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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 07:00

 

 tete-de-bouddha-qing.jpg

 

Tête de Bouddha Qing

 

 

Un lourd objet de bronze creux

en forme de masque aux yeux clos

s’élève lentement et seul

très haut dans le désert sonore.

 

Jusqu’à cet astre vert, à cette Face

qui se tait depuis dix mille ans,

sans effort je m’envole,

sans crainte je m’approche.

Je frappe de mon doigt replié

sur le front dur sur les paupières bombées,

le son m’épouvante et me comble :

loin dans la nuit limpide

mon âme éternelle retentit.

 

Rayonne, obscurité, sourire, solitude !

Je n’irai pas violer le secret

je reste du côté du Visage

puisque je parle et lui ressemble.

Cependant tout autour la splendeur c’est le vide,

Brillants cristaux nocturnes de l’été.

 

Ce poème est le dernier du recueil de Jean Tardieu, Le fleuve caché, Poésies 1938-1961. Une manière de clôture dans une dernière partie qui s’intitule « Histoires obscures », et dont deux poèmes ont un titre en forme de question (« Est-ce une bête ? », « Etait-ce le soleil ? »)

L’atmosphère créée ici est au « carrefour des cauchemars », titre d’un autre poème. Le poète évoque un masque, qu’il compare à un astre vert. Cette figure mystérieuse s’élève « très haut » comme dans un rêve où le poète se meut avec une aisance, dont la fluidité est rendue par le verbe s’envoler et l’anaphore de la préposition « sans » (« sans effort je m’envole/ sans crainte je m’approche. » )

C’est une sorte d’idole, un bouddha peut-être, avec ses « yeux clos »  et ses « paupières bombées », dont le « bronze creux » retentit dans la nuit sidérale : n’y aurait-il rien derrière ? Une sorte de Sphinx mutique « qui se tait depuis dix mille ans », qui provoque angoisse et plaisir mêlés : « le son m’épouvante et me comble ».

On sera en effet sensible à l’emploi de cet oxymore qu’est la « nuit limpide » ou bien encore à l’accumulation des termes antithétiques, « Rayonne » et « obscurité », « sourire » et « solitude », se succédant dans une allitération et enfin la qualification des cristaux à la fois « brillants » et « nocturnes ».

La profondeur du mystère- sans doute celui de l’existence- est remarquablement rendue par les termes qui renvoient à l’ouïe : le désert est « sonore », « le son » du doigt sur le masque effraie et provoque comme un écho de l’âme : « mon âme éternelle retentit ». L’interrogation humaine, exprimée par le frappement du doigt sur le masque, provoque une sorte de résonance qui se propage dans le temps infini (« dix mille ans ») et l’espace intersidéral, signifié par « le vide » et les « brillants cristaux nocturnes » que sont les étoiles.

Le poète fait le choix de demeurer sans réponse, de demeurer dans l’incertitude et du côté des hommes. L’emploi du futur indique sa résolution de ne pas  pénétrer le mystère de ce masque mutique : « je n’irai pas violer le secret ». Il n’ira pas derrière le masque.

J’aime l’opposition qu’il fait entre le secret silencieux et l’homme qui parle, tous deux différenciés par la majuscule : il y a la « Face » indifférente et il y a le « Visage », celui qui est vis-à vis. La première demeure silencieuse, le second est animé dans une réciprocité. : « je parle et lui ressemble ».

Tout le paradoxe de l’existence humaine se trouve enfin dans les deux derniers vers, qui débutent par une restriction (« Cependant »). Ils disent admirablement la beauté mais aussi la vanité, la vacuité d’un monde, où se mêlent lumière et ténèbres.

Ce très beau poème est exemplaire de ce « chant secret mais non triste » de Jean Tardieu, qui se heurte à « des lèvres scellées ». Il est en outre révélateur de ce « silence plein », de ce « sens étouffé », les « deux pôles de son œuvre », selon Mme Emilie Noulet.

 

Pour le Jeudi des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Hauteclaire : secret, mystère

 

 

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Published by Catheau - dans Jeudi en Poésie
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commentaires

Martine 11/10/2012 07:50

Un beau poème en écho à ce masque de silence mystérieux

A bientôt Catheau ;)
Martine

Catheau 16/10/2012 09:51



Un poète dont les questions angoissent en même temps qu'elles apaisent. C'est très étrange.



mansfield 27/09/2012 22:11

Ce poème qui me semblait hermétique devient limpide par vos explications, merci Catheau.

Catheau 03/10/2012 14:57



Hermétique comme le visage du Bouddha : une sorte de calme mystère dans l'infini. J'irai vous lire à mon retour.



duriez 27/09/2012 15:12

De retour sur ton blog et j' aime ton poème . Un grand merci pour ton téléph
et te souhaite un bon séjour surtout . Je t'embrasse ,

Catheau 03/10/2012 14:55



Je suis toujours éloignée de la toile et profite de deux jours chez Isa pour répondre à mes commentaires. A bientôt.



flipperine 27/09/2012 14:11

et il y a des silences qui font bien souffrir

Catheau 03/10/2012 14:53



Certains silences ont douloureux quand d'autres apaisent.  Ici, le silence révèle bien cette angoisse existentielle mais elle me semble assumée délibérément.



Carole 27/09/2012 14:04

Merci pour cette belle lecture de Jean Tardieu, poète un peu oublié aujourd'hui, qui mérite qu'on revienne à lui. J'étais justement aux prises avec un "bouddha" de cuivre... objet d'un prochain
article...

Catheau 03/10/2012 14:49



C'est un poème assez hermétique et c'est pour cela que je l'aime ! Mystère du Bouddha ; j'attends votre article.



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