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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 23:00

  mobilisation

 

 

  Ordre de mobilisation générale, en date du 2 août 1914

 


A l'occasion du centenaire de la mobilisation générale de 1914, je publie de nouveau ce texte que j'avais écrit en 2011.    

 

Ca f’sait déjà quèque temps qu’ son Gustave, il était parti pour l’ front et la Louise, elle était là, toute pensive, devant sa lessive qui s’ balançait sur l’ fil à linge, dans l’ vent chaud du mois d’août. C’est vrai qu’elle était ben triste d’puis qui z’avaient entendu carillonner l’ tocsin et sonner les clairons et d’puis que, Bazin,  l’ maître d’école, il avait placardé l’affiche avec ses deux drapeaux en croix, sur l’ mur de l’école.

Louise, elle y avait ren compris à tout c’ fourbi. Paraît qu’y avait un grand môssieur, un archiduc, qu’avait été assassiné au tout commencement d’ l’été. Pis, ç’avait été l’ tour d' Jean Jaurès, çui qu’avait une barbe blanche et qui causait ben . Et pour dire l’ vrai, i méritait ben son nom, çui qu’avait fait l’ coup, pis qui s’app’lait Villain.

C’t à cause de ça que l’ Gustave, il avait dû partir l’ troisième jour après l’ordre de mobilisation générale comm’ i disaient. Alors, l’ cœur tout gros, la Louise, elle avait mis ses vêtements du dimanche, et elle l’avait accompagné au train, son homme, tout emprunté qu’il était dans sa capote, du bleu d’ l’horizon, même qu’elle était. Et son Gustave, il avait même emporté ses gros godillots, pa'ce que M’sieur le Maire, il avait dit qu’on lui en donnerait 15 francs.

Elle s’ rappelait qu’il li avait plaqué un gros baiser sur sa joue, en la serrant fort et qu’ ça lui avait fait du mal. Et quand l’ train, il avait commencé à rouler dans son bruit d’ ferraille, elle avait vu qu’ des bouquets et des bras qui s’agitaient dans tous les sens, dans les cris et la chaleur.

Combien d’ temps qui s’rait donc en partance, le Gustave ? qu’elle s’ demandait la Louise, assise sur l’ chaise de paille du pépé, les yeux dans  l’ vague, au soleil du soir. Quand c’est-y qui r’viendrait pour sa première perm ? elle en avait point d’idée. Et d’puis qu’il était parti au front, le Gustave, elle, elle avait point chômé. Vrai, elle avait même pas eu l’ temps d’ décrocher les frusques sur l’ fil. Elle avait dû ranger l’ bois qu’il avait scié dans l’ bûcher, traire les vaches, aller quérir d’ l’herbe pour les lapins, faire la litière pour les canassons dans l’écurie, laver et nourrir le pépé. Et pis y avait ses trois p’tiots, qu’étaient toujours à ses basques : c'est qu' ça réclame la marmaille !

Elle s’ demandait comment qu’elle tiendrait l’ coup, la Louise. C’est sûr qu’elle était endurante à la besogne, qu’elle rechignait point à l’ouvrage mais, pour sûr, elle était qu’une femelle ! Y aurait la moisson qui pouvait pas souffrir d’ retard, pis après la vendange du clos, pis les comices d’automne. Alors, ses manches, elle allait ben être obligée d’ les r’trousser, si elle voulait pas qu’ la ferme, elle tombe en quenouille. Aide-toi, le ciel, i t’aidera, qui disait son père. Mais faudrait p’ tête ben que l’ Bon Dieu, il y mette aussi un coup…

Assise comme une feignante sur la chaise du pépé, la Louise, elle regardait les hardes, qui s’agitaient dans l’ beau temps du soir. A côté d’ ses bas d’ soie qu’elle avait mis pour conduire l’ Gustave au train, y avait la ch’mise à carreaux vert et bleu d’ son homme, et pis encore son surcot d’ serge bleu qu’il enfilait pour labourer. J’ suis comme un milord avec c’te veste, qui disait toujours en rigolant. Ca en a pas l’air mais c’est qu’ ça tient chaud au corps, c’te houppelande, qui rajoutait en crachant dans ses mains. La Louise, elle sentait comme quèque chose qui lui coinçait là, dans sa gorge, et pis ses yeux qui lui piquaient, comme quand c’est-y qu’elle épluchait les oignons.

La Louise, elle s’ leva lourdement, comme un bestiau qu’ va à l’abreuvoir, elle traversa la cour d’ la ferme en faisant voler et caqueter la basse-cour, pis elle ferma la barrière avec l’ gros cadenas d’ geôle que l’ Gustave il avait accroché, des fois qu’y aurait des malandrins su l’ chemin. Pis, elle rentra dans l’ logis qu’était déjà tout noir.

Ce qu’elle savait point, la Louise, c’est que six mois plus tard, elle verrait s’ pointer l’ garde-champêtre à la barrière d’ la ferme. D’un air tout benêt, sous sa casquette bleue à galons dorés,  i lui tendrait une grande lettre beige, avec tout plein d’ tampons des Armées. Et alors, la Louise, elle aurait point b’soin d’ mots. Elle pigerait au quart de tour qu’ son homme, i reviendrait point, et qu’ pus jamais, elle verrait sa chemise à carreaux et son surcot s’ balader sur l’ fil à linge.

 

Pour Le Défi de la Semaine n° 54,

Proposé par Jeanne Fa-Do-Si

Sur la photo de vêtements sur un fil à linge,

Employez les mots : temps (météo), temps (durée),

vêtements, vent

 

 

 

 


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Published by Catheau - dans Anniversaires
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commentaires

enriqueta 28/08/2014 13:38

Je t’invite à participer au défi n° 129 des Croqueurs de mots « Que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » qui nous fera faire un voyage en nostalgie grâce aux photos et aux
poèmes de notre jeunesse. Pour en savoir plus, rendez-vous sur mon blog le Samedi 30 Août (en avant - première).

Martine 09/08/2014 07:15

Mon grand-père en est revenu de cette boucherie. gazé, il a fallu trois longues années pour que sa santé soit rétablie...
Poignant mais si beau votre texte Catheau
merci

Catheau 09/08/2014 11:17



Mon grand-père était au Chemin des Dames et il en a réchappé. Un de ses frères y est mort avec vaillance devant ses soldats et un de ses neveux a écrit un beau livre sur lui. Merci de vos visites
estivales.



verismo-lagardere 08/08/2014 16:10

Texte puissant, dont la poétique en patoisant donne encore plus de philosophie sur une période triste dans la vie...bien amicalement à vous
V L/ Claude

Catheau 09/08/2014 11:12



Merci, Claude. J'ai écrit ce texte sur une photo de vêtements accrochés sur un fil à linge. Le personnage de Louise a surgi immédiatement. Amicalement.



Marc Lefrançois 08/08/2014 11:16

Pour répondre à votre com, j'ai déjà mis quelques photos d'une partie de ma bibliothèque. On doit pouvoir les retrouver en tapant les mots clés... mais elle change sans cesse car maintenant que je
suis obligé d'empiler les livres, ils se déplacent au fil de mes recherches et de mes envies de lecture...

Catheau 09/08/2014 11:10



Maintenant que vous le dites, je me rappelle en effet que vous nous l'aviez présentée. Les ouvrages que vous écrivez demandant beaucoup de recherches, j'imagine que les livres doivent s'accumuler
! Bonne continuation dans votre entreprise d'écriture.



Marc Lefrançois 07/08/2014 19:16

un texte qui a la beauté des choses tristes...

Catheau 09/08/2014 11:07



Merci, Marc. On va beaucoup entendre parler de la Guerre de 14 cette année.



Carole 02/08/2014 15:28

Splendide récit. C'est tellement beau, cette idée du fil à linge avec ses habits qui sont comme des vivants se balançant au vent... de l'histoire.
Et puis, oui, nos aïeux parlaient encore la langue des campagnards (pour moi, c'est celle de la Beauce, pour vous, celle de l'Anjou je pense). J'ai encore dans l'oreille la voix de mes
grands-parents, et celle des vieux du village. Il me semble que je l'entendrai toujours, mais nous sommes la dernière génération à l'avoir entendue. Alors, la transcrire, c'est un autre devoir de
mémoire.

Catheau 05/08/2014 14:53



Merci, Carole. Gaston Couté  a remarquablement fait revivre le parler beauceron et, plus près de nous, pour l'Anjou, Emile Joulain l'a fait aussi. Pour ma part, ce texte est venu ainsi sous
ma plume, sans volonté particulière de transcrire une langue ou une autre. Et tant mieux, si mes mots ont un certain accent de vérité ! Merci de continuer à me lire.



Marie Neige 04/05/2011 10:59


Un beau tableau qui tire les larmes...


Catheau 04/05/2011 22:22



Merci Marie Neige de vos mots sur mon blog. Amicalement.



fanfan 03/05/2011 09:35


Cette photo t'a inspirée une vraie histoire ; combien de femmes ont dû avoir ce genre de pensées tristes , à cette époque trouble ?
Bravo , j'aime


Catheau 03/05/2011 14:23



Merci, Fanfan, de votre commentaire. Paradoxalement, ce fut une guerre "émancipatrice" pour les femmes, qui apparaissent alors sur la scène publique.



Tricôtine 02/05/2011 22:28


Bonsoir Catheau, je m'émerveille sur cette nouvelle qui prend toutes ses racines dans bien des chaumières à l'époque! le ton est donné, l'accent (Berichon? Normand ?) en tous cas l'accent est juste
, les pensées de cette Louise qui ne sait plus où donner de la tête à faire tout le travail !! merci pour ce très profond morceau d'histoire inspiré par une corde à linge !! j'ai aimé tout
simplement !! :0)


Catheau 03/05/2011 14:19



Il est admirable le courage de ces femmes qui remplacèrent "sur le champ du travail les hommes sur le champ de bataille". Merci, Tricôtine, de votre commentaire. Amitiés.



Suzâme 02/05/2011 20:13


Trop bien ton texte en langage usuel! J'lai lu comme c'la avec la voix d'là-bas. C'est q'la Louise aimait son homme et s'en occupait bien. Nul avant toi ne m'avait prévenu que l'amour pourrait
finir à sécher sur un fil à linge. Qu'elle est belle la ch'mise de Gustave, elle ressemble à la tendresse de la ménagère si lucide. Cordialement. Suzâme


Catheau 03/05/2011 14:14



Derrière ce langage simple, une passion simple, elle aussi. Merci, Suzâme.



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