Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 21:10

    défi 62 le tigre

 

C'était une vieille photo qui avait glissé d'entre les pages du Livre de la Jungle. Elle représentait deux jeunes prêtres bouddhistes avec un tigre. Je l'avais prise dans les années 70, du temps où, la tête pleine de Lanza del Vasto, j'étais partie vers l'Orient extrême, en quête de ce quelque chose qui n'a cessé de se dérober à moi.

D'un pan lointain de ma mémoire se leva une phrase : « Même la fumée dispersée ne reste pas sans traces. » Je me revis avec mes cheveux longs, ma chemise indienne orange, ma jupe en voile léger sur mes tongs poussiéreuses, arrivant dans le temple bouddhiste thaï où j'avais choisi de demeurer quelque temps. Très vite je fus attirée par un très jeune moine dont le compagnon était un tigre et qui déambulait parmi les pagodes sans inquiéter quiconque. Ce prêtre s'appelait Lamon, ce qui signifie Doux. C'est lui qui me raconta ce qui demeure pour moi ma première rencontre effective avec le phénomène de la transmigration des âmes, qui m'avait fascinée à la lecture des Chimères de Gérard de Nerval.

« Quand Chayan (Victoire éternelle) le maître de la bonzerie mourut, je me sentis plus orphelin que lors du trépas de mes parents de sang. J'étais si jeune quand il m'avaient quittés et il y avait bien longtemps que j'avais oublié leur visage.

Mais le vieux maître, c'était autre chose. J'avais aimé la souplesse qui marquait ses gestes économes et la ferme puissance qui émanait de lui. Ne me faisait-il pas penser à un grand chat ? J'avais écouté et suivi de toute mon âme les centaines de règles du code monastique que sa voix posée et rauque m'avait répétées. Son regard couleur d'ambre jaune m'avait brûlé jusqu'au cœur et m'avait guidé sur le Sentier aux huit Branches. Il m'avait initié et formé, il m'avait dispensé ses préceptes, il m'avait enseigné le Dhamma : je lui devais d'être sur la voie de la sagesse.

Avec abnégation je l'avais assisté seul pendant sa lente agonie qui avait duré des mois. Je me rappellerais toujours l'aspect cireux qu'avait pris son corps émacié et amaigri, qui ne pesait plus que le poids d'un enfant de huit ans. Accoutumé à l'ascèse et au jeûne, il avait résisté longtemps ; puis il avait fini par s'éteindre comme une lampe à huile qui n'est plus alimentée.

Auparavant, au cours de l'une des ultimes soirées où il avait encore l'usage de la parole, le vieillard m'avait fait don de ses biens les plus précieux. Il m'avait remis son thabeit, son bol à aumône, un petit récipient de terre à la forme parfaite, dont le glacis vert et vernissé brillait au soleil. Ses doigts déformés par l'arthrose avaient glissé entre mes mains tremblantes le thingan, la longue aiguille à coudre, qui lui avait servi tant de fois à rapiécer sa robe monastique aux couleurs de la terre. Et quand il avait placé avec une lenteur cérémonieuse son éventail en papier de riz sur son visage au sourire du Bouddha, j'avais compris qu'il se retirait du mouvement du monde.

Les derniers mots que mon vieux maître avait prononcés avaient été pour moi et je les avais conservés dans un repli de moi-même, tel un mantra sacré. « Ma vie a été longue et belle, m'avait-il dit dans un souffle, car je t'ai rencontré sur le chemin. Je n'ai cessé de rendre grâce à l'Eveillé qui t'a mené à moi et m'a accordé un fils en ta personne." Comme j'avais peine à retenir mes larmes, il avait ajouté : «  Sache que je serai toujours à tes côtés dès que j'entrerai dans les cycles du Samsara. Sois vigilant : du pays de l'ombre je te communiquerai un signe que tu reconnaîtras et tu sauras que je ne t'ai point abandonné. »

Après les cérémonies de sa sépulture, j'étais bientôt tombé dans un état de déréliction profonde. Notre communauté avait désigné un nouveau maître, mais quelque chose aux tréfonds de moi-même s'obstinait à ne pas le reconnaître. L'abstinence, le moulin à prières, la méditation, ne m'apportaient aucun réconfort, obsédé que j'étais à guetter un signe tangible de mon maître défunt. Cet entre-deux, ce malaise, se prolongèrent des mois qui m'apparurent des années, et je songeai à quitter la communauté des bonzes avec lesquels j'avais toujours vécu. Certes, je persévérai à suivre scrupuleusement les préceptes du Bouddha mais j'étais dans un vide qui ne m'emplissait pas.

Sur les conseils du nouveau maître du monastère, je me décidai à partir pour le pèlerinage au temple du Grand Bouddha Doré. Je revêtis le sangâti ou robe de la quête et quittai sans appréhension ni regrets mes frères tonsurés.

- Reviens quand tu auras trouvé la Paix, m'avait-dit le maître, mais j'étais décidé à ne pas revenir dans ce lieu que mon mentor avait déserté à jamais.

Je connus de longs mois de marche et d'errance, je rencontrai un malade, un vieillard et un ermite, je méditai sous des banyans, mais nulle illumination ne se faisait en moi. C'est de plus en plus las, de plus en plus absent à moi-même et au monde que j'atteignis un village aux lisières d'une jungle au vert inquiétant. Si, depuis des siècles, le Grand Bouddha Doré y était l'objet d'un culte remarquable, il était cependant en grand émoi à l'époque où j'y parvins.

En ces temps-là, les paysans y payaient en effet un sanglant tribut à un tigre qui les terrorisait par ses assauts nocturnes et mortifères. Sur leur demande insistante, je me mis à participer aux battues punitives, trouvant dans ces marches harassantes un moyen supplémentaire de faire taire mon corps et d'annihiler mes pensées noires. C'est ainsi que le matin chaud et humide où le fauve fut acculé dans le piège et où les épieux vengeurs l'achevèrent, j'étais étonnamment calme et serein. Et quelle ne fut pas notre surprise, en soulevant avec peine la bête morte, de découvrir sous elle un jeune tigreau en pleine santé, qui se mit à feuler doucement. La haine des villageois s'apprêtait à se déchaîner contre lui et nos bâtons allaient s'abattre.

Soudain, mon corps devint comme un ciel d'orage. L'animal sans défense venait de tourner la tête et son regard avait rencontré le mien. Sous ses délicates petites oreilles arrondies comme le fruit du ramboutan, le tigreau me regardait de ses yeux à l'iris doré, dont l'intensité me fit tressaillir. Je fus saisi dans tout mon être : c'était mon maître très aimé Chayan qui fixait ses pupilles sur moi. Je reconnus ce regard doux et ferme à la fois, celui qui m'avait tant de fois encouragé lors de mon noviciat dans la bonzerie.

Je sus que c'était là le signe et la révélation si ardemment attendus. D'une voix altérée par une émotion comme l'on n'en ressent qu'une fois dans son existence, j'intimai aux paysans l'ordre d'épargner l'animal sans défense. Je prononçai cette phrase que mon maître m'avait si souvent dite alors qu'il m'initiait aux mystères de la métempsycose : « Même la fumée dispersée ne reste pas sans traces ! C'est à mon maître Chayan que vous allez dispenser la mort pour la deuxième fois. » Je m'étonne encore de cette conviction que je leur transmis puisqu'ils obtempérèrent sans mot dire, en emportant en grand ahan la dépouille du fauve.

Dès lors, me confia le moine, le jeune tigre devint mon compagnon le plus fidèle- et en même temps il caressait avec douceur la fourrure aux fines rayures brunes qui se détachaient sur les océans blancs de la collerette et du pelage. Il me protège et je le protège et, vous le voyez, je suis revenu dans le monastère. Ce tigre est devenu l'esprit du lieu et tous s'accordent à reconnaître en lui une « grande âme ».

- Ainsi, Lamon, vous avez retrouvé la Paix ? ai-je alors demandé au jeune moine.

- J'ignore si j'ai retrouvé la Paix, me répondit-il. Ce que je sais, c'est que le poivrier ne produit jamais de roses, et l'étoile argentée du jardin parfumé ne se change pas en épine ou en chardon. »

 

 

 

 

Pour le Défi de la Semaine n°62 de la communauté des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Lilou Frédotte : « Tout le monde veut prendre sa place »,

Sur une photo représentant deux bonzes et un tigre.

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Jeanne Fadosi 27/08/2011 14:55


Une bien belle et émouvante histoire que cette réincarnation.


Catheau 28/08/2011 09:51



Le thème était très porteur et il a donné lieu à de beaux textes.



Martine 25/08/2011 11:37


Coucou Catheau,

Quel talent! j'ai peu de temps et pourtant je n'ai pu partir sans achever ma lecture. Passionnante et si riche.
Un magnifique sujet, merci

Belle journée à vous Catheau ;)
Martine


Catheau 26/08/2011 12:22



Merci, Martine, d'avoir consacré votre temps précieux à lire un texte que j'ai beaucoup aimé écrire.



valdy 24/08/2011 23:26


Bonsoir Catheau,
C'est une histoire dont les mots porteurs, mériteraient de s'incarner sur du papier.
Amicalement,
Valdy


Catheau 26/08/2011 12:20



Merci, Valdy. J'ai été emportée loin sur la monture de Jhurga.



christiane album 24/08/2011 15:09


Merci Catherine , belle histoire que je lirai encore . À bientôt ,


Catheau 26/08/2011 12:13



Merci, Chris, de me lire fidèlement.



Suzâme 24/08/2011 11:14


Bonjour,
Je désirais tellement t'envoyer mon commentaire hier soir juste après ma lecture! Mais de mon téléphone portable minuscule, impossible. Le voici. Ton récit a jailli dans ma nuit comme une lumière.
Et je suis partie là-bas. Tes moines étaient si vrais, tes connaissances de leur spiritualité si pertinentes que j'ai lu ton histoire comme le début d'une initiation. Ma version de la photographie,
scène vue d'un banc était saupoudré d'humour. Merci pour ce bon moment, ce voyage au-delà de nous-mêmes. Cordialement. Suzâme


Catheau 26/08/2011 12:13



Merci, Suzâme, de la manière si attentive dont vous lisez les textes  de chacun, et dont vous nous dites simplement comment ils résonnent en vous.



Monelle 24/08/2011 09:43


Merci Catheau pour ce texte qui nous emmène loin, au-delà de nous peut-être c'est du moins ce que j'ai ressenti en te lisant !
Bonne journée
Monelle


Catheau 26/08/2011 12:09



Merci, Monelle, de m'avoir suivie dans la jungle d'un coeur.



Lilou-Frédotte 24/08/2011 07:42


Tout d'abord merci de ta participation. Quel texte ! un petit bijou qui mène loin au-delà d'une image; c'est l'âme qui se cache derrière toute photo que tu es allée chercher et que tu as sublimé et
avec quel talent. Je comprend maintenant pourquoi les indiens du Mexique dans les villages refusent les photos puisqu'on leur volent leur âme.
Amitiés
Lilou


Catheau 24/08/2011 09:50



Merci, Lilou, d'avoir proposé cette photo. C'est la seconde fois que j'écris sur un tigre et j'aime les univers où ils  me conduisent. Amitiés.



jill-bill.over-blog.com 24/08/2011 03:56


Bonjour Catheau... Belle immersion dans l'image pour une réincarnation, rien n'empêche d'y croire ! Bravo ! JB


Catheau 24/08/2011 09:47



Une autre forme de vie éternelle qui a le mérite de la variété ! A bientôt, Jill.



Tricôtine 23/08/2011 22:44


âmes réincarnées sous ta plume Catheau, conquise je suis ... une jolie nouvelle tout en sagesse et ambiance tibétaine , une nouvelle page du livre de la Jungle s'est écrite ici !! merci ! bonne
soirée


Catheau 24/08/2011 09:45



Merci, Tricôtine, de votre visite. Comment accéder à l'ataraxie ? Nous n'aurons jamais fini d'en chercher la voie.



Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche