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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 09:46

Io-Giovanni-Benedetto-Castiglione--fin-XVII--Caen-Musee-d.jpg

Io, Giovanni Benedetto Castiglione, Fin XVII°,

Musée des Beaux-Arts de Caen

(Photo base Joconde)

 

C'est une bien étrange histoire qui était arrivée à la fille de ferme de Maître Jupien, tout là-bas, dans les montagnes vertes du Morvan. Je me rappelle que Paullon, le vieux garde-champêtre du village, me l'avait racontée quand j'étais petite et que je séjournais chez ma grand-mère près de Bourbon-Lancy, là où Madame de Sévigné allait aux eaux. J'étais alors une petite fille impressionnable et son récit m'avait beaucoup marquée. Maintenant, je me dis qu'il devait être un brin menteur, un peu niacouet, comme disait mon aïeule.

A cette époque-là, avant la guerre, le Paullon, c’était un beau gars timide aux cheveux ondulés. Ce qu’il préférait, c’était jouer de la viole au bal le dimanche. Pour vivre, il aidait à la forge. Il m’avait laissé entendre qu’il en pinçait ferme pour la vachère de Maître Jupien. Il aurait vendu son âme au diable pour la bicher rien qu’une fois et il la suivait souvent sans qu’elle s’en doutât.

Cette Ionia- c’était son nom- avait été placée « en ferme », comme on disait alors en ce temps, chez le plus gros propriétaire terrien de la région. Elle était encore toute jeunette mais déjà si belle, m’avait dit Paullon avec gourmandise. Sa peau était laiteuse, de la blancheur du drap sous la pleine lune, et il n’osait la toucher quand il la rencontrait. Il se contentait de l’admirer de loin.

Elle avait une tête petite, avec un front large et de délicates oreilles un peu allongées. Celles-ci disparaissaient à demi sous sa coiffe de baptiste à tuyaux, qui lui faisaient comme de minuscules cornes. Paullon frissonnait quand elle babignotait en passant sa mignonne langue rose sur ses lèvres, ourlées comme un coquillage. Quant à sa silhouette, je ne vous dis que ça ! Une poitrine bombée sous le corsage à lacets et une croupe arrondie que lui enviaient les femelles du voisinage. Mais elle était dans l’innocence de ses quinze années et ignorait tout de sa séduction animale.

Lui, Maître Jupien, c’était un vrai tyranneau de province, fort en gueule et autoritaire. Un homme de haute stature, bien de sa personne comme on dit, avec une barbe drue, si noire et si luisante que certains l’appelaient Barbe-Bleue. C’était un des derniers fauconnier du pays et quand il chassait avec sa bête au poing, ses yeux lançaient des éclairs.

Sa renommée de don Juan n’était plus à faire et Ionia, la pauvre oie blanche, n’avait guère pu lui résister. Un soir de moisson, elle n’avait eu qu’à ouvrir les cuisses qu’elle avait longues et musclées par les travaux des champs. Ensuite, pour la pauvre chambière, ça avait été l’enfer. Maître Jupien l’avait dans la peau et il la guettait tout le long du jour. Il la surprenait à la cuisine, dans la souillarde, au cellier, à l’étable, au fenil, derrière la haie vive du grand champ quand elle n’était pas sur ses gardes. Comment voulez-vous qu’une servante comme elle lui résiste ? N’était-il pas le maître de céans ? Un maître, on lui obéit, lui avait recommandé sa mère. Sinon, ça fait des embrouilles ! Et puis, c’était devenu une habitude et quand il la forçait, elle ne sentait plus rien.

Non, ce qu’elle craignait bien plutôt, c’était la maîtresse, une forte femme blonde bien en chair, jalouse et acariâtre. Elle regardait souvent sa petite vachère d’un œil méchant et lui cherchait des noises. Divine qu’elle s’appelait mais, vrai, c’était un nom qu’elle ne méritait pas ! Elle avait chargé Graus, un valet de ferme venu de la Suisse, sournois et méchant, de la surveiller. La Divine, il ne fallait pas lui en conter : c’est qu’elle y tenait à son Jupien de mari ! Et Graus, croyez-moi, il avait des yeux partout ! Depuis des mois que ça durait, la pauvre Ionia n’en pouvait plus et elle avait même songé à s’enfuir. Mais pour aller où ? Elle ne possédait  pas un sou vaillant.

Ce matin-là, on était au début du mois de juillet et le temps était à l’orage. Paullon, qui venait  vers le village sur la sente à l’âne, avait soudain entendu un air de pipeau. Il avait alors vu de loin Ionia et Graus en façon de chaperon qui conduisaient les dix génisses vers le pré. Il s’était acassi précipitamment derrière la haie de sureaux et de noisetiers et avait laissé passer le duo et le troupeau.

L’air était lourd et pesait sur lui comme le couvercle d’une marmite. Une énorme nuée grise aux formes monstrueuses avait envahi tout l’espace. Ses vêtements lui collaient à la peau et il s’était senti mal. Je ne vais quand même pas défaillir comme une femmelette, avait pensé Paullon. Il se souvenait encore du vrombissement de nombreux taons au cul des génisses et de l’affolement de celles-ci, galopant dans tous les sens. Armés de leurs seuls aiguillons, Ionia et Graus avaient eu bien du mal à les faire pénétrer dans le champ.

Et puis l’orage avait tonné comme jamais. Les écluses du ciel morvandiau s’étaient ouvertes avec fracas, tels des tonneaux sans bonde. Ca avait été une véritable beurrée, un cataclysme qui avait aveuglé le Paullon et l’avait laissé trempé comme Noé après le Déluge.

Quand le ciel s’était enfin éclairci, l’amoureux transi aux aguets avait vu apparaître le Jupien flanqué de Divine qui couraient vers le pré pour ramener les bêtes à l’étable. Dans mon souvenir, je me rappelle qu’à ce moment de son récit, le Paullon avait pris un temps de répit et qu’il m’avait fixée, les yeux exorbités. Tu me croiras si tu veux, gamine, avait-il murmuré : Ionia avait disparu, elle s’était volatilisée comme par miracle- ou maléfice- bien malin qui le sait. Quant à Graus, non content d’avoir été foudroyé, son cadavre gisait désarticulé sur l’herbe verte car les génisses en folie l’avaient piétiné sans pitié. Enfin, c’était pas Dieu possible, les maîtres et le Paullon avaient aperçu un magnifique paon égaré dans le pré et déambulant avec indifférence au milieu des bêtes, toutes meugnies et redevenues calmes.

Le vieux garde-champêtre se souvenait que, devant ce spectacle terrible, il avait vu un sourire de triomphe glisser, imperceptible, sur le visage de Divine et qu’elle avait caressé la manche de velours lustré de son mari. Les yeux tout embués de larmes, Paullon avait rajouté : Tu sais, petite, Ionia, la pauvre fille de ferme, si moi je ne l’ai jamais oubliée, elle, on ne l’a jamais revue. Il y en a même qui disent qu’elle est devenue une vache !

 

Pour le Défi de la Semaine n° 68,

Thème proposé par ABC : sur la photo de génisses dans un pré.

Montrez-nous précisément ce que vous avez vu et peut-être entendu

 

 

 


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commentaires

christiane album 22/11/2011 16:41

Belle histoire , merci Catherine . Je vais mettre ton lien sur mon nouveau blog qui a été fait par amie . Belle présentation mais trops voyante , enfin tant pis !. À bientôt ,

Catheau 24/11/2011 09:27



Je suis allée sur ton nouveau blog auquel je souhaite bon vent sur la toile.



valdy 16/11/2011 21:18


Cette histoire aux mots savoureux aurait encore gagnée à être dite.... avez vous aussi un talent de conteuse (au coin du feu, s'entend) Catheau ?
Bonne soirée à vous,
Valdy


Catheau 18/11/2011 09:44



J'aime beaucoup lire à haute voix pour mon petit-fils et je regrette les veillées d'antan. A bientôt chez vous mais j'ai toujours des problèmes pour mettre des commentaires.



Dan 16/11/2011 20:15


Est ce vraiment une histoire qu'on raconte à une petite fille? Bises Dan


Catheau 18/11/2011 09:42



Je crois que ce vieux garde-champêtre n'avait plus guère le sens des choses ni des mots ! Il avait sans doute un hibou dans la tourelle. Amicalement.



fanfan 15/11/2011 09:22


Drôle d'histoire! Pauvre Iona; la vilaine Divine avait-elle des dons de sorcière ?
Cela a donné de quoi rêver à ton grand-père! Amitiés


Catheau 18/11/2011 09:19



Miracle ou maléfice, qui le sait ? Amitiés.



mais lafransua 14/11/2011 17:45


et bien quelle histoire, on la croit issue de la cuisse du diable et puis là voilà devenue vache ou paon qui sait. tu as bien su chopsiir les noms et l'ambiance est excellente
bravo


Catheau 15/11/2011 09:11



Avec Jupiter, on a toujours droit à des surprises. C'est cela que j'aime dans la mythologie. Merci, Fransua, de votre visite.



Jean-Pierre 14/11/2011 14:26


Très joli conte que j'ai lu avec plaisir ...
Bonne journée !


Catheau 14/11/2011 17:37



Merci, Jean-Pierre. J'ai eu beaucoup de plaisir à l'écrire. Amitiés.



ABC 14/11/2011 13:47


Magnifique conte, j'ai eu beaucoup de plaisir à le lire... Les pauvres filles de ferme avaient vraiment la vie dure, et la nouvelle vie de Ionia en paon ou en vache sera certe bien meilleure !!!


Catheau 14/11/2011 17:35



Si l'on croit à la métempsycose, c'est en effet tout ce qu'on lui souhaite. Merci, ABC, d'avoir proposé ce thème.



Monelle 14/11/2011 13:12


J'ai bien aimé ce conte qui retrace des faits qui étaient courants autrefois... mais Ionia est devenue une très jolie paonne !
Monelle


Catheau 14/11/2011 17:33



C'est vrai que le sort des filles de ferme n'était guère enviable. L'écriture permet de leur donner une nouvelle chance. Merci, Monelle, de votre constance.



Alba 14/11/2011 09:57


Le conte mythologique revisité... bravo pour ce récit, on y entre de bonne grâce et on en sort ravi !


Catheau 14/11/2011 17:30



Merci, Alba. J'ai eu beaucoup de plaisir à écrire ce texte et à me replonger dans la mythologie. Amicalement.



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