontes d'H la barcarolle

Pendant la Barcarolle de l'acte IV, l'acte de Giulietta 

Luther et Crespel sont interprétés sobrement par Jean-Philippe Lafont tandis qu’Eric Huchet nous propose un amusant moment récréatif dans le rôle de Frantz, le serviteur du père d’Antonia. Oserai-je ajouter que le phrasé des chanteurs français était parfaitement audible alors que la diction des autres chanteurs  m’a demandé un effort énorme, au point que j’aurai souhaité un surtitrage ?

Malgré ces quelques réserves, j’ai été séduite par cet opéra dont le héros est le « fantastique Hoffmann », ainsi que l’appelait Théophile Gautier. Dans cette atmosphère tragi-comique, à travers ce portrait émouvant d’un homme et d’un artiste, j’ai découvert un Offenbach lyrique et émouvant.

 

Sources :

Les Contes d’Hoffmann, un dossier proposé par Christian Peter

Programme, FRA Cinéma, François Roussillon et Associés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Opéras
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commentaires

Alice 23/09/2012 16:41

Avec cette femme qui apparaît sous différentes formes dans le rêve d'Hoffmann, on assiste à trois histoires fantastiques captivantes dans la mise en scène de Robert Carsen. J'ai été contente de
voir cette représentation au cinéma, plutôt que de ne pas la voir du tout !

Catheau 24/09/2012 21:44



C'était sympa d'être en ta compagnie, Alice, pour cette projection. A une autre fois, je l'espère.



Carole 22/09/2012 23:44

J'aime beaucoup cet opéra - et les récits d'Hoffmann aussi.
Est-ce que vous avez lu "La femme au collier de velours" d'Alexandre Dumas ? Il y a une grande proximité entre ces deux oeuvres à mon avis.
Une petite information : on peut voir beaucoup d'opéras récemment montés, et même souvent en direct, sur la chaîne musicale "Medici TV", diffusée uniquement sur internet.

Catheau 24/09/2012 21:43



Je n'ai pas lu cette oeuvre de Dumas au si joli titre ; merci de me l'indiquer. Je ne connais pas non plus "Medici TV" : ce renseignement me sera utile.



flipperine 21/09/2012 22:46

je ne suis pas fan d'opéra mais as tu vraiment assisté en novembre 2012 à cet opéra

Catheau 22/09/2012 08:55



Merci, Flipperine, de m'avoir signalé cette coquille. J'étais un peu en avance ! A bientôt.



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