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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 17:59

  397px-William-Adolphe Bouguereau (1825-1905) - The-copie-1

La Leçon difficile, William-Adolphe Bouguereau

 

C’était un vendredi, jour de Vénus, et jour de lessive au village, que ÇA  lui était arrivé. Par-delà les années profondes, le souvenir lui en revenait parfois par bouffées délirantes. Elle était obligée de s’asseoir et Elle demeurait pétrifiée, les yeux fixés sur l’incompréhensible, l’indéchiffrable, le sibyllin.

C’était peu de temps après la Guerre. Elle allait avoir douze ans et s’apprêtait à passer le certificat d’études. Elle vivait avec la mère et la grand-mère, toutes deux veuves de guerre, dans un petit village du Berry, là où la « birette » porte une peau de sanglier, où le meneur de loups empoisonne les bêtes, où l’œil du sorcier crucifie la chouette sur le linteau des portes. La mère était la directrice crainte et respectée de l’unique école du village. Cependant, sa réserve naturelle, une certaine rigueur puritaine, faisaient qu’elle décourageait les amitiés. Quant à la grand-mère, dite « la sauvagine », elle préparait des potions d’herbes médicinales amères, que les villageois venaient quérir à la sauvette, sur le seuil, à la nuit tombée.

C’était une vie sans hommes. Tombés dans les oubliette du Chemin-des-Dames et de la Débâcle de 1940, le grand-père et le père n’étaient que des images fantomatiques sur le buffet de la salle à manger. Les histoires de violence et de débauche masculines venaient mourir aux murs de la maison, comme une écume lointaine. Elle ignorait ce que sont les hommes. Le seul qu’elle rencontrât parfois était le braconnier, qui leur apportait à la nuit quelque hase, surprise au collet. Il déposait le gibier sur la toile cirée de la cuisine. Un tremblement courait en Elle devant le mince filet de sang, qui faisait comme une petite rigole dans la tendre fourrure grise et blanche.

Elle portait un unique sarrau, d’un gris de fumée. Tout taché d’encre violette, de traces de peintures salies, de poussière de craie, du reflet des alphabets, du sucre des bonbons acidulés, il était pour Elle comme une cuirasse contre le froid du monde.

Les soirs d’hiver, à la clarté de la bougie, Elle lisait la Bible dans l’édition hallucinée de Gustave Doré. Le couteau sur la peau innocente d’Abel, la tête d’Holopherne brandie par Judith, celle du Baptiste sur le plateau que tient Salomé, le mauvais sang était partout, il ne cessait de couler. Elle ne savait pas pourquoi.

Les soirs de printemps, après avoir fait ses devoirs aux côtés de la mère qui corrigeait les cahiers, Elle s’asseyait sous le tilleul aux feuilles sucrées, dans la cour de récréation. Elle y frissonnait avec François le Champi, Elle y rêvait avec Augustin Meaulnes. Et lorsqu’elle sortait de la petite maison de garde-barrière pour appeler la fille, la mère ne voyait plus qu’une silhouette indécise aux cheveux d’un blond d’auréole, perdue dans son sarrau de souris. Elle le portait jusqu’à la nuit et ne l’enlevait qu’au moment de rentrer dans le petit lit à rouleaux.

Les jours s’écoulaient, grisés et lents, dans la solitude à trois. Et, s’il n’y avait pas eu les livres, leurs reliures chaudes et mordorées, les fines pages du papier de soie, la ronde dansée des mots, le regard lavé de la grand-mère, le visage incliné de la mère sur les cahiers d’écolier, Elle serait peut-être allée marcher dans l’étang de la Mer Rouge.

Un soir de juin, la cloche avait sonné la fin de la classe et les enfants étaient debout devant leurs pupitres, attendant que l’institutrice sortît de la salle, comme à l’accoutumée. Elle sentit se faire comme un mouvement derrière Elle et monter doucement comme un brouhaha. Elle se retourna et vit les élèves qui se poussaient du coude et la regardaient en ricanant. Dans le même temps, Elle sentit quelque chose de chaud couler le long de sa jambe et Elle vit une étoile rouge sur sa socquette de fil blanc. Elle poussa un cri d’oiseau, croyant qu’Elle s’était blessée à un clou. La mère s’approcha, et lui serra les doigts. « Sortez en rang », intima-t-elle aux enfants qui, chuchotant entre eux, avaient les yeux rivés sur le sarrau gris, couleur de plomb.

Telle une vestale, Elle suivit sa mère, Elle traversa la cour et toutes deux rentrèrent dans la maison. « Elle a ses menstrues », murmura la mère à la grand-mère qui se signa. Elle entendit le mot monstrueux et Elle revit les sangsues noires et voraces sur le ventre blanc et malade de son aïeule. La grand-mère marmonna :  « Pauvre petite ! ». Les deux femmes la dévêtirent de son sarrau impur et on lava sa tunique de Nessus sous un filet d’eau froide, dans la dure auge de l’évier de pierre. Ses larmes à Elle coulaient, transparentes et pures, sur ses joues blêmes. Et ce fut tout.

La nuit venue, dans son lit, Elle pleura encore silencieusement, les jambes recroquevillées sur la  boule de chiendent et d’orties qui la fouaillait au creux du ventre. Inexplicablement, Elle se répétait la phrase qu’Elle avait lue dans Macbeth : « Tous les parfums de l’Arabie ne pourront effacer cette tache de sang ! » Elle ne comprenait plus rien, Elle ne comprendrait plus jamais rien.

Et c’est ainsi que, dans son sarrau d’écolière, dans les larmes, la honte et le silence, Elle rejoignit la harde éternelle des sacrifiées au sceau du sang.

 

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Sur la photo d'une petite fille en sarrau d'écolière.

 

 



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Published by Catheau - dans Papier Libre
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commentaires

Les chemins d'Anne Le Sonneur 23/01/2011 22:22


Le regard d'un enfant, les mots prononcés au-dessus de sa tête. Comment comprendre le monde taché de sang, dans lequel même le visage d'une mère ne se détend. Quelques mots murmurés : "N'aies pas
peur, mon enfant !" Merci pour ce très beau texte. Anne


Catheau 23/01/2011 23:24



Un moment douloureux et initiatique, que la solitude et le silence amplifient. Peut-on jamais l'oublier ?



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