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19 août 2011 5 19 /08 /août /2011 08:20

 

    melancholia 1

 

 

 

 

Qui ne se souvient de la célèbre gravure de Dürer, représentant un ange assis au milieu d'instruments de mesure symboliques du Temps, et intitulée Melancholia (1514) ? Il se pourrait bien cependant que certaines images du dernier film de Lars von Trier, qui porte le même nom, demeure aussi gravées dans les mémoires.

Le film débute en effet par un prologue (trop long et trop insistant diront certains), d'un onirisme fulgurant, qui préfigure la fin de la planète Terre. L'on y voit, en un superbe ralenti, les principaux personnages du film affronter leur apocalypse personnelle : Justine (Kirsten Dunst), telle l'Ophélie de Millais, flotte en robe de mariée sur l'eau d'un marécage, marche, les membres retenus par des liens qui l'empêchent d'avancer, ou encore vibre à l'électricité ambiante ; le cheval noir d'une des deux sœurs s'effondre dans la terre ; Justine, Claire (Charlotte Gainsbourg) sa sœur, et son fils se tiennent devant le château sur la pelouse du jardin, éclairés par la lueur mortifère de la lune et de la planète Melancholia qui menace la Terre. Résonne le Prélude du Crépuscule des Dieux de Richard Wagner, qui ponctuera tous les moments dramatiques du film. Ces images appartiennent sans doute aux rêves prémonitoires de Justine, qui pressent que la fin du monde est proche et qui apparaît comme une sorte de pythie.

Pourtant il ne s'agit point là d'un film-catastrophe, tel qu'on a coutume d'en voir. Les effets spéciaux (invasion d'insectes, pluie d'oiseaux ou grêlons, phénomènes électriques) demeurent discrets. Pour aborder ce thème des plus malaisés à traiter, le scandaleux Lars von Trier a préféré un huis-clos psychologique dans un château en Suède, parvenant ainsi à allier l'intime au cosmique, ce qui n'est pas son moindre mérite. Et le cinéaste, qui a la réputation d'être un sévère misogyne, nous offre de surcroît deux très beaux portraits de femmes.

Le film est en effet structuré en deux parties. La première est intitulée Justine, la seconde Claire, du prénom des deux sœurs qui sont les protagonistes de l'histoire. Chacune va vivre à sa manière l'approche de cette planète Melancholia (Antarès ?), de la constellation du Scorpion, qui était cachée par le soleil, et dont la trajectoire, le « transit », menace dorénavant la planète Terre.

Mais avant d'être un film millénariste, ce long métrage est surtout une réflexion sur la dépression. Justine, dont on célèbre le mariage avec Michaël (Alexander Skarsgård) au début de l'œuvre, dans la propriété de sa sœur et de son beau-frère John (Kiefer Sutherland), est atteinte de mélancolie profonde. Bien qu'elle s'efforce de faire bonne figure lors de la réception, Justine se trouve bientôt de nouveau envahie par ses vieux démons et la fête s'achève par la séparation des nouveaux époux et la fuite des invités.

Le début du film, qui n'a rien à envier à Festen de Thomas Vinterberg, propose une tentative d'explication à ce mal de vivre. Dexter, le père (John Hurt) n'est qu'un amuseur égoïste ; Gaby, la mère (Charlotte Rampling), est une terrifiante Folcoche ; sa sœur aînée Claire a des préoccupations qui lui sont étrangères ; John, le mari de Claire, ne parle que d'argent ; quant à Jack, le patron de Justine (Stellan Skarsgård), il voudrait que sa meilleure publiciste lui trouve un slogan même le soir de son mariage. Il n'y a que du fils de Claire et de John dont Justine se sente proche : un petit garçon qui a des antennes et qui, comme elle, pressent que la planète Melancholia représente une menace pour les hommes. Si le jeu de Kirsten Dunst, qui laisse affleurer son mal-être, est ici remarquable, cette première partie pourra cependant sembler longue, d'autant plus que certaines scènes apparaissent caricaturales.

Il me semble que le propos du film prenne toute sa mesure avec la seconde partie. Celle-ci donne à suivre Claire, dont l'angoisse ne cesse de grandir à mesure que la planète Melancholia, surveillée par son astronome de mari, se rapproche de la terre. Elle se dévoue à sa sœur qui a sombré dans la déréliction, elle la baigne avec amour, elle lui offre toute sa compassion. Lars von Trier nous propose ici une belle étude sur un sentiment assez peu étudié au cinéma : l'affection entre sœurs. Charlotte Gainsbourg y est superbe de retenue et d'émotion.  

Et c'est aussi le moment où les choses s'infléchissent et où celle qui semblait la plus fragile à cause de sa dépression, Justine, devient la plus forte devant la catastrophe qui se prépare. « Une force incroyable » s'empare d'elle, remarque Kristen Dunst. Elle apparaît alors comme une pessimiste lucide puisque, pour elle, de toute manière « la terre est mauvaise ». Kristen Dunst commente ainsi l'attitude de son personnage : « Elle rêve de naufrages et de mort soudaine […] Mais alors que le monde est sur le point de disparaître, la joie la reprend. » Celle que son petit neveu appelle tante Steelbreaker- une sorte de Mimi Brind'acier- s'efforcera de lui adoucir ses derniers instants et lui confectionnera une cabane magique, dernier rempart dérisoire- mais ô combien poétique- contre l'apocalypse annoncée.

Lars von Trier précise que le romantisme allemand est bien à l'origine de ce film qu'on serait tenté qualifier de « gothique ». Il dit avoir écrit son scénario, sous l'influence de l'atmosphère de la musique de Wagner et dans l'aura de Visconti. Il faut dire que l'esthétique du film est stupéfiante et qu'on demeure fasciné par la lumière noire, crépusculaire, qui baigne les extérieurs du château fantastique de Tjolöholm, dans lequel il a tourné pour la quatrième fois. Le cinéaste Thomas Vinterberg ne dit-il pas : « Comment faire un film après ça ? »

Il n'en demeure pas moins que Melancholia est d'un pessimisme exacerbé et qu'il est dénué de tout espoir. « La vie est une idée pernicieuse. La création a peut-être amusé Dieu, mais il n'a pas réfléchi aux choses » affirme le réalisateur. Il n'y a pas de vie ailleurs ou après, il n'y a que la peur de vivre et l'influence maléfique des planètes sur les hommes. De plus, Lars von Trier a su mettre en images cette grande peur ancestrale de la fin du monde, celle qui agite encore et toujours les doctrines millénaristes. Il propose aussi et surtout une réflexion sur la manière dont chacun doit affronter sa propre mort.

Certes, on peut ne pas être touché par une esthétique qui semblera figée et artificielle à certains, mais le film est d'une grande richesse symbolique. Ponctué par Brueghel (Les chasseurs dans la neige, en hommage à Tartovski) et Ophelia de John Everett Millais, le dernier opus de Lars von Trier revisite à sa manière la mélancolie européenne, de l'acédie monastique au spleen baudelairien, en passant par la théorie de la bile noire et l'influence de Saturne. Et avec ce film, où point l'émotion, la mélancolie apparaît ici comme une des plus belles clés de la création artistique.

 

Sources :

Interview par Julien Dokkhan, Site Allo-Ciné

 

 

 

   

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Published by Catheau - dans Cinéma
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commentaires

Hauteclaire 27/08/2011 00:37


Une synthèse fort intéressante.
Prévenue par Suzâme je suis venue vous lire et ai regardé la bande annonce, en remarquant au passage la "citation" de l'Ophélie de Millais et Wagner. N'ayant pas l'occasion d'aller au cinéma,
j'attendrai son passage en dvd avec intérêt. Le passage à 2012 suscite bien des questions ...
Amitiés


Catheau 28/08/2011 09:46



L'angoisse de la fin du monde, l'angoisse de la fin de notre moi. Melancholia est un film qui ne laisse pas indifférent.



Suzâme 26/08/2011 20:26


Bonsoir Catheau,
Hier soir, je me suis endormie avec certaines scènes du film et me suis éveillée avec malgré le grand commentaire que je vous avais posté. Alors je me suis exprimée dans un billet sur mon blog. Je
respire. Ce soir, Mélancholia, s'éloigne. Détachement nécessaire avec un film si oppressant. A bientôt. Suzâme


Catheau 28/08/2011 09:44



J'ai lu votre commentaire, Suzâme. Certaines images du film demeurent effectivement gravées en nous.



Suzâme 25/08/2011 20:30


Bonsoir,
Recevoir ce film à son rythme, sans a-priori, découvrir l'état psychologique de la mariée nommée Justine qui a la volonté d'être heureuse, s'attacher aux réactions de sa soeur Claire au début si
positive, si généreuse dans son son idée de réussir ce mariage "en grand" dans une propriété où l'on pourrait presque se perdre. Puis recevoir encore, mais cette fois-ci l'omniprésence de cette
étrange planète qui en s'approchant devient immense. Chacun vit sa venue inopportune à sa manière dans la dernière partie de film et c'est tellement humain même si nous sommes dans une tragédie
amplifiée par la fiction et l'état d'extrême fragilité des personnages principaux, que je suis sortie de la salle, en me sentant seule et très impressionnée. Voilà. A bientôt. Suzâme


Catheau 26/08/2011 12:24



On y ressent, me semble-t-il, la solitude des espaces infinis qui effrayait Pascal. Merci, Suzâme,  de ce long commentaire



Suzâme 24/08/2011 21:54


Vous êtes la seconde personne qui m'en parle. Je sens que j'ai rendez-vous avec ce film. Peut-être demain. Je déposerai un autre commentaire après avoir quitté ce monde d'une si grande sensibilité,
parait-il. Suzâme


Catheau 26/08/2011 12:19



J'imagine, Suzâme, que le film serait susceptible de vous plaire.



valdy 20/08/2011 22:34


J'avais lu deux critiques sur ce film, la "pour" et la "contre". Je savais que l'Esthétique y avait une grande part,ce qui m'attirait, mais la "contre", avec brio, avait réussit son travail de
sape... Ton article fait pencher la balance du bon côté : j'irai certainement le voir ...


Catheau 21/08/2011 13:56



Ce qui m'a plu, c'est la manière dont ce thème rebattu est ici traité. Amicalement.



emma 20/08/2011 13:12


Bonjour,

Idem que pour Martine, à cause de tout ce tapage médiatique, j'étais bien découragée par ce film. J'ai réalisée en te lisant que je ne connaissais même pas le propos du film. C'est le problème de
notre époque : pour mieux se vendre, on en fait trop et on communique de la mauvaise manière. Promis, je te fais un retour quand j'aurai vu le film.


Catheau 21/08/2011 13:43



"Paroles, paroles"... Mieux vaut en effet se faire une idée par soi-même. Merci, Emma, de votre visite.



Martine 19/08/2011 18:49


Bonsoir Catheau,

Je connais le film par les échos, les critiques du Festival de Cannes. Cela ne m'emballait pas. Mais votre analyse me donne envie le voir dès que l'occasion se présentera. Merci Catheau.

Bonne soirée ;)
Martine


Catheau 21/08/2011 13:38



Peut-être le film a-t-il souffert de la polémique suscitée par l'attitude provocatrice de Lars von Trier. Toujours est-il que c'est un film auquel on repense. Amicalement.



Nounedeb 19/08/2011 11:57


Dürer, qui a nourri mes passions adolescentes. Je ne lis pas cette présentation, car le film va passer ici la semaine prochaine et je préfère aller le voir avec, comment dire, un cerveau vierge.


Catheau 21/08/2011 13:36



Vous agissez bien, Nounedeb ; c'est ce que j'ai fait moi-même, en ignorant tout de ce film, guidée seulement par le titre. Amitiés.



Monelle 19/08/2011 11:08


Pas très cinéphile, je n'ai pas vu ce film mais tu en donnes une très bonne synthèse ! merci.
Bonne journée - bisous
Monelle


Catheau 21/08/2011 09:50



Un film intéressant, en dépit de quelques réserves. Amitiés.



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